les derniers mots d’une histoire

VIII.90

[message holographique de Sand Darsan à Charlotte Bay]
** il a enregistré le message dans poste de pilotage de son astronef **
je me suis mis à vivre en ta compagnie, Charlotte, et maintenant je vais mourir, quand tu recevras ce message j’aurai plongé avec le trou noir dans le soleil terrestre, le triste témoignage des enfants meurtris de la Vieille Histoire sera purifié dans le feu stellaire, moi je ne serai plus, mais j’aurai été grâce à toi, Charlotte, tu m’es devenue si chère, si proche, que même la douleur de n’être plus pour toi qu’un souvenir, qu’un ramassis de virtuels est un baume sur le peu de temps qu’il me reste à vivre,
j’ai connu la présence avec toi, avant toi je n’étais qu’un exotriper, il n’y avait que moi, mon astronef et le cosmos, ce fut une vie riche en expériences, en aventures, en découvertes, une vie que je ne regrette pas, bien au contraire, je la vivrais à nouveau telle quelle sans hésitation, mais tu es venue y ajouter une dimension émotionnelle qui lui a donné substance et profondeur, tu lui a donné une humanité,
comme tu le sais, ou tu le sauras bientôt, les mères n’ont pas pu ou n’ont pas voulu me redonner substance organique, je ne suis toujours qu’un amas de pixels, qu’un hologramme, et pourtant, aujourd’hui, en route pour ma grande flambée dans le soleil, les cris et les pleurs des enfants en cargaison, je suis plus humain que lorsque j’étais organique,
grandis en grâce et en beauté, en intelligence et en vivacité, Charlotte, tu as fait de moi ton grand frère, je pars en paix,
ne sois pas trop triste de ma disparition, ainsi l’ont voulu les mères,
prends soin de toi, petite soeur, et quand tu écouteras la musique des étoiles peut-être entendras-tu parfois des échos de ma voix,
adieu,

Charlotte resta un long moment songeuse après avoir éteint le message, elle était triste, mais pas en peine, elle ne reverrait plus jamais son cher Sand, son exotriper extraordinaire, elle en voulait même un peu aux mères de l’avoir lancé à sa perte, bien sûr, il fallait purifier par le feu solaire les enfants qui avaient tant souffert et ajouter keur partition au chant cosmique, mais pourquoi sacrifier Sand? les mères n’auraient-elles pas pu faire autrement? et pourquoi, comme l’avait demandé Selsie, le trou noir devait être sur Terre et Fanta sur Valence?
faut croire que les variables géométriques du plan de la mère Bay l’exigeaient, plan qui n’était lui-même, avait-elle cru comprendre, qu’un élément, certes central, d’un plan plus vaste conçu par les mères dans le lieu solaire,
Aline lui avait révélé deux faits, d’abord que leur mère, Ono Bay, était la seule dans tout le matriarcat à pouvoir manipuler la réalité de Fanta comme elle l’avait fait dans la tour, aucune autre mère sur Terre n’aurait pu la remplacer, pas même leur grand-mère, Una Longshadow, aucune n’aurait pu déployer cette dextérité qui était unique à Ono Bay, ce qui toutefois n’expliquait pas pourquoi le trou noir devait être sur Terre et non dans la tour à côté de Fanta,
«peut-être que les deux dans le même espace-temps,» avait dit Selsie, quand elles en avaient discuté entre elles, «ça aurait causé une explosion,»
«ouais, c’est pas bête, ça,» avait dit Charlotte, se rappelant l’inconfort de Fanta en présence du trou noir, «pis j’imagine que le trou noir devait être supervisé par les mères sur Terre,»
«il venait de Terre,» avait ajouté Selsie, «il devait retourner sur Terre,»
«c’est logique,» avait dit Charlotte,
ensuite, deuxième fait, la présence de Dorothée dans la tour pendant que la mère Bay manipulait la réalité de Fanta avait été essentielle, même si elle n’y avait pas participé directement, occupée qu’elle était à modeler sa ville trigonométrique avec de la pâte de pixels,
«un phénomène d’osmose entre mère et notre petite soeur,» avait dit Aline,
«ah bon,» avait dit Charlotte,
quant au sacrifice de Sand, on ne le lui avait pas justifié, sinon, comme il l’avait lui-même souligné dans son message, que les mères ne pouvaient pas le ramener à l’état organique et sachant que son état holographique ne pouvait pas durer…, combien de fois, en effet, durant leur retour, et à intervalles de plus en plus rapprochés, avait-il dû se recharger dans son holosuite parce qu’il s’effilochait?
maintenant il avait disparu, avalé par le soleil, et, comme lui, le tsunami avait cessé d’être, la vague de destruction projetée dans le cosmos par les enfants meurtris avait reflué, les planètes mortes reprendraient vie, certaines ne revivraient pas, d’autres seraient terraformées,
la vie reprenait son cours normal, Mei Lin et Éfrémia avaient depuis longtemps quitté Valence, la première en diretion du lieu mémoriel, la seconde de la planète Wizber,
le multiple AbéNazarDé, suivi du fureteur, s’en était retourné à Arcade sans comprendre exactement pourquoi leur mère l’avait envoyé sur Valence, probablement pour assurer un lien psychique entre elle là-bas et lui ici, supposait-il, cela dit le trio avait refusé d’entrer dans la tour et suivi le débobinage de Fanta sur un virtuel dans la sphère de la mère Bay,
«on peut pas entrer dans la tour,» avait dit Abélard,
«on pourra pas en supporter l’énergie,» avait dit Nazarine,
«on va dessécher si on entre,» avait dit Dédale,
Charlotte n’était pas sûre si le trio se moquait d’elle, mais il avait raison, de fait il passait plus de temps dans le lac que sur la terre ferme, cependant il y avait une autre raison et elle avait fini par la lui faire avouer : il était incapable de supporter la souffrance de Fanta in visu, il s’était même retiré à plusieurs reprises durant la retransmission sur le virtuel tellement l’événement l’ébranlait,
«traite-nous de petites natures si tu veux,» avait dit Abélard,
«mais c’était là un spectacle insoutenable,» avait dit Nazarine,
«ç’a nous a heurté doit au coeur,» avait dit Dédale,
le trio s’était tapé la poitrine du doigt à l’unisson,
«oh, ça m’a ébranlée moi aussi, vous pouvez me croire,» avait dit Charlotte,
«et pas qu’un peu,» avait ajouté Selsie,
«c’est parce que vous êtres des poissons,» avait lancé Élina au trio,
«quoi?» avait rétorqué celui-ci d’une seule voix,
«ben, pas des poissons au complet,» avait-elle ajouté, «vous ressentez les choses différemment, vous êtes en synchronie avec la mer, tiens, comme la mer qui jetait des enfants morts sur la plage, là, pis toutes les autres mers aussi, ben, c’est pour ça,»
le petit groupe avait toisé Élina d’un air perplexe, Éfrémia avait avancé une idée similaire pour expliquer la réaction du trio au spectacle de Fanta,
«ouais, j’imagine,» avait dit Charlotte,
«tu comprends le monde sans le comprendre, toi,» avait dit Abélard à Élina,
«tu le comprends par intuition,» avait dit Nazarine,
«t’es empathique comme nous,» avait dit Dédale, «mais différemment,»
«ben,» avait dit Charlotte, «elle est connectée à deux mondes, ça explique,»

«Charlotte! Selsie! Élina! venez voir!»
c’était Dorothée qui les appelait via son ordi, elle venait de construire un modèle réduit de la biosphère dans une pièce de sa sphère d’habitation avec de la pâte de pixels, un modèle animé en lumière, pas un programme holographique dans une holosuite, tout y était, la tour, le lac, les cultures, les habitants, les robots, Stella,
«mais comment t’as fait?» s’exclama Charlotte,
jusque-là Élina ne pouvait modeler que l’énergie lumineuse de la tour,
«ben,» répondit-elle, l’air fanfaron, «j’ai chipé de la lumiềre de la tour, c’est tout,»
«c’est tout!» dit Charlotte, «mère le sait?»
«je sais pas,» dit Dorothée,
«tu lui as pas demandé la permission?» demanda Selsie,
Dorothée fit signe que non,
«ah ben ça alors,» souffla Charlotte,
Dorothée faisait le tour de sa création, agile sur ses petites pattes dodues de bambine, fière de son exploit et de son habileté,
«c’est moi, là?» s’exclama Élina, pointant du doigt, «qu’est-ce que je fais? je mange?»
Élina activa un effet de zoom, oui, son mini double croquait dans un fruit,
Dorothée demanda à Charlotte si elle l’emmènerait avec elle quand elle partirait pour le lieu solaire,
«le lieu mémoriel d’abord,» dit Charlotte,
elle avait annoncé aux autres qu’elle entreprendrait le transit jusqu’au lieu mémoriel, qu’elle irait ensuite visiter leur grand-mère dans le lieu solaire,
«mais pas tout de suite, dans un an, ou deux, ou trois, je sais pas encore,»
«tu m’emmèrneras avec toi?» répéta Dorothée,
«c’est à mère de décider,» dit Charlotte,
«ou peut-être que j’irai chez Béatrice,» ajouta Dorothée,
«moi je t’accompagnerai,» dit Selsie à Charlotte, «le Mémoriel, imagine, toute la culture du monde, pis surtout, surtout, des spectacles live!»
«pis toi?» demanda Charlotte à Élina,
«moi? sais pas, probablement, mais j’aimerais bien revisiter Arcade avant,»

4 réponses à les derniers mots d’une histoire

  1. catse dit :

    ah enfin !!!! j’attendais ce moment
    tu vas te remettre au boulot pour le publier qu’on puisse le lire …sur papier 🙂

    • Jean dit :

      pas tout à fait, pas tout de suite, comme tu peux le lire dans l’article une suite à Charlotte je vais écrire des épisodes plus ou moins longs situés quelques années après les événements du récit,
      le récit lui-même je vais le réécrire au cours de l’été prochain, espérant avoir un manuscrit présentable dès l’automne, dans un an donc,
      pour le moment, avec l’année scolaire en cours et tout ce que ça emmène de dérangement, je me sens pas d’attaque

      • catse dit :

        oh non !!!!! encore un retard !!! plus d’un an avant de le lire ! t’es sur que je serai encore capable de lire ah ah . Grouille toi

  2. Sofy dit :

    Au revoir adorable Charlotte!

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