Terra 2

III.43

[journal holographique de Charlotte, numéro 10]

quelle belle planète! on se croirait sur Terre, j’ai plein de virtuels sur Terre et cette planète-ci lui ressemble beaucoup, y a des différences, c’est sûr, mais en gros c’est pareil, on est à une distance similaire de l’étoile, jaune comme Sol, un peu plus grosse, ce qui fait que la planète est plus chaude de quelques degrés, et qu’elle est surtout couverte d’une flore tropicale, les animaux sont différents aussi,
je me prélasse sur une chaise longue que je me suis confectionnée dans l’astronef, la plage de sable blond où je suis et sur laquelle la mer bleue comme du cristal déverse ses vagues douces s’étend sur des kilomètres, une petite brise qui sent les épices souffle légèrement, des oiseaux colorés virevoltent dans le ciel, des petits mammifères curieux se pointent le museau, il y a aussi des carnivores dans la forêt, mais l’astronef veille pas loin, l’air est chaud, je sirote une limonade, — je me suis aussi confectionnée une petite table avec parasol, — c’est un véritable paradis,
je resterais ici pour toujours, c’est tellement calme, tellement idyllique, mais je sais bien que je m’ennuierais à la longue, les miens me manqueraient,
et c’est sûr que cette planète, dès qu’elle sera répertoriée par les arpenteurs, deviendra une planète stratégique dans la colonisation de la Voie Lactée,
d’une certaine façon c’est triste, savoir que l’humain investira ce monde et y implantera sa civilisation, au moins on ne fait plus comme dans la Vieille Histoire, quand l’humain détruisait et polluait plutôt qu’il s’adaptait à ses environnements, parce que j’ai appris des choses sur cette période-là, c’est vraiment pas joli, aujourd’hui la race humaine prend soin des écosystèmes,
on lui a pas encore donné un nom, à la planète, moi je l’appelle Terra 2, c’est pas très original, je sais, mais ça dit bien ce que ça veut dire,
«pourquoi pas Gaia 2?» a dit Sand, «c’est un autre nom de Terre, ça, non?»
«ouais,» j’ai dit, «Gaia 2, ça irait aussi,»
il m’inquiète un peu, Sand, il n’est plus tout à fait le même depuis qu’on a croisé la sphère de Dyson, je saurais pas dire en quoi, c’est très subtil, mais l’autre fois, ça faisait trois jours qu’on était arrivé sur Terra 2, on survolait ses continents émeraude et ses océans bleus, il a dit,
«c’est une illusion,»
je lui ai demandé ce qu’il voulait dire, il n’a pas répondu, c’est comme si depuis la sphère de Dyson il doutait de la réalité,
il est toujours le même, il fait des blagues, mais parfois je remarque dans son regard comme une étrangeté, je sais pas comment dire, comme s’il cherchait à percer les murs de ce que nous voyons, comme si nous étions le jouet d’une hallucination et qu’il essayait de voir à travers,
il s’est finalement expliqué, un peu, on inspectait des fruits pour s’assurer qu’ils étaient comestibles avant de les ajouter à notre réserve, je lui demandé,
«c’est quoi, ton problème?»
il inspectait un fruit,
«celui-là est comestible,» il a dit, puis, après un long moment, il a ajouté, «j’ai cette drôle d’impression qu’on est le jouet d’ue manipulation du réel,»
«ben,» j’ai dit, «c’est le rôle des mères, ça, la manipulation du réel,»
«c’est pas ce que je veux dire,» il a dit, «tiens, moi, Sand Darsan, j’ai l’impression de perdre pied, comme si je n’arrivais plus à reconnaître la réalité pour ce qu’elle est, comme si je perdais le sens du réel, ou plutôt, comme si j’avais l’impression qu’une autre réalité se cache derrière l’apparence de celle-ci,»
«et c’est toi qui me disait que le cosmos allait être de plus en plus étrange à mesure qu’on progresserait dans notre exotrip,» j’ai dit,
il a éclaté de rire,
«en effet,» il a dit, «je t’ai dit ça,»
«alors, c’est quoi le problème?» j’ai demandé à nouveau,
«rien, c’est rien,» il a dit, mais il avait le front soucieux,
on a continué à ramasser des fruits, ce qu’on fait, c’est qu’on prend quelques fruits, on les analyse, puis, s’ils sont comestibles, on transcrit leur structure profonde dans la banque de données de l’astronef, comme ça il pourra nous les synthétiser, on s’en garde aussi des frais pour quand on repartira,
«on est peut-être le jouet de l’imagination de l’enfant métamorphe,» j’ai dit, à la blague, j’y croyais pas vraiment,
Sand a rien dit, mais j’ai tout de suite compris à son expression que c’était ce qu’il supputait,
quant à moi, non, je veux pas croire que Terra 2 est une illusion, plutôt une construction de l’enfant métamorphe, c’est ce qu’il a dit le lendemain, alors que je lui posais encore des questions sur son sens de la réalité,
«pas une illusion,» il a dit, «la planète existe bien, mais comme une construction de l’enfant métamorphe, ou de quoi que ce soit qui se tapit dans le centre de la Galaxie,» il a gardé un moment de silence, puis il a ajouté, en me regardant droit dans les yeux, «il y a quelque chose dans le cosmos que je ne comprends plus depuis qu’on a rencontré la sphère, quelque chose qui me chiffonne et j’arrive pas à mettre le doigt dessus, y a comme un décalage entre ma perception du réel et le réel, j’ai toujours su que le cosmos était étrange, mais là y a quelque chose qui me tracasse, et je peux pas te dire c’est quoi,»
«tes longues années seul en exotrip sont en train de te jouer des tours, non?» j’ai dit,
«ça doit être ça,» il a dit,
l’histoire est pleine d’exotripers qui montrent un comportement plus ou moins étrange après toute une vie en exotrip, ils sont pas seulement réservés, introvertis, comme Sand l’était la première fois que je l’ai rencontré, mais ils ne réagissent pas comme tout le monde dans les situations normales, quand ils sont de retour dans la civilisation, comme s’ils avaient perdu l’usage des convenances sociales, comme si après tant d’années à valser à travers les étoiles ils ne savaient plus comment se comporter en société, comme un effet subtil de l’exotrip sur le mental de l’exotriper, c’était peut-être ce qui était en train de se passer avec Sand,
«t’es pas en train de virer fou, au moins?» j’ai lancé à la blague,
«qui sait?» il a dit, avec un drôle de sourire, comme s’il en était pas sûr lui-même,
je ferais quoi s’il perdait complètement les pédales? je pense pas que ça en arrivera là, mais quand même, je ferais quoi?
puis une idée m’a subitement traversé l’esprit,
«c’est peut-être dans ton ordi, tout ça,» j’ai dit, «la manipulation de ton ordi par ma mère, c’est peut-être à cause de ça, y a peut-être quelque chose dans ton ordi qui s’est pas révélé à ta conscience encore, quelque chose que ma mère a mis et qui va se manifester un moment donné, entretemps tu ressens cette drôle d’impression de ne plus être en accord avec la réalité,» j’ai gardé un moment de silence, puis j’ai ajouté, «ou c’est peut-être ça, cette drôle d’impression, ça se manifeste subtilement dans ton esprit et un moment donné ça sera compréhensible, si jamais on peut comprendre les mères!»
«j’avais pas pensé à ça,» il a dit, «t’as peut-être raison,»
bref, il est bien mélangé, le Sand, j’ai dit qu’il m’inquiète, d’une certaine façon, oui, comme on s’inquiète pour le bien-être d’un être proche atteint par la maladie, il est comme mon grand frère, après tout, et de le voir confus comme ça…, mais je m’inquiète pas pour ma sécurité, pas vraiment,
mais pour le moment je laisse tout ça de côté et je me prélasse sur cette magnifique plage, on est sur la planète depuis une semaine, on a réapprovisionné l’astronef, Sand a passé beaucoup de temps à l’entretien de la machine, vérifiant les programmes et le matériel, s’assurant que tout est en bon état,
on a même passé un après-midi à laver l’astronef, un gros ménage sur l’extérieur et à l’intérieur, pas que c’était sale, au contraire, la proximité de l’astronef avec les étoiles fait qu’il est toujours stérilisé, mais Sand tenait à le laver avec de l’eau, même si c’était pas vraiment nécessaire, comme une sorte de purification, on a même aspergé le fureteur, toujours à son poste au-dessus de l’astronef, un moment donné que Sand passait un linge mouillé sur un des trains d’atterrissage, il s’est arrêté net, il est resté immobile quelques minutes, comme s’il se demandait ce qu’il faisait là, puis il a repris son geste là où il l’avait laissé,
le sable est doux, l’air est doux, il fait beau soleil, les vagues murmurent sur la plage, je suis étendue sur ma chaise longue et je savoure chaque instant, je hume l’air épicé, je sens la chaleur du soleil sur ma peau et sur mes pommes, elles sont en train de mûrir, tranquillement, la plupart sont encore vertes, mais elles ont grossi et plein de rose commence à colorer leur peau, certaines commencent même à rougir,
j’entends des petits couinements, je me retourne, une sorte de raton laveur s’approche, une maman parce qu’elle est suivie par six petits qui zigzaguent en couinant continuellement, la maman n’a pas l’air menaçante, au contraire, elle se rapproche prudemment de ma chaise en reniflant, puis elle en fait le tour, toujours en reniflant, elle est pas grosse, de la taille d’un chat, ses petits gambadent alentour, se font aller le museau, ils ont des longues moustaches qui brillent comme des filaments argentés dans le soleil, ils se dressent sur leurs pattes de derrière pour essayer de voir ce qu’il y a sur ma table,
«juste ma limonade,» je dis,
puis la maman a couiné quelque chose et la petite troupe a continué son chemin, un gros oiseau s’est mis a tournoyer au-dessus de nous, la maman raton laveur s’en est aperçu, elle et ses petits se dirigeaient vers les vagues, j’imagine pour se baigner ou attraper des poissons ou fourrager dans le sable mouillé à la recherche de crustacées, mais dès qu’elle a vu l’oiseau elle a couiné et le petit groupe a rapidement pris la direction de la végétation qui longe la plage pour se mettre à couvert, l’oiseau a lâché un cri de désappointement,
un peu plus tard Sand est venu me rejoindre, une chaise longue au bras, il s’est installé de l’autre côté de la table, il ne portait qu’un short, c’était la première fois que je le voyais torse nu, sa peau noire luisait de sueur, moi j’avais mis un bikini,
«on pourrait rester ici pour toujours,» il a dit,
«je pensais la même chose,» j’ai dit, «on pourrait au moins attendre les arpenteurs, non?»
il a réfléchi un long moment,
«on risque d’attendre longtemps,» il a dit, en souriant, «restons encore une semaine, on verra ensuite, pour le moment je veux faire comme toi et profiter de cette écosphère si agréable,» puis, après avoir fermé les yeux, il a ajouté, à voix basse, «c’est comme un paradis et c’est ce qui me chicote,»
oui, c’est comme un paradis, cette planète, cette Terra 2, ou Gaia 2, mais moi ça me chicote pas, la nuit le spectacle est magnifique, on est si proche du coeur de la Voie Lactée que c’est comme un immense ovale de milliers et de milliers d’étoiles qui couvre toute une partie du ciel, y a pas de lune autour de Gaia 2, mais les étoiles sont si nombreuses et si rapprochées qu’elles jettent une pâle lueur sur la planète, c’est jamais une nuit complètement noire ici, y a toujours cette lueur stellaire, sobre et diffuse, c’est magique, si les fées et les elfs existent, c’est dans une lueur comme celle-là qu’ils prennent naissance,
en tout cas, une semaine de plus dans ce paradis fait bien mon affaire,

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