de messages et de flûtes

III.46

La SF n’est pas plus faite pour être lue par des scientifiques que les histoires de fantômes par les fantômes.
Brian Aldiss

[journal holographique de Charlotte, numéro 13]

on a quitté Terra 2, direction: la géante bleue d’où Alt Camus a pas pu s’échapper, au départ on était pas trop sûr si c’était une bonne idée, puis on s’est dit que là ou ailleurs ça changerait probablement pas grand-chose, si la force au coeur de la Voie Lactée voulait nous repousser comme elle l’avait fait avec Camus, elle le ferait n’importe où, aussi on s’est dit que peut-être Camus a laissé des notes, des signes, des messages, je sais pas, des indices qui pourraient nous éclairer sur ce qui lui est arrivé et sur la force qui l’a repoussé,
cependant je dois avouer que si ç’avait pas été de l’insistance de Sand, moi je serais restée sur Terra 2, j’étais prête à le laisser partir sans moi, j’aurais attendu les prospecteurs, c’est tellement une belle planète, on a discuté fort,
«je peux quand même pas te laisser ici toute seule,» il a dit un moment donné, exaspéré,
«pourquoi pas?» j’ai dit,
il m’a regardé d’un drôle d’air, puis il a éclaté de rire,
«qu’est-ce qui te fait rire?» j’ai demandé,
«imagine la réaction de ta mère si je te laissais derrière,» il a dit, entre deux éclats de rire, «je me retrouverais perdu comme Camus dans l’hyperespace qu’elle serait bien capable de m’en ramener juste pour me punir, et quelle punition! pire que de hanter l’hyperespace pour l’éternité,»
j’éclatai de rire à mon tour, il avait bien raison,
«fantôme ou pas,» j’ai dit, «t’aurais tout le matriarcat sur le dos,»
mais c’était pas juste ça, parce qu’après tout je serais pas restée seule derrière et Sand m’aurait pas abandonnée, et, alors que l’astronef filait sur le premier transit de notre trajectoire, il m’a appelé dans son holosuite, moi j’étais dans la mienne,
«regarde,» il a dit, en pointant du doigt sur un hologramme,
c’était un hologramme de ma mère! elle était dans la tour, l’ordi de Sand flottait entre ses doigts et elle disait : «là où l’un a échoué, l’autre réussira, l’enfant attend l’enfant,»
«c’est tout?» j’ai dit,
«c’est tout,» il a dit, pendant que l’hologramme de ma mère répétait son message, «ça vient tout juste de sortir de mon ordi, une de ses manipulations, faut croire,»
«qu’est-ce que ça veut dire?» j’ai demandé,
il ne répondit pas, il me regardait, je me rendis compte que j’avais les larmes aux yeux, ça me faisait tellement de quoi de voir ma mère, même en hologramme, j’éprouvais à la fois de la joie et de la peine,
«pourquoi toi?» je demandai à travers mes larmes, «pourquoi un hologramme à toi et pas un à moi? c’est pas juste,»
«t’en as plein d’hologrammes d’elle dans ton ordi, Charlotte,» il dit, «je vais te dire ce qui me chicote, moi, comment s’est-elle arrangée pour que ce message apparaisse maintenant? à moins qu’elle ait inséré plusieurs messages, chacun activé par une circonstance particulière, y a peut-être plein d’autres messages dans mon ordi qui ne seront jamais activés,»
mais je l’écoutais plus, j’enregistrai l’hologramme dans mon ordi, retournai dans mon holosuite et le rejouai plusieurs fois, ça me faisait du bien de la voir, même si j’avais plein d’autres hologrammes d’elle comme l’avait dit Sand, sur le coup je fus envahie par une envie furieuse de retourner direct dans les lieux habités, de retrouver celles que j’avais laissées derrière, maintenant, tout de suite, comme une urgence qui faisait mal, comme une douleur perçante qui me déchirait le coeur, j’aurais voulu crier ma tristesse, hurler mon ennui, je voulais sauter dans les bras de ma mère, sentir sa présence chaude contre mon corps, je voulais qu’elle me prenne dans ses bras et me rassure, me réconforte, me dise des mots doux, me console,
mais non! elle était là, dans la tour, de profil, en train de manipuler l’ordi de Sand, et c’était comme si j’existais pas, elle aurait pu se retourner et enregistrer un petit mot d’encouragement pour moi, non? elle savait que Sand me montrerait l’hologramme et ça aurait été si facile pour elle d’ajouter un petit quelque chose à mon intention,
mais non! juste ce message énigmatique, ben, pas si énigmatique que ça, après tout, l’un, ça pouvait être Camus, l’autre, Sand, et l’enfant qui attend l’enfant, ça pouvait être l’enfant métamorphe qui m’attend, moi, c’est en tout cas ce dont on a convenu Sand et moi plus tard, et c’est pour ça qu’on a décidé de transiter jusqu’à la géante bleue,
mais je m’en fichais, de tout ça! j’aurais tant voulu qu’elle me dise un petit mot, à moi, sa fille, de colère je lançai à l’hologramme, «t’aurais pu te forcer, tu sais!» et l’éteignis,
je restai prostrée sur mon lit un bon moment, j’étais triste, j’étais en colère, j’étais désolée, démoralisée, affligée, malheureuse, je me sentais pitoyable, j’avais le coeur serré, et j’étais fâchée contre elle, enragée, irritée, je me sentais abandonnée, délaissée,
j’activai un hologramme de Selsie, pour le désactiver aussitôt, je pensai demander à Sand la permission d’utiliser des ressources de l’astronef pour composer un hologramme interactif, l’astronef était à capacité maximale, ça aurait pas posé de problème, mais à quoi bon? ça serait pas Selsie pour de vrai, peut-être un hologramme interactif de ma mère? non, sa personnalité était tellement complexe et reliée de façon si bizarre à la fabrique du réel et de l’imaginaire que ça risquait de dilapider toutes les ressources de l’astronef, ça me fit rigoler, je savais même pas si ça aurait été le cas, la pensée m’était venue comme ça, qu’un hologramme interactif de ma mère serait trop exigeant pour les capacités de l’astronef,
«si t’étais un peu normale je pourrais te faire apparaître,» je dis, dans le vide, en fixant la paroi de mon holosuite, «mais non, faut que tu sois une mère manipulatrice, avec tous les inconvénients que ça implique,» je gardai un moment de silence, puis j’ajoutai, toujours à voix haute, m’adressant à elle à travers le gouffre des années-lumière, «mais je serais pas qui je suis si t’étais normale, et je sais même pas qui je suis,»
je restai prostrée encore un long moment, le coeur gros, la tête à l’envers, puis je me levai et tirai une des flûtes raméennes de leur tiroir, j’en jouais de plus en plus souvent, j’avais appris des morceaux à partir de la banque de données qui venait avec, et j’ai réalisé quelque chose d’exceptionnel à propos de ces morceaux de musique, ils font partie d’un trio, chaque morceau peut se jouer seul, il est complet, mais si on y ajoute l’un ou l’autre ou les deux morceaux du trio, comme je l’ai fait en les enregistrant chacun dans mon ordi et en les combinant, on a une suite musicale complexe qui retient l’essentiel des éléments singuliers tout en les conjuguant sur des harmonies nouvelles, un peu comme les couleurs primaires qui mélangées produisent les couleurs secondaires et tertiaires, ou des figures géométriques simples qui agencées selon diverses combinaisons forment des figures de plus en plus élaborées (c’est mon ordi qui m’a suggéré cette analogie), c’est pas mal éclectique, (là encore, c’est mon ordi qui m’a suggéré ce mot), enfin bref,
j’ai nommé mes flûtes, je pensais d’abord leur donner le nom de mes trois soeurs, Aline, Béatrice et Dorothée, puis je me suis dit que non, c’est pas très original, puis ça laisse ma chère Selsie en retrait, je cherchais d’autres noms quand l’idée m’est venue de les nommer d’après les trois mères qui étaient apparues en hologramme dans la tour, ma grand-mère Una et les mères Asa et Éva, ça s’est imposé à moi, je me suis même dit que c’était peut-être un message caché par ma mère dans mon ordi, une pensée qu’elle y aurait enfouie à mon insu ou, pourquoi pas, quand elle m’en avait délesté, pour le manipuler, elle en était bien capable, en tout cas je voulais y croire, ça me réconfortait d’y croire,
là je jouais de la flûte Asa, j’alternais, je les ai identifiées chacune en dessinant la première lettre de leur nom sur leur surface, juste une petite griffe de pixels,
j’interprétais un bout de musique lent et sombre, à la couleur de mes sentiments, une complainte résignée, j’y mettais tout mon coeur, ça me permettait aussi d’apprivoiser cette peur qui s’est emparée de moi après les révélations sur le sort de Camus et qui m’a pas quitté depuis,
le message de ma mère à Sand m’a rassuré, un peu, mais l’image de Camus rejeté dans l’hyperespace sans espoir de retour reste gravée comme une lésion dans mon esprit et ça me flanque la frousse, j’en fais même des cauchemards, toujours le même, je transite en direction du centre galactique, Sand est pas avec moi, je suis toute seule, tout d’un coup, dès que je me matérialise autour d’une étoile cible, une main énorme frappe l’astronef de plein fouet et je suis éjectée dans l’hyperespace, je deviens un fantôme, je flotte dans le vide, sans astronef, juste moi dans rien, je panique, j’appelle, «maman! maman!» et je me réveille toute drôle, l’estomac noué,
ah! maman, si au moins t’avais pensé à me laisser un petit mot…
…mais peut-être que…
je vais fouiller dans mon ordi,

Une réponse à de messages et de flûtes

  1. Jean dit :

    petit changement, dernières lignes : j’ai remplacé « je me réveille en sueurs » (après « juste moi dans rien, ») par…, ben lisez, vous verrez bien

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