d’ennui, d’holosuite et d’ami(e) d’enfance

III.47

les jours suivants Charlotte se mit en devoir d’arpenter le labyrinthe de son ordi à la recherche d’un message que sa mère lui aurait laissé à son insu, elle creusa, scruta, ausculta, décortiqua les blocs de code, passa les métaoctets au crible et les pixels au peigne fin, elle était tellement absorbée dans sa quête qu’elle ne quittait plus son holosuite, mangeait mal et dormait peu, c’était devenu une obsession, une idée fixe,
mais elle eut beau chercher, fouiller, réviser, questionner, s’impatienter, gémir de rage et de frustration, elle ne trouva aucun message caché dans les replis informatiques, aucun mot inaperçu derrière un programme, aucune note au détour d’un algorithme,
elle baissait les bras de découragement quand elle s’aperçut dans son miroir, elle avait les cheveux en bataille, les traits tirés, les yeux rougis, elle se refit brièvement une petite beauté, se rendit compte qu’elle avait très faim, examina ses pommes, elles n’étaient pas encore mûres, croqua une barre nutritive, avala une gorgée d’eau, trop vite, aspergeant le haut de son t-shirt en manquant s’étouffer, s’essuya le menton et le cou avec une serviette, épongea la partie mouillée du t-shirt, et resta un long moment immobile la serviette au bout du bras, le regard vide, elle avait perdu le fil de ses pensées…
… elle se sentait si légère… elle pourrait presque flotter dans les airs…
«ah mais!» lança-t-elle à son reflet dans le miroir, reprenant pied, «je suis folle ou quoi?»
elle s’arrangea les cheveux un peu plus, se passa la serviette sur le visage, la jeta au recyclage et sortit de son holosuite,
Darsan était assis devant le poste de pilotage,
«on est rendu où?» lui demanda-t-elle,
il se retourna lentement,
«t’as trouvé ce que tu cherchais?» lui demanda-t-il,
les quelques fois qu’elle avait mis le nez hors de son holosuite et qu’il lui avait demandé ce qu’elle faisait, elle lui avait vertement répondu qu’elle cherchait un message de sa mère et que c’était pas de ses affaires,
«non,» elle prit place à côté de lui et jeta un coup d’oeil sur les écrans, «ah, je vois qu’on arrive,»
«notre première étape, oui,» dit-il, «ça va?»
«oui, ça va,» puis, se tournant vers lui, «tu sais quoi?» ajouta-t-elle en souriant, «ça m’a fait du bien, j’ai cherché comme une bonne et j’ai rien trouvé, mais en plongeant dans mon ordi j’ai revécu des moments avec ma mère et ça m’a fait beaucoup de bien, j’espère que tu m’en voudras pas trop d’avoir été si bête avec toi durant ces derniers jours? je sais pas ce qui m’a pris, tu m’en veux pas trop?»
«mais non, je t’en veux pas, tu t’ennuies, la solitude te pèse, c’est tout,»
«ouais, ça doit être ça, ça doit t’arriver à toi aussi, non?»
il fit non de la tête,
«c’est curieux,» reprit-elle, «t’es curieux, je veux dire dans le genre étrange, c’est vrai que t’as pas d’attaches nulle part, t’as laissé personne derrière, t’es seul avec toi-même, t’as pas une personne chère dans ta vie? quelqu’un dont tu nous aurais jamais dit un mot? un parent? un ami? ou une amie?»
il fit non de la tête encore une fois,
«je te crois pas,»
il haussa les épaules, elle se leva,
«bon, c’est bien beau, tout ça, mais moi, j’ai une faim de loup, j’ai mangé une barre tantôt et c’est comme si j’avais rien mangé, tu veux bien partager un repas avec moi?»
elle regarda sur l’écran,
«on a encore un peu plus d’une heure avant d’arriver, tu veux bien?»
il voulait bien, fit mine de se lever, elle le retint du bras,
«attend, je vais mettre de l’ordre dans mon holosuite, pas que c’est tellement en désordre, quand même, tu sais ce que je veux dire, je t’appellerai,»
mais c’était surtout pour se changer et se refaire une beauté, elle l’appela quand elle fut prête, il prit place sur un tabouret d’un côté de la table à manger, une simple plateforme sans pattes qui saillait de la paroi comme une extension,
«tu veux manger quoi?» lui demanda-t-elle, debout devant le synthétiseur, «de la pizza, ça te va?»
«une pointe seulement,»
«moi, ça sera plus qu’une pointe, de l’eau avec ça?»
«oui, de l’eau,»
quelques instants plus tard elle mordait goulûment dans sa pizza, Darsan la regardait en croquant à petites bouchées dans la sienne, un léger sourire aux lèvres,
«quoi?» lâcha-t-elle,
«rien,» dit-il, puis, promenant son regard autour, «ton holosuite est de plus en plus dépouillée, encore un peu et elle ressemblera à la mienne,»
«ah non par exemple! t’exagères, y a rien dans la tienne! rien! pas même une chaise pour s’assoir! moi, tu vois, je préfère un minimum d’aménagement et de décoration,» elle prit le temps d’une bouchée avant de poursuivre, «c’est vrai que c’est plus dépouillé, c’est pour pas abuser des ressources de l’astronef, aussi, je sais pas, moins de distractions ça m’aide à penser, t’aimes la couleur?»
l’holosuite était turquoise, il aimait bien, et c’est vrai qu’il exagérait, c’est vrai aussi que l’holosuite était moins encombrée, un sofa-lit et un fauteuil flanqué d’une table ronde, d’un bleu plus foncé, la cuisinette, la chambre de bain derrière sa porte coulissante, et une seule étagère là où il y en avait eu quatre et sur laquelle reposaient comme des portraits les statuettes holographiques de sa grand-mère, de sa mère, de ses soeurs, de Selsie et de Stella, elle avait progressivement rangé ses affaires dans des tiroirs virtuels et l’holosuite confectionnait le reste au besoin,
Darsan n’avait mangé que la moitié de sa pointe de pizza, Charlotte attaquait sa troisième,
«t’as plus faim?» lui demanda-t-elle entre deux bouchées, puis, le toisant de travers, elle ajouta, «t’as vraiment personne dans ta vie?»
elle l’avait souvent interrogé à ce sujet, il ne répondait jamais,
«j’ai toi,» dit-il cette fois-ci,
elle ne s’attendait pas à ça,
«c’est bien gentil,» répliqua-t-elle, «mais tu sais très bien ce que je veux dire,»
«je vais pas m’inventer des êtres proches qui me manqueraient comme ta famille et tes amies te manquent juste pour te faire plaisir,»
«pourquoi pas? pis pas besoin d’inventer, t’as quand même pas passé toute ta vie seul dans les étoiles, c’est impossible, fallait bien que tu te mêles au monde de temps en temps, t’as fait des rencontres, c’est sûr, dis-moi que t’avais au moins un ami d’enfance,»
«est-ce que tu fais encore des cauchemards?» dit-il,
elle lui en avait parlé,
«non, oui, change pas de sujet,» elle finissait sa pizza, elle but une gorgée d’eau, dit en lâchant un gros soupir de contentement, «j’avais faim,» et le regarda dans les yeux, les coudes sur la table, la tête dans les mains, «alors?»
«alors quoi?»
«fais pas l’idiot, un ami d’enfance, tu dois en avoir eu un, non?»
«Rachel,» dit-il, après un long silence, «mon amie d’enfance, elle s’appelait Rachel, on avait ton âge,»
«eh ben voilà, c’était pas si difficile, allez, raconte,»
«y a pas grand-chose à raconter,»
«raconte quand même,» dit-elle, sur un ton d’impatience,
ils s’étaient rencontrés au collège sur Arcade où elle était venue faire un séjour d’un an, elle était issue de la ferme génératrice du Mémoriel 2, ce qui avait impressionné le jeune Darsan, lui qui était né dans une des fermes modestes d’Arcade, celle du Mémoriel 2 c’était autre chose, la plus grosse dans le monde habité, qui pompait dans ses prismes plus d’un million d’enfants par session générationnelle (l’équivalent d’une décennie terrestre), Rachel appartenait à la septième génération du groupe T conçu dans la pyramide Séléné,
«Rachel Séléné T7,» disait Darsan, «la peau bleu pâle, presque la même teinte que ton holosuite, son ordi au cou, elle le portait toujours au cou, une bille mauve translucide, de longs cheveux rouges qui lui roulaient en boucles dans son dos, et des yeux d’un vert limpide…»
Charlotte écoutait avec délice et attention, le sourire aux lèvres,
dès leurs premières rencontres ils s’étaient trouvés des points d’intérêt commun et ne s’étaient plus quittés, passant le plus clair de leur temps libre ensemble, main dans la main, il lui avait fait découvrir la ville et des endroits amusants ailleurs sur la planète, ils s’étaient divertis au Grand Bazar, qui n’était alors, précisa Darsan, que le tiers de ce qu’il est devenu, et c’était à son tour d’impressionner sa jeune compagne, il connaissait le Grand Bazar par coeur, ils prenaient presque tous leurs repas ensemble, le plus souvent possible dans l’intimité, à l’écart des autres,
«houuu,» fit Charlotte,
ils auraient voulu dormir ensemble comme de jeunes amoureux, mais la mère LaGross, qui supervisait les fermes, s’y était opposée,
«la méchante!» souffla Charlotte, «je te vois, toi, en jeune Roméo et Rachel ta Juliette,» devant l’air interrogateur de Darsan elle ajouta, «Roméo et Juliette, c’est dans la Vieille Histoire, je te ferai voir un jour, mais pourquoi elle voulait pas, la mère LaGross?»
«je l’ai jamais su,» dit Darsan, «elle a jamais voulu me dire, une de ses excentricités, j’imagine,»
«elle t’aurait expliqué que t’aurais probablement pas compris,» dit Charlotte, «pas moyen de rien savoir pour de bon avec les mères manipulatrices,»
ils s’étaient tout de même dénichés un coin secret sur une des plages peu fréquentées de la ville, ils y avaient passé de longues heures en tête-à-tête sous le soleil orange d’Arcade, la veille de son départ ils s’y étaient réfugiés pour la nuit, et c’est le coeur gros, les larmes aux yeux, qu’ils s’étaient séparés à l’aéroport le jour suivant,
«tu l’as jamais revue?» demanda Charlotte,
il ne l’avait jamais revue,
«t’as même pas essayé de la revoir?» insista-t-elle, «garder le contact? savoir ce qu’elle est devenue?»
il n’avait pas,
«t’es vraiment un drôle de bonhomme, toi, moi, de pas savoir comment va Selsie ça me préoccupe,»
«ton sort la préoccupe sûrement plus que toi le sien,»
«ouais, c’est logique,» elle but une gorgée d’eau, «tu me demandais tantôt, mes cauchemards, je sais pas pourquoi, j’en faisais pas avant,»
mais un bip de l’astronef coupa court à leur conversation, ils approchaient de l’étoile cible,

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