en transit vers la naine orange

III.50

[journal holographique de Charlotte, numéro 16]

Sand est inquiet, je suis inquiète moi aussi, mais pas autant que lui, la musique de la naine orange m’a calmée, non, c’est pas le bon mot, rassurée? oui, la musique de la naine orange m’a rassurée, un peu, c’est comme si j’avais entendu les notes d’un musicien live, je l’imaginais sur une scène dans le centre galactique, les vibrations de son instrument bondissaient jusqu’à la naine orange sur la courbe d’une chaîne d’étoiles retransmettrices,
je peux pas dire avec précision d’où la musique provient, de quelle étoile exactement, pas encore, ça on le saura en suivant le chemin oblique, par contre je suis certaine que c’est dans un amas globulaire elliptique à 33 degrées du plan galactique dans la région du trou noir qui vrille comme un axe dans le coeur de la Voie Lactée, l’astronef a extrapolé la trajectoire,
«il y a au moins de 10 000 étoiles dans cet amas,» Sand a dit,
«oui,» j’ai dit,
«on en a pour une quizaine de jours en transit,» il a dit, «cinq, six sauts jusqu’à l’amas, après il faudra trouver l’étoile,»
«tu sais très bien que rendu là je l’entendrai distinctement,» j’ai dit,
il a pas eu l’air convaincu, mais on va suivre le chemin de la musique, ça c’est certain, il se fie à mon oreille astrale, non, c’est sa peur qu’on rebondisse comme Camus, ou pire, qui fait qu’il est si inquiet et qu’il me regarde comme s’il était plus trop sûr, il se sentira beaucoup mieux une fois qu’on aura dépassé la naine orange, moi aussi d’ailleurs, j’ai quand même une petite appréhension, alors je me rejoue dans mon ordi les quelques minutes de cette musique que j’ai écoutées avant qu’on quitte la géante bleue,
oh! j’aime pas y penser, à celle-là, mais c’est inévitable, elle est dans le contexte, ça va changer à partir de la naine orange,
«c’est un instrument à cordes,» j’ai expliqué à Sand, une fois qu’on était en hyperespace, «un seul instrument, c’est flou encore, ben, je dis un instrument à cordes, imagine une harpe à l’horizontale, pas debout, ou les cordes d’un piano sans le piano, et les cordes de cet instrument, c’est des fils de lumière tendus comme des cordes de métal, et le musicien ou la musicienne frappe dessus avec des baguettes, ou des tiges, je sais pas, des petits bâtons, la harpe est ici,» j’ai montré à hauteur de mon ventre, «comme un xylophone, mais c’est pas un xylophone, pis c’est pas une harpe, d’ailleurs ç’a pas la forme d’un xylophone, ni d’une harpe, les cordes, si on peut appeler ça des cordes, elles sont toutes de la même longueur, c’est leur couleur qui détermine leur tonalité, pas leur longueur, tu comprends?»
il me regardait comme s’il essayait de visualiser, j’avais voulu faire une transcription de la musique d’ordi à ordi, mais ç’a pas fonctionné, ça fonctionne pas toujours, les ordis sont trop individualisés avec leur humain, pis c’est jamais traduit comme dans ma tête,
«c’est l’image qui m’est venue à l’esprit en l’écoutant,» j’ai dit, «mais c’est pas ça qui est le plus important,»
le plus important c’est ce que j’ai ressentie, j’ai pas eu besoin d’écouter longtemps, 3 minutes 45, c’est marqué dans mon ordi, ça m’a suffi, ç’a été comme un choc, ça m’a frappé comme une évidence, et ce que ça implique est un peu épeurant,
bon, je vais mettre ça en trois points,
(1) la musique elle-même pour commencer, une mélodie brisée qui parle d’abandon et de solitude, un chant triste entrecoupé de douleur et de colère, avec de l’espoir en bruit de fond, c’est difficile à expliquer, c’est encore imprécis, pourtant j’ai tout de suite su qu’elle était pour moi, je peux pas expliquer pourquoi ni comment,
«elle m’appelle,» j’ai répété à Sand, «elle dit pas mon nom, mais elle s’adresse à moi,»
«un signal?» il a dit,
«oui,» j’ai dit,
«c’est possible,» il a dit,
«ses sentiments sont pas les miens,» j’ai continué, «y sont projetés vers moi, ça me fait un peu peur,»
(2) la musique appartient pas à la naine orange, elle passe à travers, elle provient de l’amas globulaire dans la région du trou noir, j’en ai parlé tantôt, la naine orange a sa propre musique, rien de spécial, sa particularité tient dans son rôle de retransmettrice d’une musique qui vient de plus loin, elle est qu’un relais, le dernier, le plus éloigné de la source,
«tu te rends compte?» j’ai dit, «l’ingénierie qu’y faut pour transmettre comme ça à travers les étoiles? mentale ou autre, l’ingénierie, tu comprends? c’est extrême!»
«surtout les sentiments exprimés, non?» il a dit,
«ouais, surtout ça,» j’ai dit,
(3) le plus bizarre, l’impression qu’elle était live, comme de raison à cette distance c’est impossible,
«pis pourant, Sand,» je lui ai dit, «c’était comme en direct, je te jure, c’est très paradoxal,»
«c’est pas très logique,» il a dit pour me taquiner,
en effet, c’est pas très logique, mais le cosmos est tellement bizarre …,

(un bip de Darsan, Charlotte interrompt son journal, le rejoint au poste de pilotage, revient au bout d’un quart d’heure, reprend son journal)

ah ben ça alors! le fureteur a disparu! Sand vient de s’en apercevoir, le point violet qui indiquait sa présence par rapport à l’astronef sur un coin de l’écran est éteint, on était tellement habitué qu’on le voyait plus, Sand s’en veut de pas l’avoir remarqué,
«t’es sûr que c’est pas juste un bogue?» j’ai dit,
«ce n’est pas un bogue,» il a dit,
«il est où, d’abord?» j’ai dit, «il serait resté derrière chez la géante bleue?»
«ça,» il a dit, puis il a ajouté, le front soucieux, «ou il a été détruit,»
«t’es sûr?» j’ai dit,
«non, Charlotte, je ne suis pas sûr,» il a dit, impatient, puis il s’est repris, «je ne suis sûr de rien, Charlotte,»
«t’as peur qu’on rebondisse, c’est pour ça,» j’ai dit,
«ou le furteur a décidé de lui-même de ne plus nous suivre,» il a dit, comme s’il m’avait pas entendu, «auquel cas, pourquoi? ou il en a été empêché, encore, pourquoi?»
«on rebondira pas, Sand,» j’ai dit, «je fais confiance à la mère Bay, t’as qu’à te rappeler son message,»

[message d’Ono Bay à Sand Darsan {là où l’un a échoué, l’autre réussira, l’enfant attend l’enfant}] <=> [journal (numéro 13)]

«c’est pour toi, ce message,» j’ai continué, «pas pour moi, ben pour moi indirectement, alors, logiquement, on rebondira pas, pis, aussi, tu sais bien, fie-toi à la musique,»
j’ai dit ça de mon air le plus convaincant possible, je pense que je l’ai rassuré, au moins un peu, c’est drôle parce qu’il m’a donné l’impression pendant si longtemps que rien pouvait ébranler son attitude zen face au cosmos que je suis toujours un peu surprise à chaque fois que je constate que c’est pas vrai,
ou, c’est à cause de moi, je crée des fissures dans son zen, je fendille sa carapace, je fais des craques dans son armure, il serait resté impassible jusqu’à la fin de ses jours si j’avais pas été là, je me demande s’il me voit comme un fardeau, j’imagine que oui des fois, après tout il est responsable de moi, il est mon gardien et mère est pas commode, grand-mère Longshadow non plus d’ailleurs,

(Charlotte active un clip historique {le clip rapporte le rôle déterminant qu’a joué Una Longshadow, elle avait 24 ans, dans la répression sévère de la Troisième rébellion des fils contre le Matriarcat})

décidément c’est Aline qui ressemble le plus à grand-mère jeune, sans doute parce qu’elle était la première, c’est ce qu’on se disait quand on en parlait, l’adn de la plante porteuse de mère était totalement terrestre quand elle l’a semé sur Valence, les gènes de grand-mère étaient trop frais, ils sont passés à travers mère direct à Aline, depuis la plante s’est adaptée à l’environnement de Valence, même si ses racines poussent dans le jardin de la biosphère,
c’est drôle, je dis mère au lieu de maman de plus en plus souvent maintenant, non, de plus en plus facilement, pourtant je m’ennuie tellement d’elle et des autres,
bon, j’ai faim, mes pommes mûrissent, faut que je les nourrisse,

(elle éteint l’hologramme de son journal, regarde l’heure du transit dans son ordi, elle a le temps de croquer un morceau et de faire une petite sieste, une pointe d’appréhension la pique au coeur à la pensée de ce qui pourrait arriver autour de la naine orange)

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