«enfin des humanoïdes!» (1)

III.39

le deuxième saut les projeta près du périmètre de la sphère dans un système stellaire binaire composé d’une géante orange et d’une naine bleue qui valsaient sur leur ellipse autour d’un centre de gravité commun, neuf planètes et des dizaines de lunes le complétaient,
«t’entends la musique?» demanda Charlotte, «non, bien sûr, tu l’entends pas, on dirait de la musique de l’ancien temps, je veux dire du très ancien temps, ancien même dans la Vieille Histoire, c’est comme des airs de troubadours, tu sais c’est quoi, un troubadour?»
Darsan fit signe que oui, il dirigeait l’astronef vers la deuxième planète,
«c’est une planète de type M,» dit-il, «un type M presque parfait en plus,»
Charlotte mit en sourdine la musique dans son oreille interne et examina les données qui défilaient sur l’éran,
«ah ben ça alors!» dit-elle, «une planète terrestre!»
«ça, on sait pas vraiment,» dit Darsan,
«oui, je sais bien,» dit-elle, «ça doit faire des beaux couchers de soleil avec cette étoile double,»
un vaisseau venait à leur rencontre, pas tellement plus gros que l’astronef, il avait l’air d’une coccinelle grise avec ses voiles stellaires dorées déployées de chaque côté de sa structure hémisphérique, des antennes rigides de tailles diverses pointaient de son extrémité avant, trois petites voiles blanches dépassaient comme des gouvernails à l’arrière, il s’immobilisa à quelques deux cents mètres de l’astronef, oscilla des voiles d’un côté et de l’autre, se retourna et prit la direction de sa planète, l’astronef suivit,
c’était une belle planète verte et bleue flanquée de deux lunes et couronnée de centaines de satellites, mais le plus impressionnant c’était ce qui était suspendu par un câble sous chacun de ceux-ci, un édifice octogonal enclos dans une charpente externe et formé de douze sections égales reliées par des sortes de gros coussin,
et ce fut tout un spectacle que de filer entre ces imposantes constructions de verre et de métal qui, leur sommet à plus de trente kilomètres d’altitude, bien au-dessus de la troposphère, trouaient les nuages et s’arrêtaient à une dizaine de kilomètres du sol, des vaisseaux similaires au vaisseau coccinelle, certains plus gros et à plusieurs voiles, zébraient ce ciel en tous sens,
ils arrivèrent finalement dans un hangar situé dans la section inférieure de l’un des édifices, le vaisseau coccinelle avait rabattu ses voiles, ouvert son train d’atterrissage, quatre tubes à bouts aplatis, et s’était déposé sur une aire de stationnement marquée d’un rond jaune, puis, rouvrant au tiers une de ses voiles, il sembla montrer d’un mouvement de haut en bas l’aire de stationnement libre à côté, l’astronef s’y posa,
le hangar n’était pas très grand, deux autres vaisseaux coccinelles étaient stationnés au fond, une panoplie d’établis et de contenants étaient rangés le long des murs, de l’entrée on pouvait voir le pic d’une montagne se profiler au loin,
«on dirait un garage,» dit Charlotte,
elle vint pour ajouter quelque chose quand une ouverture octogonale se fit jour sur le côté du vaisseau, un escalier à trois marches se déplia vers le sol, une silhouette apparut dans l’ombre de l’ouverture, marqua un temps d’arrêt, puis descendit lentement les trois marches,
«enfin des humanoïdes!» s’exclama Charlotte, alors que la silhouette prenait forme devant eux, «pis celle-là c’est une femelle,» ajouta-t-elle,
l’humanoïde était chaussée de sandales, elle avait des jambes effilées, un corps mince et allongé à la poitrine manifestement féminine, elle était vêtue d’un short et d’un t-shirt, elle faisait bien deux mètres, ses yeux étaient logés un peu plus bas que sur un visage humain, de part et d’autre d’une enflure percée de trois orifices à hauteur du front, elle n’avait pas d’oreilles, ni de cheveux, de la dentelle translucide ondulait sur son crâne et ses tempes, pas de bouche non plus, mais une sorte d’entonnoir aplati sur le menton, sa peau était de couleur bronze,
Charlotte actionna l’ouverture de l’astronef et sauta au sol, Darsan descendit à son tour, ils firent quelques pas vers l’humanoïde, elle fit quelques pas vers eux, Charlotte respira un bon coup, ça sentait la mer, ça sentait frais, avec un parfum de métal, elle jeta un coup d’oeil par-dessus son épaule, un océan avait remplacé la montagne, elle revint à l’humanoïde et se rendit compte qu’à l’exception de son visage son corps était entièrement recouvert de tatouages en forme de virgules dorées et animées qui composaient des arabesques mobiles et constamment changeantes,
l’humanoïde s’inclina brièvement, le bras droit replié sur son ventre, le gauche à moitié déplié, la main ouverte, la paume vers le haut, Darsan l’imita, Charlotte la salua d’un geste de la main,
puis elle se rapprocha de Charlotte et se plia en deux, Charlotte eut un mouvement de recul, l’humanoïde se releva un peu en ouvrant ses mains comme pour signifier qu’elle ne lui voulait aucun mal et se pencha à nouveau,
«on dirait que ton pommier l’intéresse,» dit Darsan,
à ces mots l’humanoïde se redressa d’un coup et tendit les dentelles de sa tempe, comme si elle avait été surprise par le son de la voix humaine, elle revint à Charlotte, sa curiosité piquée par les feuilles et les pommes verdâtres qui dépassaient du t-shirt, elle s’accroupit pour voir de plus près le tronc du pommier sur sa jambe, son examen terminé elle se releva et les regarda tour à tour, ses yeux, ovales comme ceux d’un humain, l’iris bleu, la pupille noire, n’avaient ni cils, ni sourcils, mais de la dentelle si fine qu’on la remarquait qu’après coup, et, à leur expression, Charlotte aurait pu jurer qu’elle y lisait de l’amusement
puis elle tendit les mains, l’une vers Charlotte, l’autre vers Darsan,
«je pense qu’elle veut qu’on la touche,» dit Darsan,
«on dirait bien,» dit Charlotte,
encore une fois, surprise par les paroles, les dentelles ondulantes, l’humanoïde sembla vouloir capter les vibrations sonores,
Charlotte regarda la main tendue, pas d’ongles, mais de la dentelle encore, de l’index elle toucha celui de l’humanoïde, la dentelle s’enroula sur le bout de son doigt, la chatouillant un peu au contact,
et elle vit, les yeux écarquillés par l’étonnement, les tatouages en virgules franchir le pont des deux doigts et grimper sur son bras jusqu’à son cou, se teintant d’une fine aura de vert sur sa peau bleutée, c’était comme si une brise très douce soufflait sur ses poils, elle regarda Darsan, il touchait l’autre index de l’humanoïde, la couleur dorée des virgules se détachait nettement sur le noir de sa peau,
sans comprendre comment elle sut que les virgules entraient dans son cerveau et essayaient de se connecter à ses neurones, elle voyait dans sa tête les figures complexes et variables qu’elles composaient, mais ça restait incompréhensible, le contact ne se faisait pas, c’était comme ces pensées ou ces images volatiles qu’on pressent, mais sur lesquelles on arrive pas à mettre le doigt, littéralement, dans ce cas-ci, pensa-t-elle en souriant mentalement, en même temps son oreille interne détectait des faibles échos de la musique de troubadour, ça, se dit-elle, ça doit être les virgules qui chantent dans la tête de l’humanoïde, elle réprima un fou rire intérieur, c’était une drôle de tête après tout,
au bout d’un moment elle réalisa que les virgules établissaient un terrain de communication avec son ordi, peu après un ruban de mots défila dans son crâne, son ordi l’avertit qu’il traduisait comme il pouvait, vu qu’étrangement la voix qui s’était adressée à eux jusqu’à maintenant restait muette, c’est vrai, ça, pensa-t-elle,
les mots disaient :
– salut ici là je suis vous dans le temps (espace) à vous dans le temps (espace) temps linéaire ambigu (espace) je suis temps non linéaire (espace) (espace) je suis Dim249 –
Charlotte vint pour répliquer, son ordi l’informa qu’elle devait former les mots dans sa bouche sans les dire à voix haute pour qu’il puisse les communiquer à Dim249,
ah bon, donc, muettement, les lèvres fermées, elle dit :
– salut Dim249 je suis Charlotte –
les virgules transmirent le message aussi rapidement sur les peaux que s’il avait été prononcé à voix haute, Dim249 fit avec l’entonnoir sur son menton ce qui avait l’air d’un sourire, d’autres mots se succédèrent dans la tête de Charlotte,
– participer (espace) compagne compagnon –
Charlotte et Darsan se regardèrent en même temps et comprirent qu’ils vivaient simultanément la même expérience,
les virgules refluèrent sur le corps de Dim249, elle retira ses doigts et d’un geste du bras les invita à la suivre,
comme tout cela est extrêmement bizarre! se dit Charlotte,

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