«enfin des humanoïdes!» (2)

III.40

Dim249 entraîna Charlotte et Darsan dans un dédale de couloirs à l’ornementation bigarrée, de vestibules aux vitrails colorés, de jardins aux sentiers tortueux sur lesquels flottaient des parfums capiteux, partout de larges baies laissaient entrer la lumière, ils empruntèrent des turbolifts vers le haut, d’autres qui filaient tranversalement, ils traversèrent une galerie vitrée située à une altitude d’au moins 15 000 mètres, la vue était spectaculaire, une dizaine d’édifices suspendus flottaient dans un ciel d’un bleu profond, loin au-dessus d’une épaisse couche de nuages qui s’évasait sur l’horizon, des vaisseaux de toutes tailles allaient et venaient en tous sens,
«wow!» souffla Charlotte entre ses lèvres,
tout au long de leur parcours ils rencontrèrent des humanoïdes affairés, certains les dévisageaient curieusement, des petits groupes se formaient pour les regarder passer, se touchant les uns les autres pour échanger ou même projetant des virgules par-dessus les têtes pour communiquer à distance, d’autres n’avaient pas l’air de faire grand cas de leur présence, quelques-uns venaient au-devant de Dim249 pour s’informer,
et le plus étrange, le plus déconcertant, le plus étonnant, c’était le grand silence qui pesait sur ce monde à la communication muette, on entendait le bruissement des pas, le froufrou des gestes, le bruit des objets entrechoqués, mais pas le brouhaha des paroles, juste le ballet constant des virgules,
ils arrivèrent finalement dans un hall percé par une ouverture en forme d’arche sur la paroi du fond, deux escaliers mécaniques de part et d’autre de l’arche donnaient sur une mezzanine qui courait sur tout le pourtour du hall, des sculptures aux formes inusitées se dressaient ici et là comme si on était dans un musée, il y avait foule, une foule muette, grouillante, bruyante et curieuse, vêtue diversement, un comptoir où des humanoïdes accoudés dégustaient des consommations longeait le mur sous l’un des escaliers, c’était drôle de les regarder boire, appliquant leur bouche en forme de ventouse autour d’une large paille aplatie,
Charlotte, qui tenait la main de Darsan dans la sienne, s’arrêta net, Darsan effectua une pirouette et la regarda d’un air interrogateur,
«on sait pas comment ils s’appellent,» dit-elle, «on sait pas leur nom, à cette race,»
au son de sa voix des humanoïdes se firent aller les dentelles, Dim249 n’avait pas vu que Charlotte s’était immobilisée, elle se retourna vivement et revint sur ses pas,
Charlotte tendit sa main libre, Darsan l’imita, Dim249 tendit les siennes, les virgules s’activèrent et, formant les mots dans sa bouche, Charlotte demanda comment s’appelait cette race,
– nous, on est des humains, notre race s’appelle la race humaine, vous, votre race, elle s’appelle comment? – puis, s’adressant à Darsan, «c’est rigolo de parler la bouche fermée, tu trouves pas?» revenant à Dim249, amusée par la vibration des dentelles que le son de sa voix avait provoquée et par l’arabesque des virgules sur sa peau, elle ajouta, – nous sommes des humains, vous êtes des humanoïdes comme nous, mais le nom de votre race, c’est quoi? –
Dim249 eut l’air de sourire,
– nous ne sommes pas d’ici (espace) venez –
– ça répond pas à ma question, ça – «et ça veut dire quoi, vous êtes pas d’ici?» reprit-elle à voix haute, «Sand et moi on est pas d’ici, vous oui,»
mais les virgules avaient déserté son bras et Dim249 avait lâché leur main, d’un léger signe de tête elle les invita de nouveau à la suivre,
elle les mena sous l’arche, qui ouvrait sur un auditorium, des centaines d’humanoïdes occupaient gradins, balcons et galeries, des inscriptions composées de virgules et de signes divers paraient les murs, un énorme chandelier octogonal accroché au plafond diffusait une lumière tamisée, Dim249 guida Charlotte et Darsan vers une estrade qui faisait face à l’auditoire et où se trouvaient trois humanoïdes, Dim249 échangea un court instant avec l’un d’eux, puis, gesticulant des mains devant l’auditoire, elle lança un nuage de virgules que tous et toutes attrapèrent dans la dentelle de leurs doigts, il y eut une java silencieuce de virgules entre eux comme s’ils s’échangeaient leurs opinions sur l’événement, plusieurs projetèrent des virgules vers Dim249, qui répliqua en conséquence,
ensuite quelque chose d’inattendu se produisit, en tout cas pour les deux humains, l’auditoire se leva d’un bloc et se mit à applaudir du bout des doigts, ça faisait comme un chuintement amplifié, les applaudissements durèrent quelques minutes, et cessèrent d’un coup, l’auditoire se rassit,
Dim249 offrit sa main à Charlotte, l’humanoïde avec lequel elle s’était entretenue offrit la sienne à Darsan,
et commença dans une valse étourdissante de virgules un échange entre les humains et l’auditoire géré par Dim249 et l’humanoïde, il s’appelait Brilo736, et facilité par la traduction de plus en plus fidèle des idées et des concepts en rubans de mots et en répliques muettes,
la race s’appelait 2de3, la deuxième des trois races qui occupaient la sphère, c’est tout ce qu’en apprirent Charlotte et Darsan, ils avaient déjà rencontré la race des prolms, il leur restait à faire la connaissance de la troisième race,
on leur lança toutes sortes de questions, on voulait savoir d’où ils venaient, où ils allaient, si leur race était nombreuse, si elle colonisait l’espace, on désirait ressentir le son de leur voix, on bloquait sur la notion de cette musique de troubadours que Charlotte prétendait entendre, on s’intéressait à son pommier, on les questionnait sur ce petit objet qui flottait près de leur tête, on était intrigué par la couleur différente de leur peau, et on ne jugeait pas étrange le concept d’une menace qui émanait du centre de ce que les humains appelaient la Voie Lactée,
Charlotte et Darsan répondaient de leur mieux, posaient des questions à leur tour, mais les réponses restaient évasives, imprécises, obscures, ce que Dim249 et Brilo736 tentèrent d’expliquer comme suit :
– le temps des humains est linéaire (espace) le nôtre est non linéaire (espace) (espace) et non circulaire –
m’ouais, pensait Charlotte, c’est pas très clair, ça,
l’échange prit fin au bout d’une vingtaine de minutes, l’auditoire se leva comme tantôt, applaudit, se rassit,
Dim249 reconduisit Charlotte et Darsan jusqu’au hangar, on se dit au revoir à coups de virgules et l’astronef prit son envol, le soleil orange à l’horizon répandait sur les édifices et le trafic des vaisseaux un voile translucide de lumière mauve à travers lequel scintillait le soleil bleu,
«c’est beau, cette ville suspendue,» dit Charlotte, «c’est magnifique,»
bientôt l’astronef survolait les satellites qui soutenaient les édifices au bout de leurs câbles géants et accélérait en direction de l’étoile double,
«à quoi tu penses?» demanda Charlotte,
Darsan ne répondit pas tout de suite, il était plongé dans une profonde réflexion,
«y a une idée qui me flotte dans la tête,» finit-il par dire, «c’est comme si en entrant dans la sphère on était passé dans une autre dimension, rien n’a vraiment changé autour de nous, c’est la même Voie Lactée avec ses mondes étranges, pourtant j’ai l’impression qu’il y a divergence, un degré d’inhomogénéité dans le cosmos, comme un décalage dans l’espace-temps, c’est très subtil, j’arrive pas à mettre le doigt dessus,» il indiqua le poste de pilotage, «les instruments n’enregistrent rien d’irrégulier,»
«inhomogénéité, je l’avais jamais entendu celui-là,» dit Charlotte, «un décalage dans l’espace-temps,» ajouta-t-elle après un moment de réflexion, «maintenant que tu en parles, ouais …» elle regarda devant elle, puis étendit le bras droit pour montrer le dos de sa main, «je pense que je vais me faire tatouer des virgules, là, sur ma main, trois virgules, je sais pas comment je vais les disposer par exemple, faudrait que ça signifie 2de3,»
Darsan lui jeta un regard amusé,

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