journal (8) : le mystère des ovoïdes gazéiformes

III.35

The universe is under no obligation to make sense to you. It doesn’t give a rat’s ass how your five senses interact with this world.
Neil deGrasse Tyson

on a passé des heures et des heures, Sand et moi, à essayer de percer le mystère des ovoïdes gazéiformes, ben moi je les appelle les oves gazeux, ou gazés, c’est plus drôle,
quelle race étrange!
on a épluché les données enregistrées par l’astronef et nos ordis, on a fait des analyses et des recoupements, on a avancé des hypothèses, construit des historiogrammes, monté des tableaux, activé des hologrammes, et on est arrivé à pas grand-chose, presque rien à vrai dire,
la première fois qu’on les a vus Sand a dit qu’ils naissent de la roche, c’est possibe, comme une émanation qu’une pellicule flexible enrobe dans leur forme ovale, avec des excroissances qui deviennent les filaments, moi j’ai une autre idée, j’y reviendrai tantôt,
on sait qu’ils se déplacent en lévitant et, au sol, en évasant leur pied comme une ventouse, on sait aussi qu’ils communiquent par des sons créés par leur passage dans les aiguilles, ou plutôt des vibrations que nous, Sand et moi, on entend comme de la musique,
je suis revenue à l’idée qu’ils ont apparu synchroniquement sur neuf planètes, je sais pas pourquoi, mais j’y tiens, à cette idée, même s’il y a rien dans les données pour l’étayer, ça pourrait par exemple expliquer leur capacité à voyager dans l’espace,
«expliquer comment?» il m’a demandé,
j’ai haussé les épaules, j’en ai aucune idée, Sand, lui, a proposé une autre hypothèse, les oves gazeux sont d’abord nés sur une seule planète, leur planète d’origine comme la Terre est la nôtre, ils ont un cycle de vie fixe au terme duquel ils doivent émigrer vers une autre planète, pourquoi doivent-ils émigrer? ça…, et comment la localisent-ils, cette deuxième planète? doit-elle être rocheuse, presque rocheuse, pas rocheuse et il leur faut l’écoformer? en plus qu’elles doivent toutes se ressembler en taille, en masse et en volume et qu’elles doivent toutes être situées à une distance comparable d’un soleil semblable,
«ça fait beaucoup d’insolite statistique,» qu’il a répété,
leur cycle de vie bouclé et leur nouvelle planète prête à les recevoir, ou à tout le moins à être écoformée, ils abandonnent leur carapace flexible comme un animal qui change de peau et traversent l’espace, comment? sous forme gazeuse? une armada d’oves informes qui filent à vélocité supraluminique dans l’hyperespace? ou plutôt une énorme masse gazeuse qui se redivise en oves individuels sur la nouvelle planète? et ainsi de suite de planètes en planètes,
un fait vient appuyer cette hypothèse : le même nombre d’ovoïdes, à quelques dizaines près, sur les deux planètes qu’on a visitées,
un autre fait vient la contredire : les ovoïdes morts avaient pas du tout l’air de s’être préparés pour une migration, au contraire, ils avaient l’air d’avoir été pris par surprise,
Sand en convient, mais selon lui c’est interpréter leur mode de vie selon nos critères humains, qui sait, une fois leur planète migratoire prête à les recevoir il ne leur reste plus qu’à vaquer à leurs activités habituelles jusqu’à ce que pouf! tout s’arrête, leur carcasse reste figée dans sa dernière position, ou tombe à terre s’ils lévitaient, et ils sont déjà en route dans les étoiles,
«comme ça, pouf!», j’ai dit,
«comme ça, pouf!» il a répété, «ils arrivent au terme de leur cycle de vie, soit ils savent exactement quand ça va se produire, soit ils en ont une idée approximative, dans les deux cas ils ont pas besoin de cesser leurs activités, ils les reprennent sur la nouvelle planète,»
«t’as des drôles d’idées,» j’ai dit,
«aussi drôles que les tiennes,» il a dit,
sacré Sand! je l’aime comme un grand frère, je le lui ai dit,
«t’es comme un grand frère pour moi,»
ça lui a fait plaisir,
bon, supposons qu’il a raison et que les oves se sont regénérés sur neuf planètes, ben au moins neuf sur cet arc, s’il y en a neuf, on le suppose seulement, pourtant ils ont pas l’air d’évoluer, ils reviennent exactement à leur état d’avant, dans une ville pareille à l’autre,
«ils se répètent,» j’ai dit,
«s’ils évoluent au sens où on l’entend,» il a dit, «l’évolution d’une race est pas nécessairement physique, ni matérielle,»
c’est bien vrai, ça, il a raison, c’est ce qu’on fait nous aussi, les humains, on colonise les planètes terrestres et on terraforme les autres, nos constructions matérielles s’améliorent, notre génétique est l’objet de mutations, ça empêche pas que le plus gros de notre évolution s’est faite dans notre conscience collective, et c’est pas parce que les oves gazeux montrent pas de changements physiques qu’ils évoluent pas,
et le tsunami cosmique qui détruit tout sur son passage? sa représentation pixellisée sur la planète des ovoïdes qui nous ont accueillis? quand il les a atteints, que la musique a stoppé et qu’ils se sont tous immobilisés?
«c’est bien ça qu’ils nous ont montré, non?» j’ai dit, «la destruction de leur monde,»
«c’est comme ça qu’on l’a interprété,» il a dit, «ça veut pas dire que c’est ce qu’ils nous ont montré,»
«t’es sûr que tu sais ce que tu dis?» je lui lancé,
il a éclaté de rire,
«ça dépend du point de vue,» il a repris, «une série d’événements peut très bien être interprétée de façons complètement opposées par deux types d’entités, regarde,»
il a activé un écran virtuel,
d’un côté la race humaine, le tsunami destructeur progresse vers les lieux habités, on remonte son cours jonché de morts et on interprète sa manifestation sur la planète des ovoïdes comme une illustration de la menace qu’il représente pour nous, et les trajectoires spirales comme une carte à neuf directions pour parvenir à sa source et le désamorcer,
de l’autre côté la race des ovoïdes, ils ont émigré à partir du centre galactique, d’arc en arc, à coup de neuf planètes, et la trajectoire qu’on suit va nous conduire vers un arc plus ancien que celui qu’on a laissé derrière,
«le tsunami,» il a dit, «ils en seraient la cause, c’est peut-être leur mode de reconnaissance et d’écoformation,»
«mais c’est complètement dingue!» j’ai dit, «ils détruiraient tout sur le passage sans considération pour les autres formes de vie?»
«peut-être pas intentionnellement,» il a dit, «ou peut-être que oui,»
«non, pas intentionnellement,» j’ai dit,
je voulais pas y croire, ils avaient été si bienveillants,
«tu penses en humaine,» il a dit, «parce qu’ils ont été bienveillants tu en déduis qu’ils sont sans malice,»
son côté parano ressort comme ça des fois, à Sand,
et alors, les enfants échoués, je frémissais d’horreur rien que d’y repenser, ça serait à cause d’eux, pas nécessairement, il a expliqué, c’était bien réel pour nous, ça l’était aussi pour les sortes de singes qui les enjambaient, pourtant la planète est vivante, si le tsunami est passé par là il ne l’a pas détruite, pourquoi? comment? un effet à distance de l’expansion des ovoïdes dans la Galaxie comme un message à notre intention?
«ils savent très bien ce qu’ils font,» il a dit, «le phénomène des enfants échoués, c’était pour nous montrer que rien ne leur survivra,» il a fait une pause, «jusqu’à ce que la Galaxie soit une grosse roche,» et il a éclaté de rire,
«t’es fou,» j’ai dit, en riant moi aussi, «pourquoi alors nous montrer les neuf spirales? pour nous indiquer le chemin de notre perte? et la ligne droite au centre des spirales, ça serait quoi? et l’enfant métamorphe, t’en fais quoi, de l’enfant métamorphe?»
«rien, Charlotte, j’en fais rien,» il a dit, «je suis autant perdu que toi en conjectures,»
bien, mais mon idée maintenant sur l’existence de cette race, elle tient à la présence des météorites, si c’était des cocons, ces météorites, d’où les oves gazeux émergent et où ils retournent? leur conscience collective? leur cerveau? même leur mode de déplacement interstellaire?
«un déplacement mental,» j’ai dit, «je veux dire, ils se déplacent pas physiquement, ils sont reliés mentalement dans l’arc de leurs météorites, les éclats qu’on a vus seraient les cocons dont ils ont plus besoin,»
«pourquoi pas,» il a dit,
«on sait pas, on va peut-être tomber sur leur Grand Météorite Originel,» j’ai dit, en relevant les sourcils,
tout ça pour dire qu’on a passé beaucoup de temps à décortiquer le mystère des oves gazeux, ça nous occupait, c’était comme essayer de déchiffrer une parole énigmatique de ma mère, en plus gros et en plus bizarre, sans résultat,
alors qu’on poursuit notre transit sur la spirale en compagnie du fureteur, on laisse une borne pour les arpenteurs dans chaque système où on s’arrête, les fleurs de mon pommier embaument l’astronef, j’écoute les étoiles, rien qui sort de l’ordinaire, je m’ennuie des miens, ils sont si loin! si loin dans le temps et dans l’espace! je m’en repasse des hologrammes de temps en temps,
ah oui! puis j’ai dit à Sand que je voulais préparer un kit de survie au cas où il nous arriverait une catastrophe comme à Zuber, il trouve que c’est une bonne idée, il y a pensé lui aussi, les astronefs des exotripers et des arpenteurs, les astrocabs, les astrobus, les astrocargos, tous sont pourvus d’un kit de survie et d’un protocole à suivre en cas d’accidents, mais on veut développer un kit encore plus élaboré, alors on s’y est mis, ça nous change des oves gazés,

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