la planète Impossible

III.49

On se serait cru dans un puits hideux et la torche que je tenais au-dessus de ma tête ne pouvait éclairer les profondeurs insondables où je m’enfonçais.
H. P. Lovecraft, La cité sans nom

[journal holographique de Charlotte, numéro 15]

j’en ai vu, des constructions gigantesques, la biosphère Bay, c’est grand, les édifices du Mémoriel, même en virtuel, c’est énorme, et les bâtiments chez les prolms, c’était quelque chose, les édifices suspendus sur la planète des 2de3, c’était pas rien, et les ponts de plasma flexibles entre les planètes, et toute la sphère de Dyson, mais là je parle de constructions sur une planète, la sphère de Dyson, c’était dans l’espace et y a de la place dans l’espace, mais ici, sur la planète de la géante bleue, oh la la! la biosphère, le Mémoriel, les édifices suspendus, ça fait pas le poids,
je l’ai appelée Impossible, cette planète, parce que logiquement elle ne devrait pas exister, pour commencer elle fait vingt fois la taille d’une planète comme Jupiter dans le lieu solaire, ensuite elle est solide, pas gazeuse, avec des continents, des mers et une atmosphère comme un voile de brume, c’est la seule planète du système, elle a cent trente-sept lunes qui brillent comme un kaléidoscope dans ses nuits,
on peut pas marcher sur Impossible, la pression est trop forte, on aplatirait comme des crêpes, il faut rester dans l’astronef,
comme je le disais à Sand, tous ces mondes qu’on a traversés m’ont surprise, apeurée, émerveillée, stupéfiée, terrifiée, époustouflée, mais même ce qui était étrange ou sinistre, je pouvais l’appréhender mentalement, je le comprenais pas, ou peu, mais je pouvais l’interpréter, l’absorber, m’en faire une idée,
ici, sur Impossible, c’est pas pareil, je me sens si minuscule physiquement que j’en ai presque une sensation métaphysique de futilité et de vacuité, quand je lui ai dit ça il a éclaté de rire, puis il a tout de suite repris son sérieux, il était impressionné lui aussi,
y a cinq continents sur Impossible et sur chacun y a des pyramides à huit côtés rassemblées par groupes de huit, soit cinq pyramides avec une au centre et trois autres à côté, y a huit de ces groupes de pyramides sur le plus petit continent, seize sur le deuxième, trente-deux sur le troisième, soixante-quatre sur le quatrième et cent vingt-huit sur le cinquième, déjà, ça, c’est exceptionnel,
les groupes ne sont pas répartis géométriquement sur leur continent respectif, ou c’est une géométrie qu’on comprend pas, mais tous pointent vers l’est, les trois pyramides à côté des cinq faisant comme la pointe d’une flèche, c’est quelque chose de survoler ces groupes de pyramides octogonales tous orientés dans la même direction,
les matériaux pour l’édification des pyramides proviennent des lunes, pas toutes, celles qui portent les cicatrices d’excavations, et quand je dis lunes, je veux dire que la plus petite est aussi grosse que Valence ou Arcade, à l’origine il devait y en avoir plus de cent trente-sept, à cause des traînées d’astéroïdes, probablement des lunes que les aliens qui vivaient ici ont cassées en blocs de construction,
parce que sur Impossible y a que des déserts, des jungles, des plaines, des montagnes qui rivalisent de hauteur avec les pyramides, aucun signe nulle part qu’on l’a creusée ou qu’on a découpé ses montagnes, et ça fourmille de vie animale, on a vu des mastodontes aux pattes comme des piliers fouler l’herbe mauve des plaines et des oiseaux plus gros que les prolms filer dans l’air brumeux, quelques-uns ont foncé sur nous, l’astronef les a évités,
il faut vraiment être sur place pour apprécier l’immensité des pyramides, les virtuels qu’on a enregistrés leur font pas justice, qu’on imagine un moustique qui zigzague près du champ de force de la biosphère Bay, ben, c’est l’astronef le long d’une pyramide, elles sont toutes identiques, toutes du même périmètre et de la même hauteur, le temps les a beaucoup ravagées, surtout sur le troisième et le quatrième continents, où y a plus de vent et de pluie, et toutes sont couvertes d’idéogrammes, de la base jusqu’au sommet, sur les huit faces, des idéogrammes incompréhensibles, aux tracés gigantesques, beaucoup à moitié effacés,
y a qu’une seule ouverture dans chaque pyramide, en haut, qui fait face à l’est, en forme de triangle et si vaste qu’on pourrait y disposer une douzaine de biosphères Bay sans qu’elles y soient à l’étroit,
on est entré, je veux pas y retourner, c’était noir, la seule source de lumière provenait de l’ouverture et ne projetait pas loin, on se dirigeait avec les phares de l’astronef, on a suivi un corridor monumental qui donnait on pensait sur le vide, mais en descendant on a aperçu dans des cavernes gigantesques et sur des plateformes vertigineuses des agglomérations de tours comme des villes de stalagmites artificielles, pas d’escaliers ou de rampes d’accès, mais des précipices comme si les habitants sautaient ou volaient, et plus on descendait, plus l’air brumeux épaississait, les phares arrivaient à peine à le percer, tout était en ruine, recouvert de poussière poisseuse, des animaux indistincts, apeurés ou intrigués par notre lumière, grouillaient dans cette nuit tumulaire, j’ai trouvé ça dans mon ordi, ce mot-là, tumulaire, ben c’est mon ordi qui me l’a soufflé, ça veut dire tombal, relatif au tombeau, parce que c’est bien des tombeaux, ces pyramides démesurées, les tombeaux d’une race qui a disparu depuis au moins un demi-million d’années, si on en croit les calculs de Camus, corroborés par ceux de l’astronef, de la race elle-même il y a aucune trace, sauf des idéogrammes comme à l’extérieur sur les surfaces qu’on parvenait à éclairer,
Camus a descendu une fois jusque tout en bas, la brume y est presque liquide et le sol vaseux, moi j’ai pas voulu y aller, j’étouffais, c’était trop lugubre, j’ai dit à Sand de remonter, je voulais sortir, je voulais partir d’ici, on a quitté Impossible et on a filé vers sa géante bleue,
«je pense que c’étaient des grosses pieuvres,» j’ai dit, «grosses, tu comprends, très grosses, tellement grosses que c’est …,» mon ordi m’a soufflé le mot, «que c’est innomable,»
j’essayais d’imaginer à quoi ressemblait cette race de géants,
«c’est possible,» il a dit, «comment ils se déplaçaient dans l’espace? c’est une autre question, comment ils ont creusé leurs lunes? comment ils ont transporté les blocs de pierre?»
«ouais,» j’ai dit, «peut-être par télékinésie, pourquoi pas? je les vois très bien, ces grosses pieuvres, creuser leurs lunes et transporter les blocs de pierre par la pensée, en gesticulant des tentacules, peut-être qu’elles en avaient cinq à un bout et trois à l’autre, comme leurs pyramides, pis des yeux pas comme les nôtres, c’est noir dans les pyramides, ou elles s’éclairaient chimiquement, tu sais, comme ces poissons dans les profondeurs des mers d’Arcade? elles avaient peut-être une lampe au bout d’une tentacule,»
«les archéologues en auront pour des décennies, sinon des siècles d’étude ici,» il a dit,
«en tout cas c’est pas moi qui va l’étudier,» j’ai dit, «elle me flanque la frousse, cette planète, elle est trop colossale, c’est pas logique,»
il souriait, je pense qu’il cachait son appréhension derrière ce sourire, moi aussi j’étais inquiète,
cependant il fallait déterminer une trajectoire, on a écarté celles de Camus, on voulait pas prendre le risque de rebondir, même si le risque existait pour toute trajectoire, on savait pas, Sand ajoutait de l’information à la balise de Camus, les trajectoires possibles défilaient en chiffres, en symboles et en cartes holographiques sur l’écran du poste de pilotage, je tendais mon oreille astrale, des fois je l’imagine comme une mini antenne parabolique dans ma tête, je balayais la cacophonie stellaire quand une musique a attiré mon attention, j’ai ajusté mon antenne, filtré le bruit de fond, mon ordi s’est synchronisé avec l’une des cartes holographique sur l’écran, j’ai écouté,
«Sand,» j’ai dit, «y a une musique qui m’appelle, là,»
je pointais du doigt sur une naine orange loin à gauche dans le plan galactique de la carte, ça nous obligeait à faire un détour, on partait sur une oblique,
«okay,» il a dit,
on a informé la balise de notre trajectoire, j’ai laissé un commentaire sur la musique de la naine orange et on a sauté en hyperespace,

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