le calme avant la tempête

III.48

[journal holographique de Charlotte, numéro 14]

les balises que Camus a semées sur sa trajectoire nous ont rien appris de neuf, il a pas été généreux avec l’information, c’est vrai qu’il a transité rapidement, le temps de relever et d’inscrire dans la balise les données d’usage et hop! il sautait en hyperespace, faut croire qu’il était pressé,
comme à la première étape, cinq planètes, vingt-sept lunes et un anneau d’astéroïdes entre la troisième et la quatrième planète qui gravitent autour d’un soleil jaune, aucune des planètes n’est habitable, par contre y a de la végétation qui s’épanouit dans une atmosphère de méthane sur une des quatre lunes de la deuxième planète, la balise en dit pas plus, alors on est allé y voir,
la végétation couvre tout le bas de l’hémisphère nord comme une ceinture au-dessus de l’équateur, une plaine d’arbrisseaux épineux, rouges et violets, piquée de fleurs à longues tiges raides et brunes qui dépassent en gros bouquets de corolles bleuâtres en forme de cuvettes, on dirait que c’est des plantes artificielles, en tout cas c’est l’impression qu’on a eu, Sand et moi, quand on l’a survolée, à cause de l’atmosphère de méthane, le reste c’est de la roche et du sable, pas d’eau, j’ai calculé avec mon ordi que dans environ un milliard d’années la végétation recouvrira tout l’hémisphère nord et aura franchi l’équateur pour empiéter sur le sud, à moins d’un cataclysme, il faudra aussi qu’elle s’adapte, le climat est pas homogène, le sol non plus,
ben, ça, pis d’autre information, on l’a ajouté aux données de la balise,
on prend le temps d’explorer, pas toujours faut avouer, souvent on a fait que passer comme Camus, ça dépendait des systèmes qu’on traversait, Sand en a fait la remarque, c’est vrai, on en avait beaucoup à dire sur la sphère de Dyson, pis sur Terra 2, j’y retournerais pour y rester, moi, sur Terra 2, pas toute seule par exemple, jamais toute seule, je virerais folle, pis aussi sur les oves gazeux, ben, je voudrais pas rester sur leur planète pour toujours, la planète aux enfants échoués, elle, j’aime pas trop y penser, ça me provoque des malaises,
on laisse des commentaires aussi, des impressions, moi, surtout, Sand est plus technique, sur la lune j’ai entré : « la végétation respire le méthane et grignote la roche par les racines »,
c’est pareil pour le reste de la trajectoire, des balises standards et rien d’inusité dans l’étrangeté de la Voie Lactée, rien qui sort de l’ordinaire cosmique, alors on fait comme Camus, on coupe au plus court et on resaute en hyperespace,
même la musique de la géante bleue vers laquelle on transite est ordinaire, je veux dire, c’est pas du neuf, c’est joli, c’est plaisant, c’est sur un rythme allegretto, mais sans aspérités, sans creux, sans surprise, c’est un peu endormant, au moins y a la cacophonie familière des autres étoiles, ça fait comme un bruit de fond,
«le calme avant la tempête,» Sand a dit,
«je crois bien moi aussi,» j’ai dit, «j’ai peur de ce qu’on va trouver sur la géante bleue, Sand, non, plutôt j’ai peur de ce qu’il y a après, si tu me demandes je peux pas te dire de quoi j’ai peur exactement, appelle ça un pressentiment, une intuition, je sais pas, moi, une prémonition, c’est là, dans moi, c’est diffus, mais ça me lâche pas, et c’est inconfortable, j’aime pas ça,»
l’intuition, je me dis des fois, c’est Sand bloqué comme Camus et je devrai continuer l’exotrip sans lui, mais je veux pas y croire, c’est autre chose, j’en suis sûre, c’est toute cette affaire de Camus qui m’a mise à l’envers, peut-être que j’ai peur de l’enfant métamorphe, c’est vrai ça, c’est quoi, un enfant métamorphe? à quoi ça ressemble? pis si c’est pas un enfant métamorphe, c’est quoi? non, c’est pas vraiment ça qui me fait peur, c’est la géante bleue, ce qu’il y a autour de la géante bleue,
en tout cas je fais plus de cauchemards, je mange bien, je dors bien, je joue de la flûte raméenne, je tourmente Sand de temps en temps avec plein de questions sur sa vie, il veut pas toujours répondre, mais depuis qu’il a parlé de Rachel, son amie d’enfance, c’est comme s’il avait ouvert une fenêtre sur lui-même, une fenêtre, pas une porte, il se confie plus facilement, à sa façon détachée, comme si ça le concernait pas, comme s’il racontait des anecdotes sur quelqu’un d’autre,
en gros sa vie peut se résumer ainsi : il s’est mêlé au monde par nécessité, l’a évité le reste du temps,
y a que Rachel qui a vraiment compté, maintenant y a que moi qui compte, il me l’a répété,
«tu dis n’importe quoi,» j’ai dit, «un grand vide comme ça entre les deux, c’est absurde,»
«un grand vide si tu veux,» il a dit, «je l’ai voulu ainsi,»
«tu l’as voulu ainsi, je veux bien, après tout j’imagine que c’est logique pour un exo, tu sais ce que ça fait de toi? une abstraction cosmique tendue comme un élastique entre les deux pôles de ta réalité, Rachel et moi,»
j’ai éclaté de rire, je m’étais trouvée drôle, Sand a souri, j’aime bien le taquiner,
mais là on arrive dans l’espace de la géante bleue, je ferme mon journal et je vais rejoindre Sand au poste de pilotage,

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