les échos d’Alt Camus

III.44

[journal holographique de Charlotte, numéro 11]

«c’est drôle, je trouve, deux plages de sable sur deux planètes semblables,»
«drôle?»
«étrange, bizarre, curieux, la plage aux enfants échoués et ici, la plage où on a pris du soleil,»
Sand dirigeait l’astronef vers un continent entièrement recouvert d’une jungle épaisse,
«c’est comme tu disais l’autre jour,» je continuai, «ton impression, là, que t’es, ben que nous sommes le jouet d’une manipulation du réel, comme s’il y avait une autre réalité derrière celle-ci,» je montrais le paysage qui défilait devant nous, «une jungle là-bas, une jungle ici, une plage là-bas, une plage ici, plus accueillante ici, c’est sûr, tu sais, j’ai visionné l’enregistrement que t’as fait sous l’océan là-bas, j’ai vu naître les enfants morts, c’est burlesque, dire qu’on a vu naître des enfants morts, tu trouves pas?»
il me fit signe de me taire, il manipulait délicatement quelques données sur l’écran de pilotage, il pointa du doigt sur une série de coordonnées,
«c’est là,» il se tourna vers moi, «oui, je sais que t’as visionné l’enregistrement, j’aurais préféré que tu ne le fasses pas,»
«pourquoi?»
il ne répondit pas, concentré qu’il était sur les manoeuvres de pilotage, l’astronef descendait lentement vers une clairière en plein coeur de la jungle, une jungle dense, humide, bruyante, colorée,
l’astronef se posa sur le sol herbeux,
«s’agit maintenant de trouver,»
«ouais,» dis-je,
on descendit de l’astronef, Sand balaya l’alentour avec un détecteur,
«par là,» dit-il,
bon, je reviens un peu en arrière, quand on s’était approché du système stellaire de Terra 2 en suivant la musique qui en provenait j’avais perçu des notes très faibles en arrière-fond, mais j’y avais pas fait vraiment attention, plus tard, alors qu’on prenait du soleil sur la plage, Sand et moi, je m’étais rappelé ces notes indistinctes, je lui en avais fait part, on était retourné dans l’astronef et j’avais connecté mon ordi à mon holosuite pour téléverser dans sa matrice la musique du système stellaire, il ne s’agissait pas de la musique telle que je l’avais entendue, plutôt une conversion plus ou moins fidèle par mon ordi telle qu’il pouvait l’interpréter en fouillant dans mes neurones, j’avais répété ça à Sand, même si c’était pas nécessaire, il le savait déjà, on avait fini par isoler les notes en question, trois notes répétées à intervalles irréguliers, une grave, une aiguë, une médium, comme trois notes de flûte, je m’étais emparé d’une de mes flûtes raméennes pour essayer de les reproduire, avec un succès relatif,
«on dirait un signal,» j’avais dit, en rangeant ma flûte, «et ça provient d’ici, Sand, sur la planète, mais c’est pas natif d’ici,»
on avait survolé la planète en long et en large pendant des jours sans arriver à repérer la source du signal, s’il s’agissait bien d’un signal, on désespérait de jamais le localiser quand, alors qu’on survolait encore une fois un des continents sur une trajectoire différente, j’avais dit à Sand d’arrêter l’astronef, là, maintenant, tout de suite, l’astronef s’était stabilisé dans les airs, j’avais pris les commandes, j’avais tendu mon oreille interne et manipulé les données sur l’écran de pilotage, je tâtonnais un peu, faisant se mouvoir l’astronef de-ci de-là par degrés, c’était comme si dès que je localisais la direction d’où les notes provenaient elles se déplaçaient aussitôt, c’était frustrant,
«alors?» Sand m’avait demandé,
il commençait à s’impatienter, comme si notre quête du signal lui tombait de plus en plus sur les nerfs,
finalement j’avais trouvé,
«y a une clairière là-bas,» j’avais dit, «ça vient de là,»
le plus étrange c’est qu’on l’avait survolée plus d’une fois, cette clairière, et il avait fallu qu’on y arrive dans cette direction particulière pour que je détecte la source des notes qui s’y cachait,
on avançait donc lentement sur l’herbe, guidés par les clignotements du détecteur, moi, une fois au sol, c’était comme si j’entendais les notes d’un peu partout, comme des échos, mais des échos si faibles que le jacassement des animaux dans la jungle les recouvrait presque au point de me les rendre inaudibles,
Sand stoppa, je stoppai aussi, il scrutait le sol devant lui, je scrutai à mon tour,
«si on savait ce qu’on cherche,» je dis, et au moment même je remarquai un petit objet dans l’herbe, je regardai plus attentivement, me rapprochai, me penchai, me relevai,
«ah ben ça alors!»
Sand s’était approché lui aussi, trois points de lumière clignotaient en séquence sur le détecteur, il se pencha et ramassa l’objet, un ordi!
«ah ben ça alors!» je répétai,
je fis signe à Sand de me le passer, c’était un isocaèdre, il n’avait pas l’air endommagé, juste sali par les intempéries, Sand l’avait nettoyé un peu du bout des doigts, je le nettoyai un peu plus, il était violet, je le portai près de mon ordi, j’entendis clairement les trois notes dans mon oreille interne, puis je le regardai, j’en revenais pas, je tenais un ordi entre mon pouce et mon index!
ça, ça voulait dire que son propriétaire était mort, mais même encore, il fallait que l’ordi soit beaucoup endommagé à l’intérieur pour qu’on puisse le prendre comme ça dans nos mains, je le repassai à Sand, il le porta près de son ordi,
«t’as entendu quelque chose?» il me demanda,
«les trois notes,» je dis,
«rien d’autre?»
je fis signe que non,
«j’entends rien,» il dit, en haussant les épaules, «pas même un semblant de connexion avec mon ordi, viens, on va l’examiner dans l’astronef,»
«t’as déjà touché à un ordi, toi?» je lui demandai,
«non, pourquoi?»
«ben, c’est évident, non?»
«ça me surprend moi aussi, Charlotte, il faut qu’il soit très endommagé pour qu’on puisse le prendre comme ça,»
«c’est ce que je pense moi aussi,»
mais j’étais déçue, seule une mère manipulatrice comme la mienne pouvait manipuler un ordi, sans le toucher, juste en le faisant tourner dans l’espace circonscrit par ses doigts, et voilà que moi et Sand on en tenait un dans nos mains, on en touchait un physiquement, et, ben, je sais pas exactement à quoi je m’attendais, j’aurais tenu un caillou que ça aurait été pareil, pourtant je savais bien que dans des circonstances très rares on pouvait toucher à un ordi, mais justement, c’était tellement rare, enfin bref,
une espèce de gros sanglier était apparu au bout de la clairière, à une trentaine de mètres de nous, il bondit dans notre direction dès qu’on lui tourna le dos, l’astronef, alerté par le danger, quitta le sol et vint se poser entre la bête et nous, on grimpa à bord, le sanglier continua sa charge jusqu’à l’endroit où on avait été, s’y arrêta et renifla,
on le laissa à ses affaires et on prit la direction de notre plage, une fois posé on nettoya complètement l’ordi et on l’inséra dans un lecteur auquel on avait synchronisé notre ordi respectif, un zoom nous révéla des égratignues sur quelques-unes de ses faces, des traces de dents? de griffes? on pouvait pas savoir, un examen plus en profondeur nous apprit que des grands pans de sa banque de données étaient corrompus, indéchiffrables, illisibles, mais les premières données que le lecteur pouvait nous fournir étaient assez surprenantes, merci!
c’était l’ordi d’Achmed Loreleï Trollé Camus!
«ah ben ça alors!» je m’exclamai une troisième fois, «c’est l’ordi d’Alt Camus! mais il est où, lui? je veux dire ses restes?»
«probablement dévoré par le sanglier,» il dit,
«ah, t’es pas drôle, et son astronef?»
il avait raison, avec la faune qui grouillait sur Terra 2 il ne devait plus rester grand-chose du corps de l’exotriper, je frissonnai à cette pensée, mais ça n’expliquait pas pourquoi on n’avait détecté aucune trace de son astronef,
«peut-être qu’il est tombé dans un des océans,» je dis, «l’astronef, dans le fin fond d’un océan,» puis, en regardant défiler les données que le lecteur récupérait de l’ordi, je murmurai, «ce sont les échos d’Alt Camus,»
Sand me regarda d’un air perplexe,
«les échos d’Alt Camus,» il murmura à son tour, comme s’il n’y croyait pas lui-même,
le fureteur s’était positionné devant le poste de pilotage, c’était logique, Alt Camus avait exotripé pour le compte de la mère LaGross, il était intéressé,
et alors que les données se succédaient sur l’écran virtuel on prit peu à peu connaissance des tribulations d’Alt Camus, l’exotriper qui avait transité autour d’un trou noir,

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