les fragments d’Alt Camus

III.45

[journal holographique de Charlotte, numéro 12]

on a décortiqué l’ordi d’Alt Camus autant qu’on a pu avec le lecteur, qui peut traduire que la structure superficielle d’un ordi, seule une mère manipulatrice peut en décoder la structure profonde, aussi l’ordi est trop endommagé, on s’est retrouvé devant un puzzle dont il manque trois-quart des pièces,
en tout cas voici ce qu’on a pu en tirer,
après avoir quitté la station Lak&Salvo, supervisée par la mère LaGross, Alt Camus a pris la direction du trou noir SGR-X-iv-06 situé dans une région du bras du Sagittaire, à l’écart d’une trajectoire directe vers le centre galactique, il y est arrivé au terme d’une dizaine de transits, faisant halte autour de systèmes stellaires tous plus ou moins ruinés comme ceux que nous avons rencontrés, Sand et moi,
il semble qu’il soit resté plusieurs semaines dans la région du trou noir, probablement pour bien étudier l’endroit, mesurer les trajectoires possibles et surtout, c’est en tout cas l’avis de Sand, se préparer psychologiquement et physiquement, aucun exo avait tenté un tel saut, le risque d’être happé par la singularité d’un trou noir est trop élevé, par curiosité et pour le taquiner j’ai demandé à Sand s’il l’aurait fait, lui, il m’a répondu qu’il en doutait,
Alt Camus l’a fait, il a gravité autour de SGR-X-iv-06 et a transité sur près de huit cent années-lumière sur une trajectoire presque perpendiculaire au plan galactique, comme ça, d’un coup, c’est énorme, et le plus impressionnant c’est qu’il a atteint une vélocité supraluminique de 12,3, ça c’est quelque chose,
on pensait jamais dans l’histoire de l’humanité pouvoir dépasser la vitesse de la lumière, mais on l’a fait, pour se buter à une autre barrière, celle du coefficient 10 de la vélocité supraluminique, fracassée par Alt Camus,
«t’es sûr qu’on lit ça correctement?» j’ai demandé à Sand pendant qu’on déchiffrait l’information sur le lecteur,
«ç’a m’en a bien l’air,» il a répondu, «ça pourrait être une erreur, il faudrait une mère manipulatrice pour vérifier,»
il regardait l’info avec une extrême curiosité, ça le fascinait,
à partir de là on a qu’une vision très fragmentée des suites de l’exotrip d’Alt Camus, il semble qu’il soit resté perché au-dessus du plan galactique plus longtemps qu’il l’aurait voulu, comme s’il n’arrivait pas à redescendre, il a visité les systèmes stellaires environnants, mais on a aucune info sur leur nature, il a pu se réapprovisionner sur certaines planètes, ça on le sait, minimalement pour de vrai puisqu’au contraire de Sand il n’avait pas à compter avec moi,
on a pu récupérer une portion de son journal de bord où le voit en hologramme admirer la vue qu’il a de la Voie Lactée, son bulbe central immense dans l’horizon cosmique, et inscrire sur un écran virtuel une pensée dont il reste que la bribe suivante: « je me retourne et la Galaxie bascule par-dessus mon épaule, »
«c’est beau,» j’ai dit, «c’est poétique,»
il est plus mince que Sand, qui est déjà pas gros, svelte comme lui, la peau foncée comme la sienne, plus noire même, il est complètement chauve et complètement nu, il a pas de poil nulle part,
ensuite on le retrouve près du plan galactique autour d’une géante bleue à cinq cent années-lumière au-devant de nous, quelle trajectoire il a empruntée pour redescendre? nécessitant combien de transits? on sait pas, ce qu’on sait par contre c’est que trois planètes gravitent autour de cette géante bleue et que sur la troisième reposent les ruines d’une civilisation disparue, des ruines immenses, à l’architecture ésotérique, incompréhensible, hermétique, que seule une race de géants, à l’image de son soleil, et pas du tout humanoïde, aurait pu peupler,
«en tout cas,» j’ai dit, en laissant échapper un petit ricanement, «il a pas été projeté de l’autre côté de la Voie Lactée,»
je ricanais jaune, parce qu’à partir de ce moment Alt s’est heurté à un phénomène extrêmement dérangeant, je veux dire dérangeant pour nous, effrayant même, il avait beau circonscrire des trajectoires il arrivait jamais à se stabiliser dans l’espace des étoiles cibles, il se matérialisait quelques secondes autour d’elles et aussitôt était relancé en hyperespace en direction de la géante bleue, comme s’il rebondissait sur un champ de force ou qu’un bâton invisible le frappait comme une balle, il a fait vingt-deux sauts, peut-être plus, il manque beaucoup d’info entre les sauts, tous avec le même résultat, il réapparaissait autour de la géante bleue,
«ça c’est bizarre,» j’ai dit,
«c’est peut-être ce qui nous attend,» Sand a dit,
«ouais,» j’ai dit, un frisson d’appréhension me chatouillant l’échine,
tous pareils, les sauts, sauf le vingt-deuxième, sur une trajectoire visant directement le trou noir au coeur de la Voie Lactée, c’est peut-être un signe, il a été repoussé en hyperespace comme les fois d’avant, mais cette fois-ci avec une force tellement grande qu’il s’est tout simplement volatilisé, les données de son ordi ne vont pas plus loin, elles s’arrêtent là, comme si on se penchait sur le vide au bout d’une falaise, l’ordi a enregistré la disparition de l’exo et de l’astronef, puis s’est retrouvé ici, sur Terra 2,
«c’est terrible,» j’ai dit, «Alt est devenu un fantôme en hyperespace,»
et là, maintenant, seule dans mon holosuite, j’ai peur,

2 réponses à les fragments d’Alt Camus

  1. Sofy dit :

    Comme je me suis fortement attachée à Charlotte. … Là tout de suite j’ai peur pour elle. Quel suspense!

    • Jean dit :

      Ah, ma précieuse Charlotte! Elle est pas au bout de ses peines, la belle!
      Quand j’ai commencé l’écriture de cet épisode je ne pensais pas le terminer ainsi. J’avais prévu une autre fin, quelques phrases à la suite de l’exclamation de Charlotte, quand elle dit que l’exo Alt Camus est devenu un fantôme en hyperespace. Mais voilà, Charlotte s’est interposée pour clore l’épisode à sa façon. C’est son journal après tout.

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