une sphère de Dyson à la puissance x

III.36

la Galaxie est vaste, elle est immense, colossale, gigantesque, son diamètre est estimé entre 100 000 et 120 000 années-lumière et elle contient entre 100 et 200 milliards d’étoiles, on peine à imaginer de telles grandeurs,
Sol se situe à une distance de 30 000 années-lumière du centre galactique et la station Loba, la région habitée la plus éloignée dans le lieu exo, en est à un peu plus de 15 000 années-lumière,
«je vais avoir 13 ans quand on va aboutir,» dit Charlotte, «plus même, tu te rends compte? on voyage si vite, mais les distances sont si énormes que j’ai l’impression qu’on arrivera jamais,»
ils avaient parcouru des centaines et des centaines d’années-lumière le long de la spirale des ovoïdes gazéiformes, ils se gardaient occupés, ils avaient conçu leur kit de survie, un kit extrêmement élaboré qui, l’espéraient-ils, couvriraient toutes les éventualités en cas d’accident, ils avaient survolé des dizaines de planètes ravagées par le tsunami destructeur en provenance du centre de la Voie Lactée, c’était un spectacle désolant, déprimant, démoralisant que de traverser ces mondes sur lesquels la vie avait fleuri et qui n’étaient plus que des cimetières, des catacombes pétrifiées sous un souffle funeste, ils avaient rencontré des difficultés d’approvisionnement sévères et avaient dû composer avec quelques transits aux ressources limitées, ce qui ne représentait un réel danger ni pour Darsan, habitué au minimum, ni pour Charlotte, qui apprenait à fonctionner avec peu quand les circonstances l’exigeaient,
et elle pouvait compter sur son pommier, des branches neuves poussaient en haut de sa poitrine et sur ses omoplates, les fruits étaient maintenant petits et verts comme ce matin là que Darsan avait débarqué sur le plateau de la biosphère à Valence, elle écoutait beaucoup de musique, ça lui remontait le moral, ça lui donnait de l’espoir, tout ne pouvait pas être si lugubre, par contre elle visionnait moins souvent les virtuels des siens, une fois de temps en temps lui suffisait pour garder un semblant de contact avec ce qu’elle avait laissé derrière, il lui semblait qu’elle devenait une autre personne, qu’elle développait un détachement existentiel comme Darsan, elle en frissonnait d’un étrange malaise, comme si sa personnalité s’émiettait, elle reprenait son aplomb quand elle considérait le fait que Darsan, malgré son stoïcisme, recélait en lui un trésor d’empathie, sans se rendre compte que c’était grâce à elle qu’il renouait avec son humanité, sans savoir qu’elle était la clé qui lui ouvrait le coeur,
par ailleurs elle apprivoisait les arcanes de la métahistoire et en tirait des parallèles avec ce dont ils étaient témoins,
«tu sais que dans la Vieille Histoire,» disait-elle, «y a eu des catastrophes qui ont presque détruit la vie sur Terre, c’était devenu un écocide généralisé, tu comprends? à une plus petite échelle c’était comparable en destruction et en désolation à ce qui arrive dans la Voie Lactée, une chance que les mères fondatrices du Matriarcat ont réussi à prendre le pouvoir et à guider les humains hors de leur folie destructrice, sans ça on serait pas ici, ni toi, ni moi, ni personne,» elle gardait un moment de silence avant d’ajouter, «mais elles ont été extrêmement violentes avant d’établir la paix, les mères, elles ont été impitoyables, elles ont fait aucun compromis,»
Darsan l’écoutait avec attention, sans avoir encore, loin de là, une vision claire du motif de leur aventure, les propos de Charlotte ajoutaient des pièces au casse-tête et permettaient d’en reconsidérer les éléments épars sous un angle plus inclusif,
ils arrivèrent finalement au terme de leur trajectoire, pendant longtemps Charlotte n’avait rien entendu de singulier dans la symphonie des étoiles, jusqu’à ce qu’elle perçoive un vrombissement sourd qui roulait vers eux sur la spirale comme les notes étirées d’un trombone cosmique,
«comme une grosse machine plutôt,» disait Charlotte alors qu’ils avalaient les années-lumière en direction de la source du bruit,
«on y est,» dit Darsan, «la trajectoire des oves gazeux finit ici,»
«ici où?» dit Charlotte,
l’astronef gravitait autour d’une étoile bleue à quelques années-lumière d’un phénomène que Darsan, le front plissé, examinait sur l’écran de pilotage,
«ah mais!» murmura-t-il,
«quoi?» dit Charlotte,
il ne répondit pas tout de suite, puis, relevant la tête,
«on est devant une sphère de Dyson,» dit-il,
«une quoi?» dit Charlotte, aussitôt consultant son ordi en même temps que celui de Darsan lui relayait les données relevées par l’astronef,
«mais pas n’importe quelle sphère,» reprit-il, «celle-ci est immense,»
il fallut à Charlotte plusieurs minutes pour comprendre,
la sphère avait un diamètre d’une dizaines d’années-lumière, sa surface un champ de force translucide, elle comptait une trentaine d’étoiles, chacune au centre d’un système planétaire vivant,
«c’est plein de toutes sortes de musiques,» dit Charlotte, «je les entends derrière le vrombissement, qu’est-ce qu’on fait?»
Darsan lança une sonde, qui rebondit sur le champ de force et revint inaltérée à l’astronef,
«qu’est-ce qu’on fait?» répéta-t-elle,
«j’en ai aucune idée,» dit Darsan, «on attend,»
ils n’attendirent pas longtemps, une voix rauque qui semblait venir de partout se fit entendre dans l’astronef,
«vous êtes des humains?» dit la voix, «vous ressemblez à l’idée qu’on se fait des humains, êtes-vous des humains? devrions-nous vous laisser entrer?»
Charlotte et Darsan étaient trop abasourdis pour répondre tout de suite, ils hésitaient à se décider sur ce qui les surprenait le plus, une voix qui parlait dans leur langue ou ce qu’elle avait dit, ils réalisèrent qu’il s’agissait d’une sorte de communication télépathique, la voix parlait dans son language, ils la comprenaient dans le leur, ça expliquait le premier cas, pas encore le second, ce que la voix voulait dire,
«qu’est-ce qu’on fait?» demanda Charlotte une troisième fois,
«on leur dit qu’on est des humains,» répondit Darsan, puis, s’adressant à la voix, «nous sommes des humains, et vous, qu’êtes-vous?»
«ouais, qu’êtes-vous?» lança Charlotte, «nous, on est des humains, on vient de très loin, du lieu arcadien, vous savez pas c’est quoi, pis on s’en va dans le centre galactique, pis vous …» elle s’arrêta net, prit une grande respiration, «vous …, vous êtes immense,»
Darsan la regarda amusé, la voix émit une suite de sons comme des cailloux déboulant une pente en bois,
«c’est un rire, ça?» dit Charlotte,
«on dirait bien,» dit Darsan, «j’espère,»
elle l’espérait aussi, ça pouvait être toute autre chose de beaucoup moins amical, même si la musique qui jouait dans la sphère n’était pas menaçante, pour ce qu’elle en percevait,
un bip lumineux flasha sur l’écran de pilotage, il indiquait un point d’entrée dans le champ de force et le trajet à suivre jusqu’à une étoile orange de l’autre côté,
«on y va?» demanda Darsan,
«on y va,» dit Charlotte,
l’astronef prit son envol et sauta en hyperespace,
«ah ben ça alors!» dit Charlotte,
Darsan n’était pas moins surpris, l’astronef se déplaçait à vélocité supraluminique presque maximale,
«9,98,» dit Charlotte, les yeux rivés sur l’écran, «on a jamais été aussi vite, y a de la sphère là-dedans, c’est sûr,»
le transit dura à peine deux heures, le bip lumineux indiqua le moment où ils traversaient le champ de force et entraient dans la sphère, l’astronef poursuivit sa course, décéléra finalement autour de l’étoile orange, avec le fureteur,
Darsan activa la transparence de la coque de l’appareil,
«oh!» dit-il,
«wow!» dit Charlotte,

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