une visite téléguidée

III.38

Darsan entra les coordonnées du premier jalon de l’itinéraire, situé à près de trois années-lumière vers l’intérieur de la sphère, l’astronef sauta en hyperespace,
«on s’en va vers la musique industrielle,» dit Charlotte,
quelques minutes plus tard l’astronef réintégrait l’espace autour d’une étoile jaune,
«j’aimerais bien jeter un coup d’oeil sur les dessous de leur technologie supraluminique,» dit Darsan, «ça n’a rien à voir avec la nôtre, c’est comme si on pliait l’espace pour rapprocher deux régions stellaires,»
Charlotte corrélait la provenance de la musique avec les données du système relevées par l’astronef,
«la musique vient de la sixième planète,» dit-elle, «la plus éloignée,»
une surprise les attendait alors qu’ils avalaient les unités astronomiques en direction de la sixième planète : un pont de plasma flexible comme le précédent liait dans une orbite synchrone les troisième et quatrième planètes du système, deux géantes gazeuses bleuâtres marquées de taches blanchâtres,
«c’est peut-être la technologie des ponts qui a écoformé les paires de planètes,» disait Darsan alors qu’ils survolaient la construction, «penses-y, deux systèmes planétaires voisins chacun avec une paire de géantes gazeuses similaires, statistiquement parlant c’est beaucoup,» il plissa le front, «le pont aurait synchronisé leur orbite et les aurait rendues pareilles comme par un effet de vases communicants,»
«c’est pas bête comme idée,» dit Charlotte, «m’est avis que le cosmos a plus d’un tour dans son sac,» ajouta-t-elle en ricanant, fière de sa formule,
ils approchaient de l’orbite de la sixième planète, elle était de taille imposante, mais pas géante, Darsan inséra les paramètres d’approche et l’astronef entreprit la descente dans une atmosphère qui passa d’un violet translucide à un violet plus dense jusqu’à révéler une surface rouge bosselée de montagnes mauves et quadrillée par un réseau tortueux de fleuves et de mers gris métal, des assemblages complexes de ponts comme des répliques réduites des ponts interplanétaires s’élevaient le long des rives, dans les plaines et aux pieds des montagnes,
«ouh! c’est froid ici,» dit Charlotte, «pas question de sortir dehors,»
en effet, le thermomètre indiquait une température extérieure de – 160 C,
une étrange créature montait vers eux, un mélange de centaure et d’insecte, elle était énorme, au moins cinq fois la taille d’un humain, son corps était fait d’une coquille allongée, lisse et argentée d’où émergeaient quatre pattes, pour le moment repliées, et qu’une sorte de tube flexible reliait à une deuxième coquille plus petite munie de deux bras au bout desquels s’agitaient des mains à sept longs doigts, la créature n’avait pas de tête, ou ce qui pouvait passer pour une tête, à la place il y avait trois antennes ou tentacules rattachées à la pointe de la coquille, celle du milieu avait l’air d’une tentacule et se terminait en filaments qui vibraient comme des récepteurs, les deux autres ressemblaient à des antennes, chacune supportant un globe bleuâtre picoté de rouge qui pouvait passer pour un oeil, des ailes magnifiques, déployées, lentement battantes et qui reluisaient dans la lumière violette, la retenaient en lévitation à hauteur de l’astronef,
Charlotte lâcha un petit cri de stupeur en voyant cette immense créature qui flottait de l’autre côté de la nacelle à la transparence activée de l’astronef,
«on dirait une fourmi-pieuvre avec des bras,» dit-elle, la voix chevrotante, «quand même,» ajouta-t-elle, en se ressaisissant, «la musique qui vient d’ici est dure, mais elle n’est pas menaçante, tu penses qu’on peut lui faire confiance? à cette créature, je veux dire,»
Darsan examinait scrupuleusement les données sur l’écran,
«je pense que oui,» dit-il, en relevant la tête, «restons quand même vigilants,»
la voix qui communiquait avec eux depuis leur arrivée dans cette région de la Galaxie se fit entendre à nouveau, en même temps ils remarquèrent que les filaments au bout de la tentacule de la créature semblaient fluctuer en concordance,
«c’est elle qui parle,» dit Charlotte, «mais c’est la voix qu’on entend,»
«ça doit être leur traducteur universel,» dit Darsan,
«ça, ou je sais pas quoi,» dit Charlotte,
«xgrl,» disait la voix, elle marqua une pause, «vous êtres sur la planète…, sur la planète…, xgrl,» elle n’arrivait pas à traduire en langage humain, «nous sommes des…, des prolms, je suis…, Mbrè (suivi d’une série de clics gutturaux), venez»
l’astronef suivit Mbrè vers le sol,
«comment?» dit Charlotte, «Mbrè quoi? la planète quoi?»
«c’est intraduisible,» dit Darsan,
«évidemment,» dit-elle,
son ordi l’informa que des langues à cics avaient existé durant la Vieille Histoire, il ne savait pas si elles avaient survécu, elle relaya l’information à Darsan,
«en tout cas,» dit-elle, «c’est mieux les prolms que les foumis-pieuvres,»
ils descendaient vers un assemblage érigé sur la rive d’une large rivière qui coulait comme une glissement de blocs gélatineux sur lesquels voguaient des structures flottantes remplies de prolms, puis s’engagèrent à la suite de Mbrè dans un gigantesque corridor formé par la juxtaposition de milliers de ponts hauts d’une dizaine de kilomètres, Mbrè tourna sa tentacule à filaments vers eux,
«ce que vous appelez des ponts,» dit-il, «nous l’appelons des arches,»
«ah bon,» dit Charlotte,
«variance sémantique notée,» dit Darsan,
«ouais,» dit Charlotte,
ils filaient au-dessus d’une voie centrale, une foule fourmillait en bas et volait alentour, même que certains prolms passaient un peu trop vite d’un peu trop près, le vent de leurs grandes ailes soufflait l’astronef de côté, lequel s’ajusta et les vit venir, corrigeant sa course en conséquence,
à part Mbrè aucun prolm ne semblait intéressé par leur présence,
«juste des tonnes de prolms busy busy,» murmura Charlotte,
la voûte des arches vibrait d’énergie argentée, des plateformes accrochées aux parois supportaient des structures à côté desquelles les édifices humains faisaient figure de miniatures, d’autres structures disposées en blocs entrelacées d’avenues se dressaient des deux côtés de la voie centrale,
tout était immense, gigantesque, démesuré, monumental, colossal, l’astronef avait l’air d’un petit insecte dans ce monde cyclopéen, et le bruit capté par les récepteurs audio de l’astronef était assourdissant, des cliquetis, des bruissemnts, des grondements, des bourdonnemnets, il fallut baisser le volume au minimum,
Charlotte observait les prolms au sol, c’était drôle de les voir se déplacer sur leurs quatre pattes, seuls ou en groupes, les antennes et la tentacule mobiles, les mains aux sept doigts gesticulantes, les ailes repliées,
elle se demandait comment et de quoi ils se nourrissaient, il semblait n’y avoir aucune sorte de faune ou de flore nulle part, quand Mbrè bifurqua dans un couloir secondaire où se succédaient des constructions tubulaires plantées au sol comme des collections de tuyaux d’orgue titanesques,
«la musique vient d’ici, Sand,» dit Charlotte,
«une centrale de production d’énergie,» expliquait Mbrè, toujours par l’intermédiaire de la voix, «il y en a plusieurs dans chaque agglomération, en oscillation isochrone avec ce que vous appelez les ponts interplanétaires, …, les arches,»
Darsan voulait en savoir plus, mais la communication était coupée,
«il est pas bavard,» dit Charlotte,
la visite se poursuivit dans le labyrinthe des couloirs et des corridors, ils passèrent au-dessus d’une ferme d’alimentation, ça répondait en partie à Charlotte, il n’y avait que de la flore, apparemment les prolms n’étaient pas carnivores, plus loin ils traversèrent un hangard de vaisseaux spatiaux, plus loin encore ils filèrent devant une entrée qui menait, selon Mbrè, à l’une de leurs salles de gestation, Charlotte aurait voulu voir, mais Mbrè passa outre, puis ils aboutirent dans une salle pharaonique, Mbrè stoppa net, ses ailes battant légèrement pour rester en lévitation, l’astronef stoppa avec une fraction de seconde de retard,
une colonne composée de milliers de prolms qui tournoyaient en une masse grouillante s’élevait au centre de la salle,
«nous sommes…,» commença Mbrè, il se reprit, «nos penseurs quantiques, nous sommes dans chaque agglomération,»
il reprit sa course aussi soudainement qu’il l’avait stoppée, ils se retrouvèrent bientôt à la sortie, Mbrè les accompagna jusqu’à leur point de rencontre dans le ciel,
«vos émotions ne sont pas quantiques,» dit-il, «vos émotions sont incompréhensibles, elles sont hors du temps,»
«comment ça hors du temps?» dit Charlotte, «nos émotions sont pas des modules exponentiels, vous saurez,» elle n’avait aucune idée de ce que ça voulait dire, ni en quoi les émotions humaines pouvaient être comparées à ces modules dont la voix avait fait mention auparavant, mais ça lui faisait plaisir de le dire, «pis,» ajouta-t-elle, «vous êtes pas très compréhensibles vous non plus,»
mais sans plus attendre Mbrè redescendit vers la surface,
«c’est tout?» s’exclama Charlotte,
«c’est déjà beaucoup,» dit Darsan,
«c’était une visite téléguidée,» fit-elle sur un ton narquois, «bon, j’ai faim, moi,»
l’astronef quittait la planète et fonçait vers son soleil jaune, survolant au passage le pont, ou plutôt l’arche, entre les géantes gazeuses,

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