dans la forêt, la deuxième journée

IV.57

la deuxième journée se déroula comme la première, au réveil Charlotte se demanda si elle n’avait pas rêvé la visite d’Elina dans la nuit, une simple confirmation mentale de son ordi lui ôta tout doute, elle n’avait pas rêvé, elle n’avait pas beaucoup dormi non plus après le départ d’Elina, deux heures à peine et les premières lueurs de l’aube glissaient sur la paroi de son abri, elle fit sa toilette, croqua une barre nutritive, but du jus d’orange, remisa ses accessoires, désactiva le champ de force et reprit la route,
elle survola le lac et retrouva sans trop de peine le sentier qui menait aux montagnes, en chemin elle consulta la compilation des itérations de l’enfant métamorphe enregistrées dans son ordi, avec l’ajout des données sur l’itération Elina il y aurait peut-être du nouveau, mais non, le résultat restait le même, toujours confondant, il s’agissait à la fois du même enfant et d’enfants différents, elle se repassa la conversation qu’elle avait eue avec Elina, sans parvenir à en tirer quoi que ce soit de concluant,
«bon, c’est pas comme je m’y attendais pas,» dit-elle à l’interface de Darsan, qu’elle avait activé plus tôt, «un enfant, des enfants, le même, mais pas toujours, pis des paroles énigmatiques»
«comme tu le dirais toi-même,» dit Darsan, «c’est logique,»
«ouais,» dit-elle, «c’est logique,»
cependant la notion qu’elle évoluait dans une réalité simulée ne cessait de lui tarauder l’esprit, une idée fixe qui lui tournait autour de la conscience comme un insecte entêté qu’elle n’arrivait pas à chasser, elle filait le long du sentier, réflexive et tourmentée, quand elle s’arrêta net en plein milieu du chemin,
«qu’y a-t-il?» demanda Darsan,
elle ne répondit pas tout de suite, elle regardait autour d’elle comme si elle essayait de percer le mystère de la réalité qui l’entourait,
«est-ce que je suis vraiment ici?» finit-elle par dire,
«pardon?» demanda Darsan,
«est-ce que je suis vraiment ici?» répéta-t-elle, «tout d’un coup que tout ça serait un rêve? une hallucination? j’arrête pas de penser à ça, tout d’un coup que je serais toujours sur Valence et que je serais le jouet d’une manipulation des mères? ou de ma mère? peut-être que j’ai toujours été dans la tour, que je suis qu’une idée, juste un concept inventé par ma mère dans la tour, une expérience, un programme, une compilation de données avec des souvenirs, des émotions, des désirs, toute une personnalité virtuelle qui existe pas pour vrai, tu penses pas?»
«ça devient une obsession chez toi, ces idées-là,» dit Darsan, «mais, en bout de ligne, qu’est-ce que ça change?»
«mais ça change tout,» riposta-t-elle, «ça voudrait dire que j’existe pas, on pourrait me déconnecter n’importe quand et je dispraraîtrais comme ça, pouf! sans avoir aucune idée de ce que j’aurais été,»
«tu mourrais que ça serait pareil,» dit Darsan,
«t’es lugubre, toi,» dit-elle,
«il faudrait d’abord définir ce qu’on entend par réalité, on en a déjà discuté,» reprit-il, «notre réalité, ici, présentement, avec moi en interface, toi sur un motocycle dans une forêt sur une planète à une dizaine de milliers d’années-lumière de Valence, la planète Terminus, comme tu l’as nommée toi-même, habitée par un enfant élusif, c’est le moins qu’on puisse dire, cette réalité-là, notre réalité, n’est peut-être qu’un effet de perspective par rapport à une réalité autre, qui elle aussi pourrait n’être qu’un effet de perspective d’une réalité autre, quant à déterminer laquelle des réalités est à la base des effets de perspective, c’est impossible à vérifier, et ça revient à ce que j’ai dit tantôt, qu’est-ce que ça change? tu es ici, si je suis vivant je ne suis pas ici, mais là-bas, avec l’enfant métamorphe, c’est le réel qui nous préoccupe pour le moment,»
«ouais, t’as pas tort,» dit-elle, «c’est juste que…, c’est juste que j’ai cette impression qui me lâche pas de quelque chose d’inquiétant devant dans le temps, comme t’as dit hier, j’ai peur, tu comprends? c’est pas une peur panique, c’est comme si j’avais peur de ce que je vais découvrir,» elle observa un long moment de silence, le regard dans le vide, puis, comme revenant à elle, «enfin, peur ou pas, réalité ou hallucination, il nous reste plus qu’à continuer, pas vrai?»
«tu pourrais toujours rebrousser chemin et retourner vers les lieux habités,» dit Darsan,
«me tente pas,» dit-elle, sur un ton de défi, «rebrousser chemin sans toi? sans savoir si t’es vivant ou pas? non, je te l’ai déjà dit, je pourrais pas faire ça,» elle respira profondément, se retourna pour tirer une bouteille d’eau de l’espace de rangement et se désaltérer, puis, les mains sur les poignées du guidon, «allez, on continue,»
le parcours ressemblait à celui de la veille, des obstacles similaires, les mêmes animaux curieux ou craintifs, la même lumière entrecoupée d’ombres épaisses, mais à mesure que le jour avançait la forêt se faisait plus dense, les arbres se rapprochaient les uns des autres, les tunnels de leurs branchages étaient plus longs et plus sombres, le sentier devenait plus étroit de plus en plus souvent, à tel point que par endroit il ne restait plus qu’une piste, comme une ornière qui serpentait dans la végétation de plus en plus touffue et de plus en plus ombragée,
«j’aime pas ça,» dit Charlotte,
elle vérifia à quelques reprises le trajet sur les cartes, elle était sur la bonne voie, ce qui ne la rassurait pas autant qu’elle l’aurait voulu, de toute façon elle n’avait qu’à se guider sur les montagnes, au nord, et dont elle entrapercevait les cimes à travers le feuillage, et sur le soleil, au sud, qui flambait par-dessus le toit de verdure,
un moment donné l’idée lui vint de grimper jusqu’au-dessus des arbres, vu d’en haut le toit de la forêt roulait comme une mer houleuse, bloquée au loin par le rempart des montagnes, la plage, dans la direction opposée, était trop loin, on ne la voyait pas, juste un bout d’océan qui longeait l’horizon, le ciel était d’un bleu éclatant qui lui fit cligner des yeux,
le motocycle peinait à cette hauteur, il n’était pas équipé pour une telle manoeuvre, ça gaspillait trop d’énergie, mais c’était pas juste ça, elle avait l’impression que la forêt la retenait, qu’elle agrippait le motocycle avec des doigts invisibles et le tirait vers le bas, elle jeta un regard malveillant sur le trou noir qui vibrait comme une tache de vide dans la clarté,
«tout ça c’est de sa faute!» murmura-t-elle,
de retour en bas la forêt lui parut plus obscure par contraste,
«c’est bien utile, les cartes, même les plus détaillées,» dit-elle à l’interface de Darsan pour se justifier, «mais ça remplace pas un coup d’oeil en direct, pas vrai?» elle n’attendit pas sa réponse, «la forêt voulait pas que je reste en haut,» continua-t-elle, «comme si elle avait de quoi à cacher,»
elle reprit la route et parla de tout et de rien comme pour se donner du courage, pour n’avoir pas à affronter la forêt en silence,
en fin de journée elle déboucha sur la berge d’un ruisseau à l’eau si claire qu’on en voyait le fond et que le sentier longeait en direction des montagnes, leur cime éclairée de biais, elle décida de s’arrêter ici, elle était fatiguée, anxieuse et elle avait faim, elle reprendrait la route le lendemain,
dans la journée elle avait cueilli des fruits rosâtres en forme de poire, ils étaient comestibles, elle les avait remisés dans l’espace de rangement, elle en ressortit un, le fit tourner dans sa main, puis croqua dans sa chair, il était délicieux, sucré, juteux, elle devait s’essuyer le menton après chaque bouchée, elle en mangea trois coup sur coup, assise les jambes croisées sur son matelas antigravité,
les ombres s’allongeaient, l’obscurité s’épaississait, elle alluma sa lampe, elle écoutait le gargouillement du ruisseau, elle y avait rempli ses bouteilles plus tôt d’une eau minérale pétillante,
«il chante bien, le ruisseau, tu trouves pas?» dit-elle,
Darsan ne répondit pas,
«tu sais quoi?» reprit-elle, «j’aimerais ça qu’Elina revienne cette nuit, ou l’enfant sur la plage que j’avais appelé Fanta, mais j’aimerais mieux Elina, d’un autre côté Fanta serait peut-être plus capable qu’Elina de m’expliquer qui ils sont, puis peut-être pas après tout, lui ou elle ou eux, ils le savent peut-être même pas qui ils sont et ça sera à moi de le leur expliquer,» elle laissa échapper un petit rire, «quelle drôle d’idée!» elle regarda le bout de ciel qui s’évasait comme un entonnoir au-dessus de la forêt, les étoiles s’allumaient, elle pointa du doigt sur l’astronef qui brillait parmi elles, puis, rabaissant la tête et s’adressant à l’interface de Darsan, «tu dis rien?»
«je veux bien dire,» répliqua-t-il en souriant, «encore faudrait-il que j’aie de quoi à dire,»
«ah, t’es pas marrant,» dit-elle, «je sais pas, moi, raconte-moi une histoire, quelque chose qui t’est arrivé dans tes exotrips, tu m’en as déjà racontées, de tes aventures, mais tu m’as jamais tout dit,»
«c’est impossible de tout dire,» dit-il,
«te moque pas de moi,» dit-elle, «tu sais ce que je veux dire, tiens, cet après-midi on parlait d’holosuites, la tienne est très austère, ça je sais, mais elle l’a pas toujours été, des fois tu te créais des mondes pour te changer les idées, ben, des lieux, des décors, des reconstitutions, et je serais curieuse de savoir quels sortes de mondes, tu me l’as jamais dit, ça, faut dire que les crabes nous ont coupé court,»
plus tôt dans la journée Charlotte avait dû s’arrêter net, une procession de crustacés, ou ce qui ressemblait à des crustacés, émergeait d’un côté de la forêt, suivait le sentier en rangs serrés sur plus de dix mètres, puis réintégrait la forêt de l’autre côté, ils avaient l’air de roches mauves aplaties montées sur six pattes trapues et velues, avec deux paires de pinces repliées sur les flancs et une protubérance à l’avant piquée d’une touffe d’antennes brunes qui sondaient l’air et le sol,
la procession avait duré près d’un quart d’heure, des centaines et des centaines de ce que Charlotte appela des crabes avaient défilé comme des automates, le frottement de leurs pattes sur le sol produisait une rumeur sourde, elle aurait pu les survoler, mais son instinct l’avait retenue, mieux valait les laisser passer sans les déranger, elle s’était vite remise en route dès que les derniers rangs eussent disparu dans la forêt, ils lui avaient fait froid dans le dos, elle en avait perdu le fil de sa conversation avec l’interface de Darsan, alors qu’elle lui décrivait les différentes holosuites qu’elle se serait organisées si elle avait été exotriper et qu’elle avait parcouru le cosmos en solitaire comme lui,
«histoire de passer le temps,» lui avait-elle dit, «pour pas virer folle, tu comprends?»
elle lui avait demandé s’il s’en était créé, lui, des environnements en holosuites, mais les crabes s’étaient interposés avant qu’il puisse répondre,
maintenant le soir tombait sur la forêt et Charlotte revint à la charge,
«alors?» insista-t-elle,
«c’était au début,» dit-il, «je compilais des modèles à partir des systèmes que j’avais visités pour me familiariser avec l’étrangeté du cosmos,»
elle attendit la suite, il n’ajouta rien,
«tu pourrais élaborer, tu sais,» dit-elle,
«ça exigeait trop de ressources de l’astronef,» se contenta-t-il dire, «l’exotrip est avant tout une discipline mentale, je te l’ai déjà dit,»
«ouais, n’empêche,» dit-elle,
«je me suis aussi permis quelques hologrammes interactifs,» reprit-il, « encore une fois au tout début, quand je n’avais pas encore appris à apprivoiser la solitude,»
«ah bon,» fit-elle, intriguée, «des compagnes? des compagnons?»
«les deux, pas souvent et pas nombreux,» dit-il,
«comme qui par exemple?» demanda-t-elle,
«tu te souviens quand je t’ai parlé de mon amie d’enfance, Rachel? Rachel Séléné T7?» dit-il, «j’avais extrapolé un hologramme interactif de ce qu’elle serait devenue,»
«quel âge exactement?» l’interrompit-elle,
«dans la trentaine,» répondit-il, «mon âge à ce moment-là,» il garda un moment de silence avant de poursuivre, «pour un temps ce fut plaisant, mais un hologramme, ça reste un hologramme, même interactif, je m’en suis désintéressé à la longue, sans compter que ça interférait avec la pratique de ma discipline,»
«comment ça, ça interférait avec la pratique de ta discipline?» dit-elle, «c’est fou, penser comme ça, moi je pourrais jamais vivre sans un contact humain, même si c’est un hologramme,»
«je sais,» dit-il,
«et les compagnons, c’était qui?» dit-elle,
«des exotripers,» dit-il, «plus précisément des amalgames d’exotripers que je connaissais, je discutais de mes exotrips avec leur hologramme, mais je me suis rendu compte au bout d’un certain temps que ça ne m’avançait en rien dans ma discipline, s’il s’était agi d’hologrammes en direct, peut-être, mais des interactifs? non, je ne faisais que me répéter à moi-même ce que je savais déjà, en plus de la demande excessive en énergie, c’était du gaspillage,»
«ben moi,» riposta-t-elle, «je trouve que ça m’aide beaucoup, me répéter à moi-même avec un hologramme ce que je sais déjà, tu sauras, ça m’aide à débrouiller mes idées,»
«je sais,» dit-il,
«ce que tu peux être sévère,» dit-elle, en le toisant de travers,
«je sais ça aussi,» dit-il, en souriant, «tu me l’as déjà dit,»
elle conversa encore un bout avec l’interface, c’était surtout elle qui parlait, elle lui raconta les longues heures qu’elle et Selsie passaient à placoter et à écouter de la musique en jouant à des jeux virtuels, puis elle s’interrompit net, une vague d’amertume la submergeait brusquement, une envie violente de revoir son monde déferla sur elle comme un ouragan d’émotions aiguës, elle s’enfouit le visage dans ses mains, elle ne pleurait pas, elle suffoquait, elle manquait d’air, elle essayait de reprendre son souflle, elle tremblait de tous ses membres,
puis, lentement, elle se calma, laissa retomber ses mains et releva le visage,
la nuit s’installait, les reflets des étoiles carambolaient dans les remous du ruisseau, la nuit précédente ils flottaient doucement sur la surface paisible du lac, elle écoutait les cris des animaux nocturnes quand la voix de Darsan la fit sursauter, elle n’avait pas compris ce qu’il avait dit.
«quoi?» demanda-t-elle,
«je te disais que tu n’écoutes plus souvent de la musique,» dit-il, «ça va?»
«oui, ça va,» fit-elle, encore un peu ébranlée, «ouais, la musique, je devrais peut-être, non, je veux pas, pas tout de suite, pas maintenant, je veux rester à l’écoute de l’enfant métamorphe,»
quand même, malgré ce qu’elle venait d’affirmer, elle sauta au bas de son matelas, sortit la flûte Una et joua son adagio en dentelles, allant et venant à petits pas réguliers entre le matelas et le motocycle, après quoi elle rangea la flûte, but une gorgée d’eau, désactiva l’interface de Darsan, fit un brin de toilette, s’étendit sur son matelas, une couverture pliée à côté d’elle, la lampe en veilleuse, et sombra aussitôt dans un sommeil profond,
c’est le lendemain que les événements allaient prendre un tour insolite et inquiétant,