dans la forêt, la première journée

IV.55

dès son réveil, à l’aube, Charlotte se met à l’ouvrage avec une farouche détermination comme si elle craignait de tout laisser tomber à la moindre hésitation, elle quitte la planète en mangeant une collation et réapprovisionne l’astronef auprès de la naine orange, son regard fixé sur le cadran lumineux, 55 %, 60 %, 65 %, …
elle est impatiente, en même temps elle a peur, pas une grosse peur qui paralyse, une petite peur comme un glaçon fiché dans l’arrière-plan de ses pensées, une sinistre intuition tapie dans l’arrière-boutique de ses émotions,
qu’elle rejette et refoule à coups de rationalité,
… 100 %,
elle revient sur la planète, communique ses directives à l’astronef, il la suivra de haut, elle sort, les rayons du soleil levant frappent la surface d’ébène du champ de force de l’abri, l’astronef prend son envol, Charlotte désactive le champ de force et range le tube qui le contient dans l’espace de rangement du motocycle,
elle regarde alentour, la plage est déserte, la mer est calme, des oiseaux colorés traversent le ciel bleu pâle, elle prend une grande respiration, l’air salin est revigorant, elle lance un regard de côté sur le trou noir dans le fond du ciel,
«toi, je t’aime pas,» dit-elle à voix haute,
puis enfourche le motocycle, active l’écran pare-brise, les indicateurs entrent en fonction, elle fait apparaître le visage de Darsan dans la courbure de l’écran, à droite,
«ça y est, Sand,» dit-elle, «c’est aujourd’hui que j’entre dans la forêt,»
«oui,» dit-il,
«je suis inquiète, je sais pas pourquoi,» poursuit-elle, «j’ai fait un drôle de rêve la nuit dernière,» elle lui raconte sa course affolée sur les dalles mouvantes, «ça veut dire quoi, d’après toi?» Sand ne répond pas, «ça veut dire quoi, Sand?» répète-t-elle, il ne répond toujours pas, «t’es pas très utile, tu pourrais répondre quelque chose, non?»
«je serai utile plus tard,» se contente-t-il de dire,
«ouais, j’espère,» dit-elle,
«t’as vérifié que t’as tout ton matériel dans l’espace de rangement?» demande-t-il,
«tout est là,» répond-elle, un peu impatiente, «j’ai vérifié tantôt en rangeant l’abri,»
il approuve d’un mouvement de la tête,
elle embraye, le motocycle glisse sans bruit à une vingtaine de centimètres au-dessus du sable jusqu’au sentier, elle fait une pause, étudie à gauche sur l’écran le diagramme de la carte de l’île, avec zoom sur la région dans laquelle le sentier zigzague, et la position du motocycle au seuil du sentier, à côté de la carte des données indiquent celle de l’astronef et son altitude, il se limite à un plafond de 2 kilomètres, sa matrice en a ainsi décidé après computation,
puis Charlotte s’engage entre les arbres, lentement, les sens aux aguets,
les rayons du soleil brisés par la végétation percent les ombres en longues gerbes lumineuses, l’air est frais, même un peu froid à mesure qu’elle s’enfonce dans la forêt, elle s’arrête le temps de tirer de l’espace de rangement un gilet léger qu’elle enfile par-dessus son t-shirt et reprend la route, l’air reste frisquet sur ses jambes, mais c’est pas la fin du monde,
la forêt est bruyante, Charlotte écoute attentivement les cris qui fusent de partout, certains si près sur son passage qu’ils la surprennent et lui font tourner la tête d’un coup sec,
«calme-toi, Charlotte,» lui dit Darsan, «la matrice ne détecte aucune menace,»
en effet, la matrice du motocycle sonde et surveille, sans oublier l’astronef en haut qui observe et qui guette, les quelques animaux qu’elle aperçoit sont furtifs, s’esquivent derrière les arbres ou s’éclipsent dans les branches, Charlotte se calme,
«comme c’est étrange,» dit-elle, «moi qui suis si à l’aise dans la forêt sur Valence, c’est vrai que c’est ma forêt, je la connais depuis toujours, ici, c’est pas pareil, c’est pas les mêmes arbres, c’est pas les mêmes animaux, c’est pas la même atmosphère, tu comprends?»
«tu devrais être habituée,» dit Darsan, «depuis le temps que t’as quitté Valence,»
«ouais, je sais bien,» fait-elle, esquissant une moue contrariée, «c’est qu’on en a traversés, des mondes étranges, pas vrai? mais ici, je sais pas, y a comme…, y a comme…, je sais pas quoi, tu sais quand t’as une impression confuse de quelque chose, pas nécessairement de mauvais, mais pas nécessairement de bon non plus, t’arrives pas à mettre le doigt dessus, mais y a quelque chose qui te chiffonne, tu comprends?»
«devant toi dans le temps?» demande-t-il,
«oui, devant moi dans le temps,» réplique-t-elle, «tu pourrais pas t’exprimer normalement, non?»
«définis ce que signifie s’exprimer normalement,» dit-il,
«je sais pas moi,» dit-elle, «tu parles comme une machine,»
«je suis une machine, Charlotte,» dit-il, «une machine virtuelle, une interface,»
«tu pourrais quand même t’efforcer, non, laisse tomber,» dit-elle, «c’est pas important,»
elle poursuit en silence, le soleil qui grimpe allume la forêt, des javelots de lumière transpercent les masses de végétation plus touffues, les ombres verdissent, l’air se radoucit, pas assez pour qu’elle ôte son gilet, elle pense à tout et à rien, le motocycle file à une dizaine de kilomètres à l’heure maximum, elle ne veut pas aller plus vite, jetant de temps en temps sur la carte un coup d’oeil sur sa progression, l’icône du motocycle a l’air immobile dans l’étalon standard de référence, elle doit zoomer à la puissance 10 pour le voir grignoter le ruban du sentier, qui tourne et dévie et bifurque constamment, jamais plus large que trois mètres, des fois si étroit que les branches s’entrecroisent au-dessus et c’est comme si elle traversait un tunnel à la lumière délicate et aux ombres timides,
elle qui croyait avaler les distances sur une vitesse de croisière d’une vingtaine de kilomètres à l’heure! c’était sans compter la sinuosité du trajet et les obstacles qui l’obstruent, peu nombreux, une grosse roche dans le milieu du chemin, un arbre tombé en travers de la route, l’écran l’avertit, elle passe par-dessus sans problème, mais il lui faut quand même faire attention,
justement, un signal flashe sur l’écran, des présences au détour du sentier, Charlotte ralentit, amorce la courbe, stoppe, à peine à cinq mètres une grosse bête s’engage sur le sentier, elle ressemble à un loup, plus haute sur pattes, avec sur la tête une corne recourbée vers l’avant, le poil complètement noir, elle voit Charlotte, renifle, grogne, Charlotte se prépare à fuir, mais la bête n’a pas l’air de vouloir charger, elle renifle encore en relevant le museau, puis traverse lentement de l’autre côté du sentier, elle lâche un appel, huit louvetaux surgissent d’entre les arbres, la rejoignent en jetant des regards curieux sur Charlotte immobile et bientôt la famille réintègre la forêt en babillant,
Charlotte n’ose pas repartir tout de suite, son coeur bat fort, les louveteaux étaient bien jolis avec leur poil grisâtre et leur corne minuscule, la mère, elle, était une bête magnifique, mais valait mieux pas l’enquiquiner,
«j’espère que les mâles sont pacifiques comme elle,» dit Charlotte, à voix basse, «y sont peut-être plus gros, c’est vrai, ça, les mâles sont souvent plus gros que les femelles, plus agressifs aussi, ben, pas tous les mâles de toutes les espèces, tu sais ce que je veux dire,»
«il n’y a que cette famille dans les parages,» dit Darsan,
il a raison, elle n’a qu’à consulter les données sur la biosphère de l’île, la femelle et sa nichée occupent un territoire d’une vingtaine de kilomètres carrés, Charlotte traverse celui de la louve de tantôt, les mâles vivent en groupes sur les côtes en bordure des montagnes, ils ne retournent dans l’épaisseur de la forêt qu’en quête d’une femelle, les louveteaux mâles (son ordi l’informe qu’il y en avait trois) iront rejoindre leurs pairs après trois années passées dans la forêt avec leur mère et leurs cinq soeurs, lesquelles, un an plus tard, quitteront leur mère à leur tour pour aller se délimiter un territoire ailleurs sur l’île,
c’est en tout cas ce que l’astronef a déduit et compilé de ses observations,
«bon, j’ai soif, moi,» dit Charlotte,
elle se retourne sur son siège, soulève le couvercle de l’espace de rangement, en sort une bouteille d’eau, se désaltère, range la bouteille et reprend la route,
elle fait une halte prolongée au milieu de la journée, il fait chaud maintenant, Charlotte a retiré son gilet, elle s’est arrêtée près d’un ruisseau, elle croque dans une barre nutritive, assise sur le motocycle, les pieds au sol,
«j’aurais dû me faire un dossier,» dit-elle, «oui, j’aurais dû y penser, je pourrais m’adosser et mettre mes pieds sur le guidon,»
tout est calme alentour, elle écoute le murmure du ruisseau, elle observe des insectes qui patinent sur l’eau comme sur de la glace, un oiseau au long bec comme un colibri fonce sur l’un d’eux et le happe, quelques instants plus tard un autre se fait avaler par un poisson, ou ce qui a l’air d’un poisson, elle n’a pas bien vu, ça se passe si vite, ces choses-là,
elle est subitement frappée par une pensée,
«y a pas de pont!» s’écrie-t-elle, «le sentier est là, de l’autre côté, presque vis-à-vis, mais y a pas de pont! il m’aurait fallu marcher dans l’eau, le ruisseau a pas l’air creux, pis y est pas très large, mais si j’avais été à pied j’aurais préféré un pont, tu me diras que ç’aurait pas été la fin du monde, je veux bien, mais je le connais pas, moi, ce ruisseau, tu comprends? pis y doit être froid,»
elle quitte le motocycle, s’approche de la berge, se penche, hésite avant de plonger le bout des doigts dans l’eau,
«ah ben non,» dit-elle, en se relevant et en secouant sa main, «c’est pas si froid que ça, pas tiède, mais pas trop froid,» elle reprend place sur le motocycle, «c’est beau, par exemple, c’est une belle forêt, tu trouves pas? ça sent bon aussi, pis y a un parfum qui flotte ici, c’est comme du lilas, ça vient des fleurs là-bas, tu peux pas les sentir,»
«non, je ne peux pas sentir,» dit Darsan, avec un sourire en coin, que Charlotte ne voit pas, elle regarde au loin, «mais je peux t’en énumérier les propriétés et t’en dresser un tableau synoptique multidimensionnel,»
«pas toi,» réplique-t-elle, en lui jetant un coup d’oeil, «l’astronef, pis mon ordi peut faire ça aussi, mais tu peux pas sentir,» elle hume avec délices avant d’ajouter, «allez, on reprend la route,»
le reste de la randonnée se passe sans problème, les lacets incessants, les tunnels sous l’arche des arbres, un ruisseau encore, beaucoup plus large celui-ci, et au cours plus nerveux, plus violent, avec des rapides en amont et en aval, mais enjambé par un pont, enfin, un pont, trois troncs d’arbres jetés côte à côte en travers,
«on dirait que c’est fait exprès,» dit Charlotte,
des animaux qui pointent du museau à son passage, des oiseaux comme des corbeaux au plumage vert et marron et au bec crochu qui croassent d’un arbre à l’autre, un nuage ondoyant d’insectes comme des criquets jaune néon qui bourdonnent au-dessus d’elle avant de regagner la forêt,
«ouh! ils m’ont fait peur, ceux-là,» dit-elle, «tout d’un coup qu’ils se seraient jetés sur moi?»
«arrête le motocycle,» dit Darsan,
«pourquoi?» dit-elle,
«arrête le motocycle,» répète-t-il,
elle stoppe dans le milieu du chemin,
«sors le tube de l’abri de l’espace de rangement,» reprend Darsan, «et fixe-le au guidon,»
«mais c’est une excellente idée, ça!» s’exclame-t-elle, «j’aurais du y penser avant, bien avant, toi aussi d’ailleurs, surtout toi, un professionnel de ces sortes de choses,»
elle sort le tube, le plante debout contre le guidon sur la plateforme du motocycle, il fait un mètre de haut et dix centimètres de diamètre, il est plein, un peu lourd, sans ouverture aux extrémités, bleu métallique comme une barre de zinc,
«un professionnel de ces sortes de choses,» dit Darsan, «définis ces sortes de choses,»
«ce que tu peux être rasoir des fois,» rétorque-t-elle, «ton expérience, c’est ce que je veux dire, ta connaissance étendue de …, je sais pas, tu comprends? ah, pis d’ailleurs, t’as passé presque tout ton temps dans l’astronef, c’est facile, dans l’astronef,»
elle a immobilisé le tube sur la tige du guidon avec de la corde, ça, elle a pas oublié d’en emporter, elle règle le déploiement de l’abri au minimum, suffisant pour les ceinturer elle et le motocycle, au cas où, et repart,
bientôt les rayons obliques du soleil de fin de journée étirent les ombres et colorent la forêt dans une lumière pastel,
«il faut trouver un endroit où passer la nuit,» dit Charlotte, «on va camper là,» elle montre une clairière sur la carte, «c’est à un kilomètre et demi d’ici, sur le bord d’un lac, un lac! tu te rends compte?»
le soir approche quand elle arrive à la clairière, le lac est modeste, bordé de rochers entrecoupés de marais où pataugent des échassiers pourpres, sa rive opposée est clairement visible, le tracé du chemin sur la carte le contourne à l’est, dans la distance au nord les pics noirs et violets des montagnes ont l’air de voguer sur des fleuves de lumière lavande,
Charlotte réajuste la capacité du tube au maximum, elle le laisse attaché au motocycle, l’abri se déploie, elle soulève le couvercle de l’espace de rangement et sort une lampe, un matelas gonflable antigravité, pas question de dormir directement sur l’herbe, sa bouteille de jus d’orange et une barre nutritive, referme le couvercle, y dépose la lampe, le jus et la barre, déroule et gonfle le matelas d’une pression du doigt sur un de ses coins, le stabilise à un mètre et des poussières au-dessus du sol, s’empare du jus et de la barre et s’assoit en lotus sur le matelas,
«on allait camper des fois dans la forêt de Valence, Selsie et moi,» dit-elle à l’interface de Darsan sur l’écran du motocycle, «je veux dire la forêt en bas du plateau, pas la forêt dans la biosphère, c’est une forêt tropicale, en bas du plateau, humide, Sand, t’as aucune idée, pis qui grouille d’animaux dangereux, mais on avait pas peur, l’abri nous protégeait, ici par contre j’ai un peu peur, ben, plus qu’un peu à vrai dire,» elle prend le temps de croquer un morceau et d’avaler une gorgée avant de poursuivre, «j’ai pas peur des animaux, c’est pas ça, pis l’abri a nettoyé son espace, y a juste des insectes inoffensifs dans l’herbe, pis un lézard minuscule qui est resté enfermé avec moi, il est pas dangereux, ça doit lui faire drôle de se cogner au champ de force, je l’imagine en train d’essayer de comprendre avec sa langue fourchue c’est quoi, cette barrière invisible qui goûte rien, t’en fais pas, petit lézard, tu seras libre demain, qu’est-ce que je disais? ah oui! j’ai pas peur d’être dans cette forêt, pas vraiment, c’est plutôt comme je te disais ce matin, une sensation d’inconfort, d’incertitude, je sais pas, comme un pressentiment, c’est là, dans moi, depuis qu’on est parti,»
«la forêt te parle,» dit Darsan, «mais tu ne sais pas encore ce qu’elle te dit,»
«ouais, quelque chose comme ça,» dit-elle, pensive,
plus tard, quand l’obscurité enveloppe la forêt, elle dépose la lampe sur la plateforme du motocycle et l’allume, elle la gardera allumée toute la nuit comme une veilleuse, de l’extérieur on n’en perçoit pas la lueur, le champ de force de l’abri est opaque de ce côté, on ne voit qu’une demi-sphère noire, lisse et impénétrable, à l’intérieur il est translucide et laisse filtrer l’air, bien qu’étanche et imperméable au besoin,
de l’espace de rangement elle récupère le cube blanc des toilettes, il tient dans ses mains, elle l’a utilisé à quelques reprises dans la journée, elle le dépose sur le sol, son ordi lance les directives, le cube s’ouvre, se déplie et se développe en un cabinet basique, elle y fait ses ablutions, puis le réduit à nouveau en cube, qu’elle remise dans l’espace de rangement où il recyclera son contenu,
elle dit bonsoir à l’interface de Darsan, la désactive et s’étend sur le matelas, se demande où est l’enfant métamorphe, se relève, se munit d’une couverture, qu’elle garde pliée près d’elle, se recouche, le ciel est maintenant d’un noir d’encre et criblé d’étoiles, l’une d’elle est l’astronef, d’ici elle ne voit pas le trou noir, elle écoute le bruit de la forêt, elle respire ses parfums diffusés par la brise, elle se dit que c’est pas juste, elle a parcouru plus de cinquante kilomètres en zigzags et n’en a franchi qu’à peine dix à vol d’oiseau, marmonne «c’est pas logique,» puis s’endort d’un coup, épuisée,