de conversion, de transfer et de réalité simulée

IV.54

le processus de conversion que Charlotte avait mis en branle dura plus longtemps qu’elle l’avait anticipé, il s’agissait d’une suite d’opérations extrêmement complexes qui demandait la manipulation d’un volume insensé de données et la modification de millions de lignes de code, les matrices de l’astronef et des holosuites s’occupaient de ce travail de computation, mais il fallait quand même que Charlotte insère les directives appropriées pour aboutir aux résultats escomptés, ce qui n’était pas toujours évident, elle se trompait parfois et devait reprendre à une étape antérieure, elle s’était attaquée à la réalisation d’un projet qui aurait dû normalement requérir l’expertise de professionnels en ingénierie virtuelle, par chance les matrices pouvaient combler ce manque, en particulier la matrice centrale de l’astronef,
elle travaillait sur un plan à deux étapes, la première étape consistait à confectionner un appareil de transport indépendant, un motocycle, qui lui permettrait de se déplacer avec aisance dans la forêt sur coussin antigravité, elle avait calculé qu’à une vitesse moyenne de 20 kilomètres à l’heure elle atteindrait le milieu de l’île, là où stoppait le sentier, en au moins trois jours, ensuite, quoi? trois jours de plus au-delà? cinq? sept peut-être? elle n’aurait pas besoin d’une charge excessive de barres nutritives, ses pommes la nourrissaient amplement, ce qui ne voulait pas dire qu’elle ne devait pas croquer un morceau à l’occasion, elle voulait bien cueillir des fruits de la forêt, mais jamais elle n’aurait envisagé de partir ainsi à l’aventure sans ses barres, l’eau par contre ne posait aucun problème, l’île regorgeait de sources d’eau claire, elle tenait aussi à équiper le motocycle d’un abri portatif et elle insistait sur l’installation de mécanismes de protection, l’astronef aurait beau la suivre à haute altitude, elle serait quand même toute seule en bas et qui sait ce qui risquait de bondir sur son chemin ou de s’approcher de trop près durant ses haltes,
ce travail de conversion n’était pas le plus compliqué, s’il restait complexe, une fois les éléments nécessaires à la fabrication du motocycle synthétisés elle passa plusieurs heures sur la plage à l’assembler avec les outils qu’elle s’était confectionnés, le plus délicat c’était les connexions sur lesquelles dépendait le fonctionnement de l’appareil et le déploiement de la virtualisation, un fil connecté au mauvais endroit ou une diode mal calibrée et le tout risquait de connaître des ratés, elle suivait attentivement sur un écran les schémas que son ordi récupérait dans la banque de données de l’astronef, elle s’arrêtait parfois pour souffler et regarder alentour, envahie par un sentiment d’intense solitude,
le motocycle terminé, — une plateforme ovale, un guidon à l’avant, un siège au milieu, un espace de rangement à l’arrière, — il fallait maintenant le pourvoir de sa matrice, elle devait employer celle de son holosuite, — qu’incidemment elle aurait été incapable de construire, mais comme il s’agissait dans ce cas-ci de déconstruction, c’était faisable, — elle n’avait pas le choix, la matrice de l’holosuite de Sand était trop intimement associée à celle de l’astronef, l’utiliser aurait rendu celui-ci instable, et c’est le coeur gros qu’elle avait désactivé son holosuite, qu’elle l’avait vidée de son mobilier et de ses objets, elle avait quand même pris le temps de dire au revoir à ses hologrammes interactifs, elle ne les reverrait plus qu’en représentations désincarnées dans son ordi,
le transfer de la matrice ne se fit pas sans mal, surtout dans la connexion des interfaces entre les logiciels et le motocycle, plus d’une fois elle baissa les bras, pensant tout abandonner,
«mais pourquoi ça fonctionne pas?» s’écriait-elle, aux bords des larmes, «j’y arriverai jamais! c’est pas juste!»
elle se reprenait et se remettait au travail avec entêtement, son obstination porta fruit, elle avait son motocycle, elle en fit l’essai, il volait sans heurt à un demi-mètre du sol, le guidon et l’écran virtuel convexe répondaient bien, elle activait celui-ci à volonté via son ordi, rien de spécial, pour le moment elle n’en gardait active que la bande d’indicateurs au bas, quant au guidon, alors là, ça lui faisait drôle de conduire et de contrôler la vitesse avec des poignées, sur le coup elle se montra malhabile, il lui fallait juste de la pratique, elle aurait préféré un système de navigation autonome, mais c’était trop exiger de la structure élémentaire de l’appareil, de toute façon elle aurait recours à l’écran virtuel durant son déplacement, le dialogue entre le motocycle et son ordi demandait quelques ajustements, mais ça, c’était à son ordi d’y voir, et la communication avec l’astronef restait optimale, elle l’avait envoyé se balader dans l’atmosphère pour vérifier,
tout fonctionnait adéquatement, elle pouvait maintenant passer à la deuxième étape de son projet,
ça, c’était une autre paire de manches, il s’agissait de copier la personnalité de Darsan dans un ordi artificiel, pas un ordi naturel, c’était impossible, l’objet physique était de structure simple comme le motocycle, une bille noire attachée à une fine chaîne qu’elle porterait au cou comme un collier, le plus long, le plus dur, le plus ardu fut d’y transférer une copie du Darsan contenu dans la matrice de son holosuite et augmentée par les données que son ordi à elle avait de lui, ce qui représentait un volume incalculable de fonctions à codifier étapes par étapes dans la bille, ce ne serait plus tout à fait le Darsan qu’elle avait côtoyé, plutôt la fusion du Darsan inscrit dans la matrice de son holosuite et du Darsan enregistré dans son ordi à elle, un nouveau Darsan, pareil, mais différent, avec lequel elle communiquerait sur l’écran du motocycle, ce qui avait posé quelques problèmes d’interface avec celui-ci, problèmes qu’elle avait réussi à résoudre, et qui ne se seraient pas présentés si elle avait conduit les deux aspects de la conversion parallèlement plutôt que consécutivement, mais ça, elle en aurait été incapable, c’était trop, elle aurait manqué son coup, elle aurait échoué, elle en était certaine, elle passa ainsi des heures interminables à la confection de l’ordi virtuel, dans l’holosuite de Darsan, dans le poste de pilotage et sur le motocycle, connectée aux matrices via son ordi, la bille au cou, concentrée sur l’opération comme elle ne l’avait jamais été,
elle s’était interrogée sur la nécessité d’emporter une copie de l’exotriper, avait conclu que oui, absolument, d’abord parce qu’elle avait besoin de son expertise, ensuite parce qu’elle voulait un compagnon, finalement parce que sa mère le lui avait proposé, — même si elle savait très bien qu’elle se l’était proposé à elle-même via l’hologramme interactif, ça ne changeait en rien la validité de l’idée,
il s’était écoulé six jours, elle avait enfin terminé, elle prit place sur le motocycle et activa l’écran au-dessus du guidon,
«Sand, t’es là?»
le visage de l’exotriper apparut,
«oui,» dit-il,
ce n’était pas un hologramme, juste une image interactive à droite sur la portion recourbée de l’écran, mais ça suffisait,
«alors, qu’en dis-tu?» lui demanda-t-elle,
«tout semble en ordre,» dit-il, «c’est moi, là?» il indiquait la bille du regard,
«ouais,» dit-elle, «je te garde près de mon coeur et je t’emporte avec moi, tu veux faire un tour? on va voir si tu fonctionnes comme il faut,»
elle n’attendit pas sa réponse, embraya et lui raconta tout ce qu’elle avait accompli ces derniers jours pendant que le motocycle filait silencieusement au-dessus du sable, les difficultés qu’elle avait rencontrées, les problèmes qui lui avaient paru insolubles, le découragement qui s’était emparé d’elle à certains moments, son excitation aussi et sa joie devant sa réussite,
«le pire c’était le soir,» disait-elle, «j’étais fatiguée et totalement stressée, tu comprends? j’arrivais pas à relaxer, même que le premier soir, j’avais tous les morceaux pour construire le motocycle, il me fallait les assembler le lendemain et j’avais tellement peur de pas être capable, tu comprends? j’en avais l’estomac noué,»
«t’as réussi, c’est l’important,» dit-il,
«ça t’impressionne pas un petit peu?» dit-elle, «attends, je vais ajuster ta voix,»
«ça m’impressionne beaucoup,» dit-il, en haussant les sourcils, alors qu’elle manipulait un cadran lumineux au bas de l’écran,
«répète, voir,» dit-elle, ce qu’il fit, «voilà, c’est parfait, tu sais, j’y serais pas arrivée sans les matrices, surtout celle de l’astronef, tu m’avais jamais dit ça, toi, qu’y avait un programme de conversion,»
«l’astronef le savait, c’est ce qui importe,» dit-il,
«tu veux dire que c’est l’astronef qui m’a mis cette idée-là dans la tête?» dit-elle, «pareil pour ta copie?»
«l’astronef dialogue avec toi,» dit-il,
«ouais, c’est vrai,» dit-elle, «mais là, il va être en haut, moi en bas, ça fait une différence, tu penses pas? qu’est-ce que tu vois? je veux dire, comment tu vois?»
des diagrammes et des symboles qui représentaient l’environnement au-devant et sur les côtés du motocycle s’enchaînèrent quelques instants en transparence sur l’écran,
«ah bon,» dit-elle, «et moi, tu me vois comment? comme ça aussi?»
«oui,» répondit-il,
elle avait parcouru la plage de long en large, maniant l’appareil avec de plus en plus d’assurance et de dextérité, la tête en deux dimensions de Darsan en transparence sur le côté recourbé de l’écran, et avait stoppée devant le sentier qu’elle allait bientôt emprunter,
«j’arrive toujours pas à comprendre pourquoi je dois traverser la forêt à ras de terre,» dit-elle, «c’est absurde, c’est illogique, veux-tu que je te dise pourquoi c’est illogique? c’est à cause de la Vieille Histoire, mais la Vieille Histoire, c’est fini, non? c’est dans le passé, et dans le passé lointain en plus, tsé? ah, écoute-moi pas, je sais plus ce que je dis, oui, je sais ce que je dis, parce que d’ici, Sand, le lieu solaire est en plein dans la Vieille Histoire, j’en suis consciente, de ça, tu sais,» elle s’arrêta un moment de parler, «et ma mère est pas encore née,» reprit-elle, les sourcils froncés, «la mère Longshadow est pas encore née, moi-même je suis pas encore née, t’es pas encore né, dis-moi, Sand, t’es encore vivant? et si t’es vivant, t’es où? non, réponds pas, c’est pas important, ben, c’est important, mais pas maintenant,»
«oublie pas les flûtes,» dit-il,
«tu penses, elles sont là,» de la main elle indiqua l’espace de rangement à l’arrière, «pis mes barres nutritives, ma bouteille d’eau, ben, mes bouteilles d’eau, j’en emporte trois, au cas où, j’ai du jus d’orange aussi, une bouteille, des fruits, des outils, des accessoires personnels, du linge de rechange, pis l’abri, je l’ai essayé une nuit, c’est minimal, mais c’est confortable, ah oui, pis la carte,»
l’après-midi tirait à sa fin, le soleil allongeait les ombres, le trou noir roulait sur l’horizon,
Charlotte redémarra et prit le chemin du retour, elle gara le motocycle près de l’astronef, sortit de l’espace de rangement le tube qui contenait l’abri, le planta dans le sable à côté du motocycle, son ordi lança la commande, le tube s’ouvrit et déploya un champ de force autour d’elle et du motocycle comme une tente ronde teintée, mais ce soir elle avait décidé de passer dans l’astronef sa dernière nuit avant son excursion dans la forêt, des papillons d’énergie dansèrent sur sa peau quand elle quitta le champ de force, de l’extérieur il était opaque, elle alla prendre place dans le poste de pilotage, elle jeta un coup d’oeil sur l’endroit de l’habitacle où s’était tenu le portail de son holosuite, ce n’était plus qu’une paroi ordinaire, elle se prépara une légère collation à même le synthétiseur de l’habitacle, le soleil descendait sur l’horizon, ses rayons mauves et oranges dansaient sur les vagues, elle activa la représentation de Darsan sur un des écrans du poste,
«tu sais ce que je pense des fois?» dit-elle, entre deux bouchées, «ben souvent en fait, surtout ces derniers temps, qu’on est dans une réalité simulée, que notre cosmos est en fait un programme d’ordi, que je suis, moi, un logiciel dans le programme d’une entité supérieure comme toi t’es un logiciel dans le programme que j’ai codé dans cette bille-ci,» elle avala une longue gorgée d’eau, «peut-être que je suis moi-même dans une bille au cou de quelqu’un d’autre,» elle termina sa collation, but une autre gorgée d’eau, «des fois je me demande si je suis pas encore dans la biosphère sur Valence, dans la tour, tiens, et que tout ça, tout ce que j’ai vécu est une hallucination créée par la mère Bay, non, pas une hallucination, une réalité manipulée, peut-être que j’existe pas?»
«si toi t’existes pas,» dit le visage de Darsan dans la courbure de l’écran, «moi j’existe encore moins,»
«ouais,» dit-elle, avec un sourire en coin, «ou peut-être qu’on est un fragment de l’imagination de Fanta, qu’est-ce que tu fais? Fanta, c’est le nom que j’ai donné à l’enfant métamorphe, tu le sais pourtant,»
il avait le regard introspectif tout d’un coup ,
«oui, je sais pour Fanta,» dit-il, après un long moment, «non, je passe l’astronef en revue, t’as un peu endommagé la matrice de mon holosuite,»
«j’ai pas fait exprès,» lança-t-elle, «pis j’avais pas le choix, c’était ça ou t’étais incomplet dans ma bille, l’astronef a créé des points de restauration,»
«oui,» dit Darsan, «il faudra que tu le réapprovisionnes avant de partir dans la forêt, ses ressources sont au tiers,»
«ben oui que je vais le réapprovisionner, qu’est-ce tu penses, c’est pas quelque chose que j’oublierais,» dit-elle, «dès demain à l’aube, pis tu sais quoi? l’autre jour je me parlais à moi-même dans mon miroir, quand j’avais encore mon holosuite, je me disais, ma vieille, demain, tu pars en excursion, Fanta, tiens-toi bien, j’arrive, ben, ça fait six jours de ça et je suis pas encore partie, comme c’est facile de se tromper, tu trouves pas? mais là, je suis vraiment prête,»
elle continua de s’entretenir encore une grosse heure avec l’image interactive de Darsan, elle revenait constamment sur le sujet de la réalité simulée, c’était comme un casse-tête existentiel qu’elle n’arrivait pas à résoudre, où chacune des pièces représentait un aspect différent du réel, ou une réalité autre, ou une dimension parallèle, elle se demandait comment les mères parvenaient à manipuler le réel alors que celui-ci était si multiple, si varié, si complexe, comment elle n’y perdait pas leur latin, — encore une référence de son ordi, même si elle n’avait aucune idée de ce qu’était le latin, à part que c’était une langue morte de la Vieille Histoire,
elle s’endormit dans son siège, la représentation de Darsan s’éteignit d’elle-même, elle fit un rêve étrange, elle courait sur des dalles de plexiglas qui tournoyaient les unes autour des autres dans le vide comme les marches d’un immense escalier démantelé, elle ne savait pas pourquoi elle courait et sautait entre les dalles, ni même si elle était poursuivie et par qui ou quoi, mais elle courait et sautait, franchissant parfois de justesse l’espace entre deux dalles, jusqu’à ce qu’elle manque son coup et tombe dans le vide, elle se réveilla en sursaut, les corps penché par en avant, les mains crampées sur le siège comme pour se retenir de sa chute, elle lâcha un gros soupir et le siège, qu’elle descendit vers l’arrière, et relaxa, elle se rendormit presque aussitôt, le coeur encore battant,
l’aube colorait l’horizon quand elle rouvrit les yeux, elle s’étira, redressa le siège et, s’adressant à son pâle reflet sur la coque translucide de l’habitacle,
«c’est aujourd’hui que tu pars, ma vieille,» dit-elle, «cette fois-ci c’est la bonne,»

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