une étrange conversation en plein milieu de la nuit

IV.56

son ordi réveilla Charlotte, en ouvrant les yeux la majesté du ciel étoilé la saisit, elle avait l’impression que si elle tendait le bras elle aurait pu toucher les étoiles tellement elles semblaient proches,
elle se redressa lentement sur un coude, sans faire de bruit, la matrice du motocycle avait détecté une présence humaine à l’extérieur, c’était une fillette, elle marchait lentement autour de l’abri, via son ordi Charlotte éteignit la lampe en veilleuse sur la plateforme du motocycle, la fillette était de peau noire, le cheveu crépu, ses traits indistincts dans l’obscurité, elle portait une longue robe de couleur pâle qui tombait sur ses pieds nus. elle devait avoir six ou sept, elle faisait le tour de l’abri à petits pas réguliers, s’arrêtant parfois pour toucher le champ de force du bout des doigts ou y appliquer la paume de sa main, puis elle se planta droit devant, mit les mains sur ses hanches et proféra quelques paroles sur un ton interrogateur,
Charlotte s’était assise sur son matelas, les pieds ballants, elle ne comprenait pas ce que la fillette avait dit, c’était dans une langue étrangère, elle fit appel au traducteur universel intégré de son ordi, la fillette répéta sa question, s’il s’agissait bien d’une question, en haussant la voix et sur un ton qui marquait l’impatience,
l’ordi détermina que la langue parlée par la fillette relevait de la Vieille Histoire, en fait, ajouta-t-il dans la tête de Charlotte, la fillette parlait un amalgame de deux, non, de trois langues prédominantes du continent africain,
(ah bon) pensa Charlotte, elle n’avait aucune idée c’était quoi, le continent africain, (et qu’est-ce qu’elle dit?)
au même moment la fillette répéta sa question, cette fois-ci sur un ton qui marquait la colère,
«attends!» lança Charlotte, «j’essaie de traduire,»
la fillette sursauta, elle tendit l’oreille et se déplaça de quelques pas comme pour mieux se positionner par rapport à la voix qu’elle venait d’entendre, elle toucha le champ de force comme pour vérifier encore une fois qu’elle ne pouvait le traverser,
l’ordi avait finalement traduit, la fillette demandait si elle pouvait entrer,
(mais comment elle sait qu’il y a quelqu’un à l’intérieur?) pensa Charlotte (t’es sûr que c’est ce qu’elle a dit?) l’ordi en était sûr (bon bien, on va la laisser entrer, juste une ouverture) elle ne voulait pas désactiver tout l’abri, l’ordi passa la commande à la matrice du motocycle et une ouverture se dessina dans l’opacité du champ de force devant la fillette (puis active Sand, et rallume la lampe, en veilleuse seulement) l’interface de l’exotriper apparut dans le coin de l’écran du parebrise,
«on a de la visite, Sand,» dit Charlotte,
«oui,» se contenta-t-il de dire,
la fillette eut un petit sourire en entendant ces voix, elle pencha la tête dans l’ouverture comme pour se donner une idée de ce qu’il y avait à l’intérieur, elle semblait hésiter, puis se décida et entra résolument, les sourcils froncés, comme pour se donner du courage,
(pourtant elle a pas l’air d’avoir peur) se dit Charlotte,
l’ouverture se referma derrière la fillette, elle sembla aussitôt prise de panique, criant ce que l’ordi traduisit en «non! non! non!»
Charlotte fit rouvrir l’ouverture, la fillette se calma, elle regarda longuement autour d’elle, releva les sourcils en apercevant le visage de Darsan, puis, portant son regard sur Charlotte et désignant l’abri d’un geste du bras,
«c’est une tente, ça?» dit-elle,
«pardon?» demanda Charlotte (t’es sûr que tu traduis bien?) pensa-t-elle en même temps, l’ordi l’assura qu’il traduisait bien,
il avait fait apparaître un mini module virtuel de réception près de la tête de la fillette, elle avait eu un petit mouvement de recul quand le module s’était matérialisé, mais avait aussitôt saisi de quoi il s’agissait,
Charlotte et la fillette entendaient l’autre parler dans sa langue étrangère et les paroles traduites en écho dans leur tête, au début ça surprenait, mais on s’habituait très vite,
«il traduit correctement,» renchérit Darsan,
«c’est une tente, ça?» redemanda la fillette, «toi, je te connais,» ajouta-t-elle, en s’adressant à l’interface, «c’est une drôle de tente,» reprit-elle, revenant à Charlotte, «elle a pas de plancher, moi j’aurais mis un plancher, ça existe, des tentes pas de plancher, mais moi j’en aurais mis un, sans ça je trouve que ça fait une tente incomplète,»
«mais qu’est-ce que tu racontes?» s’exclama Charlotte, déconcertée, «et pis t’es qui, toi? t’es l’enfant métamorphe? comment tu t’appelles? moi, c’est Charlotte, pis comment ça, tu le connais, lui?» elle se tourna vers l’interface de Darsan, «tu la connais, elle?»
«si je suis vivant, oui,» dit-il, «mais pour le moment, non,»
Charlotte vint pour répliquer, n’en fit rien (est-ce que je rêve?) demanda-t-elle plutôt à son ordi, non, elle ne rêvait pas, qui plus est, lui apprit-il, la fillette adaptait très vite sa langue à celle de Charlotte pour faciliter la traduction dans les deux sens (ah bon, elle est si futée que ça?)
la fillette pointa du doigt vers l’interface de Darsan,
«ferme-le,» dit-elle,
«quoi?» dit Charlotte,
elle sauta au bas de son matelas, voulut faire quelques pas vers la fillette, mais celle-ci recula aussitôt vers l’ouverture, Charlotte s’immobilisa, ouvrit sa main droite, paume devant,
«aie pas peur,» dit-elle, «je te veux pas de mal,»
«ferme-le,» répéta la fillette,
«pourquoi? il te gêne?» demanda Charlotte, «pis d’ailleurs tu devrais dire éteins-le, ou désactive-le, pas ferme-le,»
«ça revient au même,» dit Darsan,
«oui, ça revient au même, je veux bien,» jeta-t-elle à Darsan sur un ton sec, puis, revenant à la fillette, «pourquoi?»
«ferme-le,» répéta celle-ci, «il est pas important,»
«il est important pour moi,» dit Charlotte,
«pas ici, pas maintenant,» reprit la fillette, «ferme-le,»
«désactive-moi,» dit Darsan, «la matrice me tiendra informé,»
«la matrice le tiendra informé,» dit la fillette,
Charlotte resta un bon moment sans rien dire, sans rien faire, interdite, tout ça était si étrange, si insolite, finalement elle éteignit l’interface et retourna sur son matelas,
«tu veux venir t’assoir à côté de moi?» dit-elle,
«non,» dit la fillette, «j’ai soif,»
Charlotte montra l’espace de rangement sur le motocycle,
«y a de l’eau, là,» dit-elle, «sers-toi, pis si t’as faim j’ai des barres nutritives, des petits fruits, pis j’ai du jus d’orange aussi,»
la fillette se rapprocha prudemment du motocycle, ouvrit lentement le couvercle de l’espace de rangement,
«prends la lampe si t’as besoin de plus de lumière,» dit Charlotte,
la fillette ignora la remarque de Charlotte, se pencha, plongea le bras dans l’espace de rangement, en sortit une bouteille d’eau, referma le couvercle et examina la bouteille comme si elle n’était pas rassurée sur son contenu,
«c’est de l’eau,» dit Charlotte, «t’as qu’à porter la bouteille à tes lèvres, le bouchon ouvre et ferme automatiquement,»
la fillette sourit, porta la bouteille à ses lèvres, but quelques longues gorgées, laissa échapper un petit soupir de satisfaction, puis tourna la bouteille à l’envers, l’eau ne coulait pas,
«il faut un ordi pour ça,» dit Charlotte, «ça, ici,» ajouta-t-elle, en pointant du doigt sur son ordi, «pis moi aussi j’ai soif, tu veux m’apporter la bouteille?»
elle tendit sa main ouverte, mais la fillette déposa la bouteille sur le couvercle de l’espace de rangement et recula de quelques pas,
«bon, si c’est comme ça,» dit Charlotte,
elle mit pied au sol, marcha lentement vers la bouteille, sans brusquerie, la fillette s’éloignait d’autant vers l’ouverture de l’abri, se désaltéra à son tour, redéposa la bouteille sur le couvercle et reprit sa place sur le matelas, la fillette revint se poster près du motocycle,
«t’es sûre que tu veux pas t’assoir avec moi?» demanda Charlotte,
la fillette fit signe que non,
«comment tu t’appelles?» reprit Charlotte, «t’es l’enfant métamorphe, ça c’est sûr, ben, je dis ça, je suis pas sûre du tout, parce que la dernière fois j’ai vu un garçon ou une fille, pis je pouvais pas dire son âge, pis il avait la peau noire, ou elle, comme toi, mais avec des cheveux blonds, c’était peut-être un e perruque, t’es toute seule ou vous êtes plusieurs? parce que c’est ça que ça veut dire, métamorphe, tu comprends? c’est quoi ton nom? moi je t’ai appelée Fanta,»
la fillette ne réagissait pas, elle restait immobile, les yeux fixés sur Charlotte, qui se demanda encore une fois si l’ordi traduisait correctement,
«non, pas Fanta,» dit la soudainement la fillette, «je m’appelle pas Fanta, c’est quoi, un enfant métamorphe?»
«c’est un enfant qui est fille et garçon et jeune et vieux à la fois,» répondit Charlotte, «ben, pas à fois, qui change, des fois un garçon, des fois une fille, pis des âges différents, ou y en a plus qu’un, d’enfants je veux dire, y en a plusieurs ou y a que toi?»
«je sais pas,» dit la fillette, «je pense que oui, je pense que non, je sais pas, je peux m’assoir?»
«bien sûr,» dit Charlotte, «viens,»
«pas là, là,» dit la fillette en montrant la plateforme du motocycle,
«bien sûr,» répéta Charlotte, «mets la lampe sur le couvercle, là, ou par terre,»
la fillette posa la lampe sur le couvercle et s’assit en lotus sur la plateforme, Charlotte adopta la position du lotus elle aussi et fit descendre le matelas au ras du sol pour être à la hauteur de la fillette,
«j’ai tous les noms du monde,» dit celle-ci, «appelle-moi Elina, c’est quoi, un ordi?»
«Elina, c’est un beau nom,» dit Charlotte, «un ordi, ben, c’est difficile à expliquer, c’est comme un deuxième cerveau, je suis né avec, pis mon tatouage aussi, regarde,» elle montra le tronc sur sa jambe, puis souleva son t-shirt pour en exposer le feuillage et les fruits, «c’est un pommier, il grandit avec moi,» elle rabaissa son t-shirt, «il me nourrit,»
«j’aimerais ça avoir un arbre sur ma peau moi aussi,» dit Elina, «c’est quoi une matrice?»
«ben, c’est un autre cerveau, comme l’ordi,» dit Charlotte, «la matrice du motocycle, le motocycle, c’est ça,» elle pointa du doigt, «t’es assise dessus, c’est un véhicule, ça sert à se déplacer, pis sa matrice est dans l’espace de rangement, ben, dans le plancher,»
Elina regarda le guidon, le tube, regarda le siège, l’espace de rangement, baissa la tête pour regarder la plateforme sous elle, la releva brusquement, «je sais tout ça!» lança-t-elle, sur un ton qui suggérait qu’on avait rien à lui apprendre, puis, moins rudement, «pourquoi t’es ici?»
«qu’est-ce que tu veux dire, pourquoi je suis ici?» dit Charlotte, «c’est ma mère qui m’a envoyée, toi, pourquoi t’es ici?»
«j’ai pas de mère, moi,» dit Elina, «ni de père, ni de frère, ni de soeur, juste moi,» elle se gratta la tête comme si elle éprouvait de la difficulté à exprimer sa pensée, «juste moi, mais juste nous,» elle pencha la tête, regarda à droite, à gauche, releva la tête, «oui, c’est ça, juste moi Elina et juste nous pas Elina, pourquoi t’es ici?»
Charlotte garda le silence un moment, à vrai dire elle ne savait pas trop quoi répondre,
«juste toi Elina,» finit-elle par dire, «juste vous pas Elina, c’est logique, enfin je pense, pourquoi je suis ici, pour te retrouver, pour savoir si c’est t’es à l’origine du tsunami dans le cosmos, après je sais pas, c’est toi qui cause le tsunami?»
«un tsunami dans le cosmos?» dit Elina, «c’est monumental, c’est quoi, un tsunami?»
(ce qu’elle peut être paradoxale) pensa Charlotte (elle comprend tout et elle comprend rien)
«toi, tu fonctionnes à l’intuition,» dit-elle,
Elina l’interrogea du regard,
«tu perçois le monde intuitivement,» continua Charlotte, «laisse faire, c’est pas important, le tsunami, c’est une sorte de tempête, pis c’est pas important ça non plus, ben, je veux dire, pas pour le moment, pourquoi tu voulais pas l’interface de Sand?» Elina n’avait pas l’air de comprendre, «Sand Darsan, mon exotriper, là, tantôt, dans l’écran,»
«lui?» dit Elina, «il est pas ici, il est là-bas,»
«où ça, là-bas?» insista Charlotte, «il est vivant?» ajouta-t-elle,
«là-bas,» dit Elina, en pointant vaguement vers le nord,
«dans les montagnes?» dit Charlotte, «il est dans les montagnes et il est vivan?» elle essayait de ne pas trop s’exciter, «alors, il est vivant ou non?»
«il est là-bas,» répéta Elina, «les montagnes peuvent disparaître, la forêt peut changer, elle va se tranformer, des fois je viens me baigner dans le lac, je sais nager, tu sais nager, toi?»
«oui, je sais nager,» répondit Charlotte, un peu énervée, «comment ça, les montagnes peuvent disparaître, pis la forêt se transformer? qu’est-ce que tu veux dire? tu parles de réalités parallèles ou quoi?»
«oui, c’est ça, des réalités parallèles!» s’exclama Elina, le visage rayonnant comme si elle venait de trouver la réponse à une énigme qui l’obsédait, «je savais pas comment dire, je suis Elina, je suis pas Elina, je vois les montagnes, je vois plus les montagnes, je comprends maintenant,» elle laissa échapper un petit rire en grelots, puis regarda Charlotte d’un air triomphant, «et je comprends la forêt maintenant!»
«moi je comprends rien du tout,» marmonna Charlotte, «pis tu m’as pas répondu pour Sand, il est là-bas, okay, mais là-bas vivant ou là-bas pas vivant? je veux dire, dans quel état il est?»
Elina montra le ciel,
«chaque étoile a un nom,» dit-elle, «la bleue, là, c’est Dimakatso, la jaune, là, elle s’appelle Ujima, et la verte, là, tout au fond, c’est Reelik, et tu vois le groupe d’étoiles là-bas, ce sont les frères Sigita, ils portent tous le même nom, Sigita, je connais le nom de toutes les étoiles, c’est beaucoup de noms à retenir,»
Elina pointait du doigt, mais Charlotte n’avait aucune idée où regarder,
«et le trou noir, lui,» demanda-t-elle, une note de sarcasme dans la voix, «il s’appelle comment?»
«il peut pas le dire,» répondit Elina, «il est muet,»
«les étoiles te parlent?» dit Charlotte, «moi j’entends leur musique,»
«t’es chanceuse,» dit Elina, «j’aimerais ça entendre la musique des étoiles moi aussi, tout ce que j’entends c’est leur nom, elles me disent leur nom et c’est tout, ça doit être joli, la musique des étoiles, t’es chanceuse,»
«il te fait pas peur, le trou noir?» demanda Charlotte, «moi il me fait peur, je l’écoute pas, je l’ai jamais écouté, je l’ai bloqué, mais maintenant que je sais qu’il est muet, t’es sûre? remarque, à bien y penser, c’est logique, moi j’ai nommé mes flûtes, tu veux les voir?»
Elina fit signe que oui, Charlotte quitta son matelas et alla chercher ses flûtes dans l’espace de rangement, Elina se recula sur la plateforme à son passage comme si elle craignait qu’on la touche, Charlotte déposa les flûtes sur le matelas,
«elles t’ont dit leur nom?» demanda Elina,
«non, c’est moi qui leur a donné un nom,» dit Charlotte. «celle-ci, c’est Una, du nom de ma grand-mère, c’est ma préférée, celle-ci je l’ai appelée Asa, pis celle-ci Éva, attends, je vais te jouer un petit morceau que j’ai composé moi-même, je l’appelle l’adagio en dentelles,»
elle reprit place sur le matelas et interpréta son adagio sur la flûte Una, Elina dodelinait de la tête au rythme de la musique, elle souriait,
les dernières notes envolées Charlotte offrit à Elina la flûte Asa,
«tu veux essayer?» lui demanda-t-elle,
Elina tendit le bras, prit la flûte, l’examina pendant que Charlotte lui en expliquait le fonctionnement, puis la porta à ses lèvres et souffla, les quelques notes qu’elle en tira la fit rire, elle s’essaya à nouveau,
«c’est difficile,» dit-elle, entre deux essais,
«c’est une question de pratique,» dit Charlotte,
elles passèrent un bon quart d’heure à souffler dans les flûtes, assises en lotus, Charlotte sur son matelas, Elina sur la plateforme du motocycle, elles riaient, elles avaient du plaisir, puis Elina remit la flûte à Charlotte et se leva,
«je dois partir,» dit-elle,
«ah bon,» dit Charlotte, «tu pourrais pas rester plus longtemps? est-ce qu’on va se revoir?»
Elina l’ignora, quitta l’abri à petits pas sautillants, lança un appel dans ses mains en portevoix, bientôt un des oiseaux qui ressemblaient à d’énormes chauves-souris volait au-dessus des arbres et vint se poser près d’elle, il s’abaissa en repliant ses pattes, Elina grimpa sur son dos, s’étendit sur le ventre, ses jambes légèrement écartées en angle, les pieds dans les plumes, s’accrocha des mains aux plumes près du cou, l’animal se releva et prit son envol à grands coups d’ailes au-dessus du lac,
«ah ben ça alors,» murmura Charlotte,

Une réponse à une étrange conversation en plein milieu de la nuit

  1. Sofy dit :

    Wow! C’est magique

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