intermezzo

IV.59

Ses sourcils se rejoignaient au-dessus de son petit nez, ses yeux pétillaient comme des étincelles.
George Sand, Histoire de ma vie

l’adagio en dentelles réveilla Charlotte, l’aube colorait le ciel pastel, Charlotte se releva à moitié, se frotta les yeux, elle avait dormi d’un sommeil profond après le départ de Fanta,
«Elina?»
elle désactiva l’opacité de son abri pour que la fillette puisse la voir à travers les pixels du champ de force qui luisaient comme de la fine poussière de vitre dans l’ombre bleutée des montagnes,
«Elina?» répéta-t-elle,
mais Elina ne répondit pas, elle continuait de jouer l’adagio, debout sur une grosse roche pour pouvoir taper sur les tiges lumineuses du chromaphone, elle lança un petit sourire à Charlotte, elle lui faisait face, puis rabaissa les yeux, concentrée sur la musique,
Charlotte sauta au bas de son matelas antigravité, elle dormait toujours toute habillée et ses espadrilles aux pieds, elle ne se dénudait complètement que dans l’intimité de sa toilette portative, elle se munit de sa flûte Una et, sans manquer une note, enchaîna avec Elina,
les notes soyeuses de la flûte et cristallines du chromaphone tournoyaient langoureusement dans l’air matinal, elles terminèrent l’adagio ensemble et le reprirent aussitôt, elles étaient sur la même longueur d’ondes, Elina laissait échapper des petits éclats de rire,
les dernières notes s’envolèrent dans le ciel qui s’ensoleillait, Elina replia le chromaphone jusqu’à ne plus tenir dans sa main gauche qu’une tige de lumière blanche d’un mètre de long et d’une dizaine de centimètres de diamètre, sauta au bas de sa grosse roche et s’approcha de l’abri,
«je peux entrer?» demandat-elle,
«ben oui!» s’exclama Charlotte, en désactivant le champ de force,
«non! non!» lança Elina, «je veux entrer dedans! remets-le!»
«ah bon,» dit Charlotte, «tu le veux transparent ou opaque?»
«transparent,» dit Elina,
Charlotte le réactiva en poussière de vitre,
«maintenant dessine une porte,» dit Elina, «une porte coulissante, bleue, tu peux faire ça? comme le bleu du ciel, là,»
elle pointait de sa tige de lumière vers une bande de ciel turquoise, Charlotte pensa les instructions via son ordi, la matrice dessina une porte turquoise dans la membrane du champ de force, avec une coche à gauche à hauteur de la main et le haut arrondi,
Elina se rapprocha, passa sa tige de lumière dans sa main droite et, de la gauche, le bout de ses petits doigts dans la coche de la porte, la fit lentement glisser, sa teinte bleuissant comme de la vapeur de pastel la membrane du champ de force, elle entra, se retourna, referma lentement la porte, elle lâchait des petits rires de plaisir, puis lui tourna le dos, lâcha sa tige de lumière qui resta en suspension dans l’air et, montrant le motocycle,
«je peux m’assoir?» demanda-t-elle,
«t’es vraiment polie, toi,» dit Charlotte, «bien sûr que tu peux, attends, je vais remiser la lampe, la flûte aussi,»
«non, pas la flûte,» dit Elina,
«ah oui, c’est vrai,» dit Charlotte,
elle rangea la lampe et sortit les flùtes Éva et Asa qu’elle déposa sur le matelas à côté de la flûte Una,
«Fanta pouvait pas venir?» demanda-t-elle,
«Fanta ou pas-Fanta, c’est pareil,» répondit Elina, qui s’était assise en lotus sur la plateforme du motocycle, «j’ai faim,»
«moi aussi,» dit Charlotte, «sers-toi, moi je vais faire un brin de toilette avant,»
«je peux moi aussi?» demanda Elina,
«faire un brin de toilette?» demanda Charlotte,
«oui,» répondit Elina,
«bien sûr,» dit Charlotte,
elle sortit la toilette portative du coffre du motocycle, la déploya et d’un geste de la main invita Elina à y entrer,
la fillette se releva d’un coup comme sur des ressorts, bondit vers la toilette et s’y engouffra en riant,
«tu veux un fruit?» demanda Charlotte, la tête légèrement tournée vers la paroi de la toilette, «une barre nutritive? de l’eau aussi, ou du jus? il me reste du jus d’orange,»
«je veux tout,» lança tout haut Elina de l’intérieur,
Charlotte souriait, elle matérialisa une tablette antigravité sur laquelle elle disposa deux bouteilles d’eau, le jus d’orange, deux fruits en forme de poire, c’étaient ses derniers, et deux barres nutritives, puis qu’elle immobilisa entre le motocycle et le matelas, qu’elle descendit,
Elina sortit de la toilette en sautillant,
«regarde,» s’exclama-t-elle,
elle avait apposé un soupçon de jaune olive sur ses paupières et sur ses lèvres et avait coloré ses dix ongles de jaune fauve, c’était joli sur sa peau noire,
elle reprit sa place en lotus sur la plateforme,
«c’est beau chez toi,» dit-elle, «je vais t’attendre avant de manger,»
mais elle n’attendit pas, elle avait croqué la moitié d’un fruit et buvait le jus d’orange à même la bouteille quand Charlotte sortit de la toilette à son tour, qu’elle replia et rangea en réalisant qu’elle n’avait pas une seule fois pensé à se munir de vaisselle et d’ustensiles quand elle avait programmé la matrice du motocycle, — il y avait seulement quelques jours de ça et pourtant ça lui semblait si loin, elle avait l’impression parfois d’évoluer dans de l’espace-temps étiré, — c’est vrai qu’elle avait un outil polyvalent dans le fond du coffre qui pouvait servir aussi bien en cuisine qu’en mécanique en passant par l’arme défensive, mais qu’elle ne l’utilisait pas, elle n’en avait jamais besoin, c’était au cas où et c’était pas la même chose, au moins si elle avait pensé à programmer des verres, à la limite un seul, trop tard maintenant, il fallait les ressources de l’astronef pour modifier la matrice du motocycle, c’était pas grave, c’était pas important,
elle prit place sur son matelas, en lotus elle aussi, but une gorgée d’eau et croqua dans une barre nutritive,
Elina avait redéposé la bouteille de jus d’orange sur la tablette,
«je peux manger l’autre?» demanda-t-elle, en montrant le fruit en forme de poire, «toi t’as tes pommes,»
«oui,» dit Charlotte,
Elina s’empara du fruit ,
«c’est bon, han?» dit Charlotte entre deux bouchées,
«hmmm,» fit Elina, en s’essuyant le menton,
elles mangèrent en silence, Charlotte la moitié de sa barre nutritive, Elina l’autre moitié après ses fruits et la sienne, et vida le jus d’orange, elle savourait la nourriture, Charlotte la compagnie d’Elina, le soleil se pointait au-dessus des pics et valsait sur l’océan,
«t’avais faim,» dit Charlotte,
«je mange pas pour moi,» dit Elina,
«tu manges pour qui?» demanda Charlotte,
«pour les autres,» dit Elina,
«les autres?» dit Charlotte, «quels autres?»
«les autres,» dit Elina, «je les nourris comme toi tes pommes,»
«ah bon,» dit Charlotte,
elle jeta la bouteille de jus vide dans l’interface de recyclage du coffre, garda une bouteille d’eau sur son matelas, donna l’autre à Elina, et dématérialisa la tablette, Elina avait méticuleusement nettoyé les deux gros noyaux des fruits, d’abord dans sa bouche, ensuite avec de l’eau versée par Charlotte, avait soufflé dessus pour les sécher, puis les avait fourrés dans une poche de sa robe,
«c’est pas très pratique,» avait remarqué Elina, parce qu’il fallait un ordi pour faire couler l’eau d’une bouteille, on pouvait boire, pas faire couler si on n’avait pas d’ordi,
«j’y avais pas pensé,» avait rétorqué Charlotte, «je veux dire que quelqu’un d’autre que moi en aurait besoin, j’ai fait ça toute ma vie, c’est automatique, la prochaine fois je ferai mieux,»
Elina avait gardé la tête penchée un long moment, quand elle la releva elle avait pris un air sérieux,
«là où je t’emmène ça va être difficile,» dit-elle,
«difficile comment?» demanda Charlotte, «difficile pour moi? pour toi? difficile d’y aller ou difficile d’y être?»
«c’est pas un problème d’y aller,» dit Elina, «on a qu’à traverser le portail, le chromaphone comme tu dis, c’est de l’autre côté que ça va être difficile, on va laisser le chromaphone ici, dans ton abri,» elle parlait tout d’un coup avec la gravité et l’assurance d’une enfant plus âgée, «avec tout le reste, emporte juste tes flûtes, non, pas juste les flûtes, de l’eau aussi, tu peux remplir les bouteilles? et des barres nutritives, ça serait bien si t’emportais des barres nutritives, et tes produits, là, dans la toilette, tu voudrais les emporter?»
«je peux pas,» dit Charlotte, «c’est tout virtuel, mais je vais emporter toutes les barres nutritives, pis remplir les bouteilles,»
Elina regarda ses ongles, redevint fillette,
«c’est pas virtuel sur moi,» dit-elle,
«je sais,» dit Charlotte,
elle quitta le matelas, sortit son sac en bandoulière, le passa sur son épaule par-dessus la tête et y déposa les barres nutritives, il lui en restait neuf, les deux bouteilles d’eau remplies au réservoir du coffre encore aux trois-quarts plein, elle l’avait rempli la dernière fois près du ruisseau, plus le recyclage, et les trois flûtes, après quoi elle rangea la couverture et réduisit le matelas, referma le coffre, regarda alentour, elle n’oubliait rien, ah oui! elle oubliait quelque chose, l’abri, elle le rendit opaque, son coeur battait d’excitation et d’appréhension,
Elina la regardait d’un air amusé, puis se leva, se dirigea vers la tige de lumière qui n’avait pas bougé derrière le motocycle, l’étira des deux mains vers le bas en se penchant jusqu’aux chevilles comme si elle allongeait un tube au néon extensible, fit de même vers le haut sur le bout des pieds les bras tendus, lâcha un petit « ouf! », l’entrouvit au milieu comme des rideaux, la lumière de l’autre côté l’éclairait en contre-jour, elle se tourna vers Charlotte et lui tendit la main,
«viens,» dit-elle,
«oui,» souffla Charlotte, puis, un souffle plus haut, «mais difficile comment?»
elle prit la main d’Elina, elles traversèrent le portail,

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