l’adagio en dentelles

IV.51

Charlotte compte ses pommes sur son hologramme, elles sont belles, elle sont rouges, quelques-unes sont déjà tombées dans sa chair, ça lui fait un petit picotement sur la peau quand elles se détachent de leur branche, les feuilles sont plus larges, d’un vert plus foncé, en fait tout son torse est recouvert de branches, de feuilles et de pommes,
elle en a le double de sa première récolte, quand à l’aube, perchée dans son arbre, elle attendait l’exotriper,
comme tout ça est si loin maintenant!
aujourd’hui elle attend l’enfant métamorphe,
c’est drôle de se regarder sur l’hologramme, c’est comme si elle voyait le tatouage de son pommier en trois dimensions, comme si sa peau était un paysage dans lequel s’étiraient les branches de son pommier, ça serait marrant voir au-delà du pommier un pré se dérouler dans sa chair, ou le ciel entre les branches, mais non, quoiqu’elle pourrait très bien demander à son ordi de dessiner un tableau dans la peau verdâtre de son hologramme…
le tronc sur sa jambe gauche en recouvre tout le côté et les deux branches qui s’en détachent sur sa hanche sont solides et bien ancrées, avec des tas de petites branches qui courent sur son flanc,
elle peigne ses cheveux roux d’un coup de doigts, elle a décidé de les garder courts, à la garçonne, comme d’ahbitude elle est vêtue d’un short et d’un t-shirt, elle porte un sac en bandoulière à l’épaule, une paire de sandales traîne à côté de ses pieds, elle la transporte toujours avec elle, au cas où,
elle a activé la fonction transparence sur son hologramme, elle a autant de taches de rousseur qu’avant, pour ce qu’elle arrive à en voir sous la verdure de son pommier et dans la luminescence verdâtre de sa peau, non, en fait, elle en a plus, ça descend maintenant sur sa poitrine, jusque sous les omoplates dans son dos,
elle éteint l’hologramme et regarde alentour,
elle est assise sur une grosse roche plate qui fait partie d’une sorte d’enceinte de rochers, derrière, une forêt avec, au fond, des pics de montagnes, devant, une plage,
«encore une plage!» s’est-elle exclamée en débarquant, une belle plage de sable blond sur laquelle roulent les vagues bleues d’un océan,
le ciel est d’un mauve pâle, translucide, iridescent là où brille son soleil orange, au fond, dans le mauve plus foncé près de l’horizon, le trou noir fiché dans le coeur de la Galaxie comme un vortex d’inexistence, d’ici il n’a pas l’air énorme, une spirale de lumière scintillante le circonscrit, il ne se couche jamais, il valse légèrement au-dessus de l’horizon comme un soleil vu du pôle d’une planète inclinée sur son axe,
la nuit, c’est toujours un spectacle saisissant, si loin dans le bulbe galactique, où les étoiles sont si proches les unes des autres et forment des groupes si compacts que le ciel d’un bleu profond en est tout tapissé, même dans la clarté du jour quelques étoiles arrivent à scintiller,
avec toujours près de l’horizon le trou noir qu’on ne devine que par la spirale de lumière qui l’entoure,
des oiseaux colorés filent dans l’air doux, un peu chaud, humide même, qui sent bon la mer et les parfums de la forêt, des empreintes animales s’entrecroisent dans le sable, elle n’a rencontré aucun animal menaçant, ceux qu’elle a vus sont plutôt farouches,
sur sa gauche, à une trentaine de mètres, l’instrument de musique qu’elle avait décrit à Darsan, pas exactement comme elle l’avait décrit, ses cordes sont bien des tiges de lumière de couleurs, mais de longueurs croissantes, encastrées dans un rectangle irrégulier à l’armature en bois, il est à la hauteur de son estomac, elle avait eu raison pour ça, il repose sur quatre pattes finement ciselées, une pochette qui contient deux bâtons est accrochée à l’une des pattes,
elle a joué un peu de l’instrument, elle l’a appelé le chromaphone, il en est sorti de jolis sons,
à sa droite, plus près d’elle, l’astronef, son refuge,
elle est arrivée sur cette planète il y a quatre jours, elle l’a baptisée la planète Terminus, parce que d’ici, a-t-elle jugé, on ne peut que rebrousser chemin,
à moins qu’on décide de transiter autour du trou noir, juste de penser qu’elle s’en rapprocherait à bord de l’astronef la fait frissonner d’effroi,
elle est arrivée seule, effrayée, apeurée, découragée, désemparée,
le transit vers la naine orange il y a plus d’une quizaine de jours s’est bien terminé pour elle et l’astronef, pas pour Darsan, il a tout simplement disparu alors que l’astronef décélérait dans l’espace de la naine orange, il s’est dépixellisé, un moment il était là, en chair et en os, puis il a perdu de sa substance comme s’il devenait un hologramme, Charlotte pouvait voir à travers lui, il était de plus en plus transparent, jusqu’à s’effacer, Charlotte a poussé un cri d’horreur, elle a crié, «Sand! Sand!» elle a paniqué, elle s’est précipitée dans les deux holosuites, pas de Darsan nulle part, puis elle est restée prostrée sur le siège du poste de pilotage durant une heure qui lui parut interminable, complètement perdue,
un moment donné, dans un sursaut de colère, elle a crié dans le vide, «mais ça veut dire quoi, tout ça?»
elle a fini par se calmer, et a pris la décision de continuer, inutile de faire demi-tour, ça serait illogique même, elle ne s’arrêterait en chemin que pour réapprovisionner l’astronef, la trajectoire suivait une courbe ascendante vers l’amas globulaire, d’où provenait la musique, elle a transité jusqu’à l’amas, elle n’allait pas aussi vite que Darsan, mais un peu plus vite que Glass Bok, elle en était fière, faut dire qu’à bord d’un astronef comme celui qu’elle pilotait c’était plus facile, quand même,
la trajectoire comptait cinq naines oranges, elle a sauté de l’une vers l’autre sans oublier de laisser une balise à chaque étape, rongée par la peur, effrayée par sa solitude, Darsan lui manquait, certains jours, pendant que l’astronef filait dans l’hyperespace, elle aurait voulu hurler son désarroi, et elle a pleuré à chaudes larmes, perdre ainsi Darsan, alors qu’ils étaient si près du but, c’était injuste, cruel, où était-il? était-il même encore vivant? il fallait qu’il le soit, elle ne pouvait se résoudre à envisager qu’elle ne le reverrait jamais plus, la mère Bay s’était-elle trompée dans son message, que l’un réussirait où l’autre avait échoué? non, elle ne voulait pas y croire, sûrement qu’ils l’avaient mal interprété, mais où était-il?
«t’es où, Sand?» criait-elle, en fouillant dans la matrice de l’holosuite de l’exotriper, des fois qu’il y aurait été aspiré… «t’es où? t’avais pas le droit de me laisser toute seule, c’est pas juste!»
étrangement elle trouvait du réconfort dans la musique en provenance de l’amas globulaire et qui se précisait à mesure qu’elle s’en rapprochait, c’était une mélodie douce, triste, au rythme tranquille, qui la calmait, c’était comme si on voulait la rassurer, lui signifier qu’elle n’avait rien à craindre,
et cette impression plus que bizarre qu’elle l’entendait live, c’était absurde, même si la distance diminuait, pourtant l’impression était si forte, si prenante, si évidente, par contre elle n’arrivait pas à se faire une idée du musicien ou de la musicienne, c’était qu’une silhouette floue qui refusait de prendre forme dans son imagination, et elle n’arrivait pas non plus à se faire une image du lieu, comme si la silhouette jouait de son instrument dans le vide, dans rien,
arrivée en bordure de l’amas globulaire elle a su tout de suite vers quelle étoile se diriger avant même que l’astronef le lui confirme, une naine orange comme toutes les autres égrenées le long de la trajectoire, à cette distance et à sa vélocité elle l’a atteinte en quatre jours durant lesquelles elle a rangé l’intérieur de l’astronef comme s’il allait être inspecté, elle est retournée plus d’une fois dans l’holosuite de Darsan, espérant y trouver, elle ne savait pas quoi au juste…
parvenue au terme de son transit elle a pris le temps d’orbiter autour de la naine orange et de faire un relevé de son système planétaire, huit planètes, des dizaines de lunes, la musique provenait de la quatrième planète, celle qu’elle a nommé la planète Terminus,
elle l’a survolé, elle a localisé la source de la musique, sur une plage, mais dès qu’elle est apparue dans le ciel la musique a brusquement cessé et une forme humaine s’enfuyait et disparaissait dans la forêt, elle ne pouvait dire s’il s’agissait d’un enfant ou d’un adulte, ni de quel sexe, mais c’était définitivement une forme humaine,
elle a fait un rapide survol de la forêt, en vain, puis s’est posée sur la plage, elle a attendu un long moment avant de sortir, elle s’est assurée qu’elle ne courait aucun risque, elle a enfilé des espadrilles, pour cette première fois, après elle a opté pour ses sandales, et a fait quelques pas sur le sable, elle a jeté un regard fureteur autour d’elle, puis elle a mis ses mains en coupole devant sa bouche et elle a crié, «enfant métamorphe?»
elle ne savait même pas s’il s’agissait bien de l’enfant métamorphe, cette forme qui avait fui, mais logiquement elle voyait pas quoi d’autre, ou plutôt qui d’autre,
elle a lentement marché jusqu’à l’instrument de musique, le chromaphone, a touché du bout des doigts deux ou trois tiges de lumière, puis en a pincé deux ou trois autres, il y avait 96 tiges, de l’ultra violet, les plus courtes, aux infra rouge, les plus longues, du revers du doigt elle a balayé le clavier, qui a vibré d’un crescendo agréable,
remarquant les bâtons dans la pochette elle les a pris et a tapé sur les tiges, elle a essayé de créer un rythme en tapant alternativement sur quatre tiges, deux à la fois, bleu-rouge foncé, bleu-rouge clair, comme un signal, elle a crié encore une fois, «enfant métamorphe?»
les jours suivants elle a exploré la planète, elle a pris note des ressources disponibles, beaucoup d’eau fraîche, des déserts, des montagnes, des forêts, des plaines, des brousses, des plateaux, des toundras, toutes sortes d’animaux, toutes sortes de plantes, une variété satisfaisante de fruits comestibles, elle a aussi orbité quelques heures le jour de son arrivée autour de l’étoile pour réapprovisionner l’astronef en énergie,
quand à l’enfant métamorphe, s’il s’agissait bien de cette créature invraisemblable, l’astronef détectait une présence définitivement humaine, mais il n’arrivait pas à la localiser, comme si elle était toujours hors focus, tout ce qu’il a pu déterminer avec certitude c’est que la présence vit sur une île en plein milieu de l’océan, une grande île, une centaine de kilomètres en longueur, une soixantaine en largeur, tropicale, bruyante, dont la forêt rappelle à Charlotte celle autour du plateau de la biosphère, pas aussi humide cependant, délimitée par des montagnes sur le rivage opposé,
la présence est ici, sur l’île, les sondes de l’astronef ne mentent pas, mais pas moyen de savoir exactement où, dès que l’astronef croit l’avoir détectée ici, elle n’y est plus, elle est ailleurs, comme un principe d’indétermination à la Heisenberg, son ordi lui a refilé la référence,
«mais c’est complètement dingue!» s’est-elle écriée,
elle dort dans son holosuite, c’est plus prudent, elle prend ses repas à l’intérieur aussi, le plus souvent dans le poste de pilotage,
que les heures lui paraissent longues, toute seule dans l’univers! abandonnée par Darsan! si éloignée de sa mère! de douloureux soupirs d’amertume lui soulèvent la poitrine, elle a peur d’être prisonnière de la planète Terminus, elle se raccroche à l’espoir qu’elle pourra transiter vers les lieux habités comme bon lui semblera, d’ici là elle guette l’apparition de l’esquisse d’une présence!
après avoir tâté du chromaphone elle a décidé de jouer de la flûte raméenne et c’est en jouant de cet instrument qu’elle a aperçu une tête qui dépassait de derrière un arbre, elle s’est arrêtée de jouer et a appelé, mais la tête s’est éclipsée, elle a pensé la poursuivre, a décidé que non, elle a joué de la flûte encore un peu, puis le lendemain, sans que la présence se manifeste, elle s’est réessayée au chromaphone, sans résultat, hier soir, munie de sa flûte, elle s’est aventurée sous le dôme sans lune des étoiles que le trou noir semble aspirer vers l’horizon comme un aimant, et a cru apercevoir pendant qu’elle jouait un corps assis sur une roche dans la pénombre, mais dès qu’elle a tourné la tête pour mieux voir il a bondi dans la forêt,
«ah ben ça alors!» s’est-elle exclamée,
elle ne l’a pas revu depuis, aujourd’hui peut-être ou ce soir, elle tire la flûte de son sac, non, pas tout de suite, elle la remet dans le sac et en sort une barre nutritive, en mange la moitié, mastiquant lentement, pensive, le regard perdu sur l’océan, remballe la barre, la remet dans le sac, sort une bouteille d’eau, avale quelques gorgées, rebouchonne la bouteille, la remet dans le sac, ressort la flûte, celle qu’elle a nommée Una, du prénom de sa grand-mère, c’est sa préférée, sans raison particulière sinon le nom qu’elle lui a donné, s’humecte les lèvres, et joue un air tendre, qui roule calmement comme les vagues sur le sable,
elle a décidé cette fois-ci de ne pas chercher à voir, elle regarde ses doigts sur la flûte, son ordi l’avertira si la présence vient par derrière, pas qu’elle a vraiment peur, oui, un peu, pas beaucoup, vaut mieux tout prévoir, peut-être, sûrement même à son comportement, que la présence a plus peur qu’elle, de toute façon s’il y a danger l’astronef entrera en action,
elle pense fermer les yeux, non, c’est trop, elle les garde ouverts, il lui faut voir, même si ce n’est que ses doigts qui dansent sur la flûte avec le sable et l’océan en arrière-plan, les notes planent sur le bruit ambiant, parfois le cri perçant d’un oiseau les étouffe, elle joue un air qu’elle a composé avec la matrice de son holosuite, en puisant dans les données raméennes et en pensant à Dim249 des 2de3, et qu’elle a appelé l’adagio en dentelles,

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