un effet de synchronicité

IV.52

Charlotte eut beau jouer de la flûte, du chromaphone aussi, l’enfant métamorphe, s’il s’agissait bien de cette créature étrange, ne daigna plus se manifester, elle arpenta la plage de long en large, la flûte au bec, et chaussée d’espadrilles, en effet, un après-midi qu’elle était comme à son habitude assise sur sa roche, pieds nus, et qu’elle jouait de son instrument, elle aperçut une espèce de scolopendre qui émergeait du sable et qui se dirigeait rapidement vers son pied droit, elle sauta debout sur sa roche, le petit animal mesurait au moins dix centimètres, il était jaune strié de fines bandes bleues, quatre longues antennes vrillaient au bout de sa tête, il avançait en zigzag et s’arrêta sur l’une de ses sandales restées sur le sable, elle ne savait pas trop quoi faire, et s’il grimpait sur la roche et qu’il était venimeux? il l’était, et elle avait paniqué pour rien, l’astronef projeta un rayon de dispersion, le scolopendre replongea précipitamment dans le sable, elle récupéra ses sandales, les chaussa et courut se mettre à l’abri dans l’habitacle, elle frissonna à la pensée de toutes ces heures qu’elle avait passées pieds nus sur la plage,
«t’aurais pu m’avertir avant qu’y avait ces bestioles dans le sable,» lança-t-elle à la matrice de l’astronef, qui l’informa via son ordi que ces scolopendres vivaient dans des couches argileuses du sous-sol, d’où ils ne sortaient jamais, «celui-là s’était perdu, c’est ça que t’es en train de me dire?» ajouta-t-elle, sans attendre de réplique,
depuis elle ne sortait plus que chaussée d’espadrilles.
elle ne fit pas qu’arpenter la plage, elle explora des sentiers qui s’enfonçaient dans la forêt, elle n’allait jamais très loin, même si l’astronef volait à quelques mètres au-dessus, prêt à toute éventualité, en vain, aucune trace de l’enfant métamorphe nulle part, il ne brillait que par son absence,
elle en vint même à douter qu’elle l’avait vraiment aperçu auparavant, peut-être l’avait-elle halluciné? non, l’astronef avait bien enregistré ses apparitions furtives, mais le plus étrange, le plus frustrant, c’est qu’au moment même où il en avait capté la présence il ne pouvait affirmer avec certitude qu’il avait effectivement été là,
«mais ça veut dire quoi, ça?» lança-t-elle, exaspérée, «on joue à cache-cache ou quoi?», puis, s’adressant directement à la matrice de l’astronef, «il est là ou il est pas là, faudrait décider,»
elle se demandait quoi faire, elle pensa tout laisser tomber et prendre le chemin du retour, à bout d’idées elle décida d’activer des hologrammes interactifs de sa mère, de Selsie, même de Stella, de Darsan aussi, espérant un avis, un conseil, une réponse,
«qu’est-ce que tu ferais, toi, à ma place?» demanda-t-elle à l’hologramme de Selsie,
«je serais pas à ta place parce que je me serais jamais embarquée dans une telle aventure,» répondit l’hologramme,
«c’est pas gentil, ça, Selsie,» dit Charlotte, «tu pourrais essayer de m’aider plutôt, non?»
«t’aider comment?» rétorqua l’hologramme, «je sais pas ce que je ferais, je serais morte de peur, ça c’est sûr, non, tu vois, je sais très bien ce que je ferais, si jamais j’étais dans ta situation, je reviendrais au plus vite,»
«ouais, c’est peut-être ce que je devrais faire,» dit Charlotte,
«je voudrais te prendre la main,» dit l’hologramme, qui était venu s’assoir sur le lit de Charlotte, «je voudrais tellement te rassurer,»
«ben tu peux pas,» dit Charlotte, un peu rudement, prenant place à côté de l’image tridimensionnelle de sa copine, «excuse-moi, je voulais pas dire ça, ben pas comme ça,»
«je sais,» dit l’hologramme, puis, montrant du doigt les statuettes holographiques statiques des êtres chers à Charlotte disposées sur la tablette, «je vois que tu nous gardes près de toi,»
«ouais, vous êtes toutes là,» dit Charlotte, «je voudrais tellement te prendre la main moi aussi,» ajouta-t-elle, «y a personne ici, tu te rends compte? je peux toucher personne,»
«personne?» dit l’hologramme, «y a Sand, non?»
«il a disparu,» souffla Charlotte,
«tu m’effraies,» dit l’hologramme, «raconte-moi,»
elle raconta, après quoi elles se dirent au revoir, Charlotte désactiva l’hologramme et activa celui de sa mère, et dès que celle-ci lui apparut, même s’il ne s’agissait que d’une programmation de pixels, elle ne put se retenir et éclata en sanglots, comme elle aurait voulu que l’hologramme prenne chair et la serre dans ses bras! sa seule consolation residait dans le doux regard et les paroles encourageantes de la représentation de sa mère,
«mais je suis toute seule, maman,» s’écria-t-elle à travers ses sanglots, «toute seule, je sais pas quoi faire, tu m’as abandonnée, vous m’avez tous abandonnée, même Sand a disparu,»
elle espérait que la nouvelle de la disparition de l’exotriper susciterait une parole éclairante de l’hologramme, il n’en fut rien,
«on n’est jamais seule,» dit l’hologramme, «même quand on est seule on ne l’est pas, je suis toujours avec toi,»
«c’est bien joli, ça,» dit Charlotte, «mais t’es pas ici, avec moi,»
«ne désespère pas, ma chérie,» dit l’hologramme, «je ne t’ai pas envoyée si loin pour que tu ne reviennes pas, aie confiance,»
Charlotte séchait ses larmes,
«c’est toi qui parle,» dit-elle, «ou c’est moi qui te fait dire ça?»
«ce sont mes mots,» dit l’hologramme, «même si ce sont les tiens,»
«même en hologramme tu peux pas t’empêcher de parler en énigmes!» lança-t-elle,
«viens près de moi,» dit l’hologramme, en faisant quelques pas vers elle,
Charlotte se rapprocha, l’hologramme posa ses mains pixellisées sur ses épaules, même si elle ne pouvait rien sentir sur sa peau elle avait l’impression que sa mère la touchait par-dessus le gouffre des années-lumière,
«aie confiance, ma chère Charlotte, aie confiance» dit l’hologramme, «je suis avec toi toujours, et les mères sont avec moi toujours, t’as poursuivi ton étude de la Vieille Histoire?»
le coq-à-l’âne provoqua un petit ricanement chez Charlotte, l’hologramme souriait,
«t’en as de bonnes, toi,» dit Charlotte, «pas vraiment ces derniers temps, maman, pourquoi tu me demandes ça?»
l’hologramme retira ses mains et, au lieu de répondre à Charlotte, lui demanda si elle avait pensé à activer un hologramme de Darsan,
«ah ben!» dit Charlotte, «j’y avais pas pensé, c’est une bonne idée,»
«sa disparition a peut-être laissé des traces dans le champ des probabilités holographiques,» dit l’hologramme,
«ouais, c’est possible,» dit Charlotte, «c’est ce qu’il dit toujours, Sand, quand j’extrapole, c’est possibel, qu’il dit,»
elles échangèrent encore un bout, puis, le coeur gros, Charlotte désactiva l’hologramme, mais avant de passer dans l’holosuite de Darsan et d’activer son hologramme, elle fit apparaître celui de Stella, l’ourse renifla autour d’elle, se balançant sur ses pattes, l’air affolé, elle ne comprenait pas du tout où elle était, quand elle aperçut Charlotte elle lâcha un gémissement comme si elle voyait un fantôme, elle se leva sur ses pattes de derrière, avança de quelques pas, recula aussitôt, retomba sur ses pattes de devant et secoua la tête en tous sens comme si elle voulait exprimer son désarroi,
«Stella, c’est moi,» dit Charlotte, mais l’ourse ne comprenait, «pardonne-moi, Stella, j’aurais pas dû,»
elle désactiva l’hologramme, contrite, et se précipita dans l’holosuite de Darsan, ça lui fit un choc de le revoir, il avait l’air perdu,
«t’es où, Sand?» demanda-t-elle, la gorge serrée, «es-tu même encore en vie?»
l’hologramme regarda alentour, il reconnaissait son holosuite, il porta son regard sur Charlotte,
«je ne sais pas,» dit-il, «je pense que oui,»
«que oui quoi?» demanda Charlotte,
«je pense que je suis vivant,» répondit-il, fronçant les sourcils, «et si je suis vivant je ne suis pas loin,» murmura-t-il,
«pas loin?» s’exclama Charlotte, «où? ici? sur l’île?»
«si je suis vivant je ne suis pas loin,» répéta-t-il,
«c’est tout ce que tu peux dire?» rétorqua-t-elle,
«que dit ma ligne de vie?» demanda-t-il,
«elle s’est arrêtée quand t’as disparu,» dit-elle,
«ni mort, ni vivant, donc,» dit-il,
«en quelque sorte,» dit-elle,
«cherche-moi sur l’île,» dit-il, «si j’existe j’y suis,»
«tu crois?» dit-elle, «ouais, je vais chercher, c’est ma mère qui m’a suggéré de t’activer, comment qu’elle a dit?» elle consulta son ordi, «ah oui, ta disparition a peut-être laissé des traces dans le champ des probabilités holographiques,»
«c’est possible,» dit l’hologramme,
Charlotte éclata de rire,
«tu dis toujours ça, c’est possible,» dit-elle,
l’hologramme souriait,
«alors?» demanda Charlotte, «t’as laissé des traces ou pas?»
«je ne sais pas,» répondit-il après un moment de réflexion, «plus tard, réactive-moi plus tard,»
«quand?» insista-t-elle,
«je ne sais pas,» répéta-t-il, «plus tard,»
«ouais, c’est pas mal imprécis, ça,» dit-elle,
«désactive-moi maintenant,» dit-il,
ce qu’elle fit,
il lui fallut ensuite réapprovisionner l’astronef en énergie auprès de l’étoile, les hologrammes interactifs étant gourmands en ressources, elle était perplexe, elle savait très bien qu’un hologramme interactif n’était qu’extrapolation, que virtualité, un champ de probabilités comme avait dit celui de sa mère, qu’il ne représentait que ce qui pouvait être, pas ce qui était réellement, en plus que ses désirs à elle, Charlotte, ses attentes, son anticipation en influençaient le comportement, c’était inévitable, l’interaction avec ceux de sa mère, de Selsie et de Stella l’avait bouleversée, elle s’y était attendue, par contre avec celui de Darsan ou bien elle s’était faite des illusions et lui avait fait dire ce qu’elle espérait entendre, quoiqu’elle l’aurait dit autrement, ou bien l’hologramme avait parlé en temps réel, il y avait eu synchronicité entre Darsan, s’il était vivant, et son hologramme, était-ce même possible? mais si c’était le cas…
puis même si ce n’était qu’un jeu de miroirs, qu’elle s’était adressée à elle-même à travers les hologrammes, au moins l’interaction lui avait permis de formuler ses pensées, c’était toujours ça de pris,
elle observait le système planétaire sur l’écran du poste de pilotage pendant que l’astronef se ravitaillait en énergie stellaire, elle essayait de ne pas sauter aux conclusions, de ne pas se laisser emporter par un espoir qui risquait de tourner court,
mais si c’était le cas…
elle décida de quadriller l’île dès que l’astronef aurait fini de se recharger, elle l’avait survolée plusieurs fois, mais cette fois-ci elle se concentrerait sur des traces potentielles de Darsan, elle n’osait trop y croire, malgré tout c’est dans un état de fébrilité qu’elle tentait de réprimer qu’elle avala un collation alors que la jauge de l’astronef franchissait la barre des 90 %, encore une dizaine de minutes, elle entra les paramètres de recherche dans la matrice de l’appareil via son ordi, se cala confortablement dans le siège devant le poste de pilotage, le sien, celui de Darsan restait vide à côté, puis, le ravitaillement terminé, retourna vers la planète Terminus,
le soir était tombé sur l’île, pas de problème, l’astronef voyait dans l’obscurité, elle en inspecta systématiquement près du tiers en partant de la plage, elle volait bas, l’astronef frôlait la cime des arbres, et lentement, son attention focalisée sur les données qui défilaient sur l’écran multiple du poste, ça grouillait d’activité nocturne en dessous, le passage de l’astronef déclenchait des réactions de peur et d’agressivité chez les animaux, des oiseaux qui ressemblaient à d’énormes chauves-souris apparurent de nulle part et passèrent en glapissant devant l’astronef comme s’ils voulaient l’intimider et le chasser des lieux, puis retournèrent d’où ils venaient, l’astronef détermina qu’ils habitaient dans les montagnes de l’autre côté de l’île,
«ben, qu’ils y restent,» dit Charlotte,
au bout de quelques heures elle dut se rendre à l’évidence, les capteurs de l’astronef avaient ajouté de l’information à celles déjà récoltées sur l’île, l’enfant métamorphe continuait de jouer au principe d’incertitude, il était à la fois partout et nulle part, mais des traces potentielles de Darsan, rien,
elle était fatiguée, elle revint sur la plage, le chromaphone n’avait pas bougé, elle pensa sortir, juste sauter au bas de l’astronef et respirer l’air de la nuit sans aller nulle part, mais elle n’en avait pas vraiment envie, elle repassa en revue les données collectées, voir si quelque chose n’était pas passé inaperçu, elle laissa tomber au bout de quelques minutes, ça servait à rien, elle se sentait déprimée, frustrée, contrariée, elle se secoua,
«non, non, non, pis non!» dit-elle à voix haute, d’un air décidé, «je veux pas croire que je fais tout ça pour rien, Sand, tu vas me répondre!»
elle se précipita dans l’holosuite de l’exotriper, activa son hologramme interactif et se planta fermement devant lui,
«Sand, écoute-moi,» dit-elle, «entends-moi, fais-moi un signe, donne-moi un indice, tu sais ce que je viens de faire? je viens de passer,» elle consulta son ordi, «exactement trois heures cinquante-deux minutes à chercher des traces potentielles de toi, j’ai pas fait toute l’île, j’ai pas fini, je vais reprendre plus tard, mais toi, faut que tu me donnes un signe, faut que t’aies laissé une trace quelque part, tu comprends?»
«j’ignore encore comment te faire signe,» dit l’hologramme, puis, se montrant des doigts, «seulement ici,»
«seulement ici?» dit-elle, «attends, tu dis que t’ignores encore, dans le sens que t’es sur l’île et que tu essaies de me faire signe?»
«seulement ici, Charlotte,» répéta-t-il, «seulement ici,»
«élabore, veux-tu?» dit-elle, impatiente,
l’hologramme ne put réprimer un petit sourire,
«je suis incapable de déterminer si je parle pour toi ou pour moi,» dit-il, «je ne sais même pas si je suis vivant,»
«oui, tu l’es!» l’interrompit-elle,
«je ne sais même pas si je suis vivant,» reprit-il, «et si je le suis, j’ignore dans quel état je le suis, et si je te parle ou c’est toi qui parle à travers moi, mais Charlotte, il y a…» il cherchait ses mots, «il y a une connexion, je crois, un effet de synchronicité,»
«ah! c’est exactement ce que j’ai pensé moi aussi,» s’exclama-t-elle,
«oui,» dit-il, «un lien sychrone entre l’hologramme et moi, s’il y a un moi, ou entre toi et l’hologramme,»
«pourquoi pas entre toi et moi à travers l’hologramme?» dit-elle,
«c’est possible,» dit-il, «tu m’activeras quand tu reprendras ta recherche,»
«mais en voilà un, de signe!» s’écria-t-elle, «tu crois pas?»
«tes pommes sont belles,» dit-il,
«c’est maintenant que tu t’en aperçois,» dit-elle, sur un ton sarcastique, ç’avait été un des premières remarques de sa mère et de Selsie quand elle en avait activé les hologrammes, «elles sont mûres, tu sais que j’en ai le double de la dernière fois, mais revenons à nos moutons, veux-tu? c’est extrême, ce que tu me dis, je veux dire à propos des liens synchrones, pis de ton hologramme que tu me conseilles d’activer, ça veut dire de quoi, non?»
«pas nécessaire de m’activer à pleine capacité,» dit-il, «une silhouette interactive suffira, j’irai te rejoindre dans le poste de pilotage, et seulement quand tu reprendras ta recherche,»
«ouais, ouais, je sais,» dit-elle, «inutile de gaspiller l’énergie, mais Sand, c’est extrême, ah là, tu me fais plaisir,»
«t’emballes pas trop, quand même,» dit-il,
«je m’emballe pas,» répliqua-t-elle, «ben, un peu, tu comprends?»
elle resta plantée un bon moment dans l’holosuite de Darsan après en avoir désactivé l’hologramme, puis alla s’assoir devant le poste de pilotage, inclina le siège vers l’arrière et contempla le ciel étoilé dans la transparence de l’habitacle, le trou noir se trouvait hors de son champ de vision et ça faisait bien son affaire, mais il était là, sa présence était manifeste, il aspirait la lumière des étoiles en un mouvement parabolique de photons, il dessinait un courant sous-jacent d’énergie dans la coupole du ciel, c’était beau et effrayant à la fois,
elle s’endormit d’un sommeil profond au bout de quelques minutes,