des histoires dans la cuisine

V.66

«une fois j’étais une fille,» disait Fanta, «tous les matins j’allais chercher de l’eau avec ma grande soeur dans un puits à un demi kilomètre du village, le soleil venait juste de se lever, l’air était encore frais, mais la journée s’annonçait chaude, on placotait comme des bonnes, ma soeur et moi, même si à chaque fois qu’on entendait le bruit d’un avion on se rentrait la tête dans les épaules comme par réflexe, on était contente, ma soeur et moi, parce que notre frère aîné arrivait dans la journée, il avait terminé ses études universitaires en France, il était diplômé en agriculture, toute la famille était très fière de sa réussite, il nous avait écrit dans ses lettres qu’il revenait avec tout plein d’idées pour améliorer le sort des fermiers dans la région, puis, alors qu’on tirait l’eau du puits, ma soeur vit trois drones qui planaient au-dessus du village, tu sais c’est quoi un drone?»
Charlotte fit signe que non, son ordi lui refila l’information, Fanta poursuivait son histoire,
«c’est une machine diabolique, y a pas de pilote, elle est contrôlée à distance par quelqu’un à des milliers de kilomètres de là, il voit sur un écran ce que les caméras du drone lui transmettent, c’est une machine de destruction qui lance des missiles sur le monde, qui les mitraille aussi, ceux-là tournaient au-dessus du village comme des gros insectes malfaisants, ils avaient l’air de chercher une cible, on le savait, ma soeur et moi, ce qu’ils cherchaient, tout le village le savait, ils cherchaient les cinq résistants qui s’étaient réfugiés parmi nous, ils étaient arrivés quatre jours plus tôt dans un état effroyable, ils étaient affamés, ils avaient pas dormi pendant des jours, ils avaient peur, poursuivis qu’ils étaient par l’armée d’occupation, nous, dans le village, on les a tout de suite cachés, on les a soignés, on les a nourris, moi et ma soeur on a aidé, il y en avait un, le plus jeune, un beau grand garçon aux cheveux frisés, il me souriait pendant que je soignais une blessure qu’il avait au pied droit, il avait peur, lui aussi, comme ses camarades, mais en même temps une lueur farouche brillait dans son regard, et son sourire, il ne me reste de lui que son beau sourire,»
Charlotte et Fanta étaient assis sur des tabourets le long du comptoir de la cuisine dans la maison vétuste, c’était pas une cuisine bien fournie, une glacière vide à la porte à moitié arrachée gisait dans un coin, les armoires étaient presque vides elles aussi, des fruits secs et des denrées non périssables rassemblées dans l’armoire du milieu comme des oasis dans le désert des tablettes, il y avait bien un évier avec un robinet, mais qui ne laissait couler qu’un mince filet d’eau, c’est en tout cas ce qu’avait affirmé Fanta, qui remplissait régulièrement des contenants en plastique qu’il rangeait sur le comptoir, une table bancale et quelques chaises complétaient le mobilier, une porte au bout du comptoir donnait sur les toilettes, comme dans le reste de la maison il n’y avait pas de fenêtres, une lampe sur pied assurait l’éclairage,
«ah, je sais c’est quoi, ça!» s’était-elle exclamée en voyant le fil de la lampe branché dans une prise de courant et se rappelant sa visite avec Selsie dans le salon des jeux vidéos au Grand Bazar d’Arcade,
Fanta continuait son histoire en croquant des dattes, il avait ôté sa couronne de papier et sa perruque jaune et les avait déposées sur la table, il avait les cheveux crépus noirs,
«puis tout d’un coup les drones se sont mis à déverser le feu sur le village, moi et ma soeur on a crié, on a lâché chacune notre seau d’eau et on s’est mise à courir vers le village, on était pas les seules autour du puits, d’autres villageoises s’attelaient à cette corvée comme nous tous les matins, et toutes on s’est précipitée en criant et en hurlant, je courais le plus vite que je pouvais, mais toutes les autres, plus grandes, m’avaient devancées quand j’arrivais en vue des premières maisons, c’était l’enfer, ça explosait partout, un missile a frappé notre petit centre communautaire qui a explosé comme un champignon, d’autres missiles tombaient ailleurs, les gens couraient, les drones les fauchaient à la mitraillette, j’ai vu ma mère sortir de notre maison en feu avec le corps de mon petit frère dans ses bras, une voisine et ma soeur couraient vers elle, puis une explosion les a démembrées, il ne restait plus rien d’elles que des membres éparpillés qui fumaient et qui saignaient,»
Fanta s’arrêta de parler un moment, il se frotta les yeux comme s’il voulait chasser les images qu’il évoquait,
«je sais pas combien de temps l’attaque a duré, moi j’étais tombée sur le derrière, j’étais figée, j’étais incapable de bouger, j’ai vu comme au ralenti un missile frapper la maison où les résistants étaient cachés, j’ai imaginé le beau grand garçon aux cheveux frisés déchiqueté par l’explosion, je voulais crier son nom, je voulais crier le nom de ma mère, le nom de ma soeur, le nom de mon frère, j’ai pas de père, il était résistant lui aussi et il a été tué au combat, je pouvais pas crier, aucun son sortait de ma bouche, j’avais la gorge sèche et brûlante comme si j’avais avalé du sable chaud, je restais là, assise sur mon derrière, complètement paralysée, un moment donné des balles ont fait gicler la terre devant moi, juste devant moi, quelques centimètres de plus et elles me touchaient, j’ai pas bronché, je pouvais pas, j’ai déjà vu la mort et la destruction, mais là c’était mon village, c’était ma famille, c’était mes voisins et mes voisines, j’étais pétrifiée, en même temps je ressentais aucune émotion, c’était comme si le carnage dont j’étais témoin m’avait vidée de tout ce qui était moi, comme si le feu et le vacarme avait soufflé tout l’oxygène et ce que je respirais c’était pas de l’air mais de l’horreur, puis tout s’est arrêté, les drones sont repartis, il restait plus rien du village, juste des ruines fumantes et des corps déchirés, je suis restée longtemps sans bouger, des pleurs et des cris me parvenaient des survivants, il y en restait pas beaucoup, presque tous blessés, un voisin s’est approché de moi, il était couvert de sang mélangé à de la suie, il pleurait, il s’est penché sur moi, il a dit quelque chose mais je comprenais pas ce qu’il disait, comme s’il me parlait dans une langue étrangère, comme tantôt, il m’a prise dans ses bras, plus tard, beaucoup plus tard, j’ai pleuré,»
il donna des petits coups de poing sur le comptoir comme s’il essayait de réprimer ses émotions, il fixait Charlotte, mais il n’avait pas l’air de la voir, comme s’il regardait à travers elle, ils s’étaient touchés à nouveau en entrant dans la cuisine comme ils l’avaient fait plus tôt dans la grande salle, avec le même résultat, elle qui ne touchait rien, lui qui ressentait des picotements, et maintenant, alors qu’il n’avait pas l’air de la voir et qu’elle regardait dans le puits de ses pupilles, elle éprouvait la même sensation d’être séparée de lui par des couches de réalités,
«ça, c’était quand j’étais une fille,» dit-il tout d’un coup, revenant au moment présent,
«c’est pas drôle,» dit-elle, «moi non plus j’ai pas de père, mais c’est vraiment pas dramatique comme toi, ben, comme toi quand t’étais une fille, je veux dire, est-ce que t’as revu ton frère?»
«non,» dit-il, «j’ai appris plus tard qu’il avait été retenu à l’aéroport à son arrivée au pays, c’est tout ce que je sais,» puis, après un moment de silence, «raconte-moi une histoire,» ajouta-t-il,
«une histoire?» dit-elle, «quelle histoire?»
«une histoire de ton monde à toi,» dit-il,
«m’ouais,» fit-elle, en fronçant les sourcils, «attends, je réfléchis, …, j’ai trouvé, je sais quoi,»
elle lui raconta les fois qu’elle cueillait des baies avec Stella, son amie ourse, elle le raconta comme elle l’avait fait avec Darsan le jour de son arrivée à Valence, puis elle lui parla de son amie Selsie, de leurs divergences en goûts musicaux, comment un jour elles avaient scellé leur amitié, Fanta avait souri en entendant la formulation de leur pacte, — moi, Charlotte Bay, j’unis maintenant et pour toujours mon unicité à la similarité de Selsie Ophélia K2, dite Okédou; moi, Selsie Ophélia K2, dite Okédou, j’unis maintenant et pour toujours ma similarité à l’unicité de Charlotte Bay, — leur séjour sur Arcade, elle lui parla aussi de Dorothée, comment elle l’avait vue naître à distance,
Fanta écoutait avec attention, des éclairs d’enthousiasme et de gaîté dansaient dans ses pupilles,
«c’est des contes de fée que tu me racontes là,» dit-il, après qu’elle se fut tue,
«des contes de fée bien réels, tu sauras,» dit-elle, «c’est ma vie à moi,»
«tu peux me la faire connaître?» demanda-t-il, «j’aimerais ça vivre dans ta vie, on aimerait ça, toustes, tu peux? tu me l’as dit tantôt,»
«pis toi t’as dit que t’étais pas sûr que ça se pouvait,» répliqua-t-elle, taquineuse,
«je sais pas si ça se peut,» dit-il, en se frappant le menton trois fois du bout de l’index, «mais toi, tu peux?»
«Sand sait comment,» dit-elle, «on va avoir besoin de ton chromaphone, ton bâton lumineux, là,»
il l’avait accoté contre l’escalier avant de s’assoir par terre et de dessiner des étoiles dans la poussière,
«on va voir ta mère?» demanda-t-il, «c’est quoi son nom déjà? ah oui! Ono Bay, on va la voir?»
«ouais, la mère Bay,» dit-elle, «pis ma grand-mère aussi j’imagine, la mère Longshadow, Una Longshadow, mais on est pas rendu, Fanta, on a un long chemin à faire,»
Fanta sauta en bas de son tabouret et fit quelques steppettes en tournant sur lui-même, il était excité,
«t’es sûre que ça se peut?» lança-t-il,
«ben, y faut,» dit-elle, «parce que moi, je veux retourner chez moi, okay?»
«okay, okay,» fit-il, «on part maintenant?»
«ben, oui,» dit-elle, puis, mentalement, à Darsan [on fait comment?]
il lui indiqua la course à suivre, qu’elle répéta succintement à Fanta,
«mais avant,» dit-elle à celui-ci, «je voudrais voir ta chambre, puis celle d’Elina,»
(Sand) [ce n’est pas nécessaire, t’auras amplement le temps de les visiter dans mon holosuite sur l’astronef, tout est dans le chromaphone]
(Charlotte) [ah oui, c’est vrai, c’est logique]
même si elle ne comprenait pas vraiment,
«laisse faire,» dit-elle à Fanta, «on fera ça plus tard, pour le moment, ben, on s’en va,»

3 réponses à des histoires dans la cuisine

  1. catse dit :

    bientôt la technologie va rattraper ton récit ce ne sera plus un récit de SF mais la réalité ! et c’est pas jolie jolie ce que ça nous promet …
    comme je reprends par la fin j’ai sauté des tas d’étapes et je me retrouve avec une fille qui est un gars ..je supose que c’est pas un transgenre …

    t’as qu’à lire normalement vas tu me dire !!! et t’auras raison ah ah

    • Jean dit :

      Fanta, c’est l’enfant métamorphe, il est âgé d’une douzaine d’années dans sa forme « garçon », il est aussi Elina, une fillette de huit ans, elle apparaît la première fois dans l’épisode 56, une étrange conversation en plein milieu de la nuit,
      dans l’épisode 60, une porte au bout d’une jetée, Elina se transforme en Fanta (ce que lui appelle pas-Elina) devant le regard ébahi de Charlotte,
      Fanta, Elina, ce sont les noms que Charlotte a donné à ces deux manifestations de l’enfant métamorphe qui est, lui-elle, une incarnation des enfants de la Vieille Histoire,
      que tu lises à l’envers ou en désordre, c’est pas grave, parce qu’à partir de la partie IV. la planète Terminus, si le récit reste chronologique, décrivant la progression de Charlotte dans la forêt, il n’est plus logique (l’enfant ne l’étant pas),
      ce que nous promet la technologie, c’est pas joli, en effet, et c’est le rôle de l’enfant métamorphe, Fanta-Elina, qui l’a vécu dans sa chair et qui en a souffert, d’en faire part à Charlotte quand ils retourneront ensembles vers les lieux habités,

      • catse dit :

        bon ok vais faire un retour en arrière pour mieux comprendre car à prendre le train en marche je suis un peu perdue !

Laisser un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *