du prisme aux étoiles

V.65

ce qu’avait compris Darsan c’était que le trou noir qui régnait qui coeur de la Voie Lactée était responsable des manifestations de l’enfant métamorphe, cette énorme étoile repliée sur elle-même et qui emprisonnait la lumière agissait comme un amplificateur des souffrances de l’enfant métamorphe, elle avait capté ses cris lancés comme des coups de poignards dans la trame historique de l’humanité, ses appels à l’aide, ses hurlements de douleur, ses gémissements de peur, ses larmes de désespoir, elle avait enregistré l’état multiforme de son corps blessé comme un programme récolte les malfonctionnements d’un système informatique, et elle les régurgitait à travers l’espace-temps en un souffle toxique qui détruisait ce qui se trouvait sur son passage dans une sorte de rage aveugle, un désir noir de vengeance, en même temps qu’un appel maladroit à la consolation et à la guérison, un cancer émotionnel que l’humanité avait rejeté dans le cosmos et que le trou noir lui renvoyait en métastates malignes,
«je comprends pas vraiment,» dit Charlotte,
elle était de retour dans le prisme hexagonal en compagnie de Darsan,
«le trou noir agit comme une caisse de résonnace de la barbarie de la Vieille Histoire,» dit Darsan, «barbarie qui a pris la forme de l’enfant métamorphe et de toute la souffrance des enfants qu’il représente,»
«je veux bien, moi,» dit-elle, «mais qu’est-ce qu’on fait avec ça?»
«il faut ramener l’enfant métamorphe à Valence,» dit-il, «jusqu’au lieu solaire même, je crois, jusque sur Terre, les mères sauront quoi faire, en fait je ne vois pas qui d’autre que les mères pour régler ce problème,»
«pour mettre fin à sa souffrance, tu veux dire,» dit-elle, «okay, mais on fait comment?»
«on emporte le chromaphone,» dit-il, «enfin, le tube de lumière,»
«expique, je comprends toujours pas,» dit-elle, «ben, pas tout à fait,»
«le trou noir est le récepteur,» dit-il, «la noirceur derrière la porte que t’as ouverte tantôt en est la retransmission, l’interface entre l’espace-temps du trou noir et notre espace-temps à nous, le lien entre ces deux réels, et l’enfant métamorphe et tout ce qui l’entoure en est la manifestation tangible, la représentation, le programme, le logiciel qui nous permet d’interagir avec ces fragments de la Vieille Histoire et de trouver une solution à leur misère, et ce logiciel, c’est le tube de lumière, tout y est,»
«ah bon,» dit-elle, «même toi?»
«même moi,» dit-il,
«pourtant je peux te toucher,» dit-elle, «t’es là, devant moi, bien en vie,»
«le suis-je vraiment?» dit-il, «as-tu remarqué que pas une seule fois t’as touché l’enfant métamorphe? et que l’enfant métamorphe ne t’a jamais touché? ni Fanta, ni Elina?»
«c’est vrai, ça,» dit-elle, «même, je me rappelle, quand Elina a passé une partie de la nuit avec moi dans mon abri, elle se reculait quand je m’approchais d’elle, comme si elle voulait pas que je la touche,»
«parce qu’elle était là sans y être,» dit Darsan, «comme moi, je suis ici sans y être, je suis plus qu’un simple hologramme, si tu veux, mais moins qu’un être vivant, si je suis tangible pour toi c’est que t’as assimilé tous mes attributs d’être vivant depuis que j’ai débarqué sur Valence et que tu peux les projeter avec suffisamment de cohérence pour me faire tel que je serais si j’étais tangible,»
«donc, quand je te pince, là,» dit-elle, en lui pinçant le bras, «je pince une illusion,»
il grimaça en blague, elle ne lui avait pas vraiment fait mal,
«pas une illusion,» dit-il, «disons une réalité si bien augmentée qu’elle te paraît très réelle,»
«donc t’es mort et j’imagine tout,» dit-elle, prise d’un accès de mauvaise foi, «Elina pis Fanta ont jamais pu répondre à ça, quand je voulais savoir si t’étais vivant, t’étais là-bas, qu’ils disaient,»
«je suis bien vivant,» dit-il, «mais pas dans ta réalité à toi, dans celle de l’enfant métamorphe, notre réalité commune rend possible ma corporéité,»
«m’ouais,» dit-elle, en levant,
ils avaient pris place comme auparavant de part et d’autre de la petite table dans le prisme, elle alla remplir sa bouteille d’eau dans le synthétiseur derrière la carte de l’île, les pixels dansèrent sur elle en la traversant, sa bouteille remplie elle la remit dans son sac, vint pour retourner s’assoir, se ravisa et programma trois bouteilles supplémentaires,
«c’est de la projection d’H2O ça aussi?» lança-t-elle par-dessus son épaule pendant qu’elle rangeait les bouteilles pleines dans son sac,
«l’eau est universelle,» dit-il, alors qu’elle réapparaissait de derrière la carte de l’île, «elle transcende l’espace-temps,»
Charlotte reprit place dans son fauteuil et promena un long regard pensif sur le décor en plexiglas,
«bon,» finit-elle par dire, «je vais essayer de traduire ça dans mes mots,» elle prit une grande respiration, «le trou noir a avalé des morceaux de la Vieille Histoire et il nous les retransmet sous la forme de l’enfant métamorphe,»
«tu te souviens,» dit-il, «quand tu me racontais comment t’aurais aimé avoir un télescope assez puissant pour te poster à une douzaine d’années-lumière de Valence et te regarder naître? le trou noir est comme un télescope pointé sur la Vieille Histoire, plus qu’un télescope puisqu’il l’actualise et la rend manifeste,»
«manifeste jusqu’à un certain point,» objecta-t-elle,
«jusqu’à un certain point, oui,» dit-il, «les deux temporalités se touchent, celle de la Vieille Histoire et la nôtre,»
«pis peut-être que l’interface, c’est pas juste le noir derrière la porte,» dit-elle, «c’est toi aussi, non?»
«et l’astronef,» dit-il, «en quelque sorte, c’est plus complexe, ce sont tous des éléments qui s’imbriquent les uns dans les autres pour donner ça,»
il désigna l’alentour d’un large geste du bras,
«un jeu de miroirs,» dit-elle, «des poupées gigognes, des réalités dans des réalités, okay, j’ai compris, je suis toute seule ici, y a que moi de réellement réelle, le reste c’est que du passé ramené au présent, pis toi, ben, je sais pas, t’es notre passé commun, c’est drôle, pis c’est pas drôle, faut que je parle à Fanta,»
elle se leva, se rassit aussitôt,
«comment, l’astronef?» dit-elle,
«comme matrice de virtualisation, entre autres,» répondit-il, «comme banque de données aussi, j’imagine, je ne comprends pas tout moi non plus, et toutes ces portes, toi tu vois des portes, moi je vois des lignes de code qui ouvrent sur des plans de réalité, tu peux les toucher, les portes, les murs, le synthétiseur, tu peux t’assoir dans les fauteuils, parce que ce sont des objets usuels, faciles à matérialiser, mais tu ne peux pas toucher Fanta, ou Elina, parce que …»
«parce que ce sont des émotions,» l’interrompit-elle, «pas des vraies personnes, des émotions en forme de personnes,»
«des émotions en forme de personnes,» répéta-t-il en souriant, «ça résume bien leur état,»
«et moi faudra que je transporte tout ça dans mon sac,» dit-elle, en se levant, «avec en plus un morceau de trou noir, c’est pas gai,»
elle quitta le prisme et retourna dans la pièce centrale, Fanta était à genoux et du bout du doigt traçait des lignes dans la poussière,
«qu’est-ce que tu dessines?» lui demanda-t-elle en s’approchant,
il dessinait des étoiles, il ne releva pas la tête,
«une nuit je m’étais sauvé de la maison pour aller me tuer dans le bois,» dit-il, en continuant de dessiner, «j’avais emporté un couteau à pain, j’étais bien décidé à en finir, j’avais trop mal ici,» il montra son coeur du doigt, «c’était pas un gros bois, juste en arrière des maisons, je le connaissais par coeur, c’était notre terrain de jeu, j’avais marché jusqu’à une petite clairière où y avait le plus gros arbre du bois, je m’étais assis entre deux de ses grosses racines, elles étaient si grosses que c’étaient comme les bras d’un fauteuil, j’ai pris mon couteau comme ça,»
il mima le geste de tenir à deux mains un couteau la pointe sur sa poitrine, puis se remit à dessiner, sans relever la tête, il dessinait lentement, des étoiles à cinq branches, il en avait déjà dessiné une quinzaine, il avait commencé à droite, son ciel doublait maintenant le cap de ses genoux,
«je voulais pousser le couteau dans mon coeur,» continua-t-il, «je sentais la pointe sur ma peau à travers ma chemise, je voulais pousser, mais j’étais pas capable, j’avais peur que ça fasse mal, pis aussi j’aurais voulu emmener ma petite soeur avec moi pour la tuer elle aussi, je l’avais pas fait et je me sentais coupable, je me reprochais de l’avoir laissée toute seule, je serais plus là pour la protéger, pis dans ma tête j’arrêtais pas de dire à l’arbre, tu vois ce que tu me fais faire? tu vois ce que tu me fais faire?» il garda l’index droit en pause au-dessus de la pointe d’une étoile le temps de tracer rapidement un X de l’autre index à côté de sa cuisse gauche sans regarder, «ça tournait dans ma tête, tu vois ce que tu me fais faire? c’était de sa faute, à l’arbre, puis j’ai regardé le ciel et j’ai vu les étoiles, ah, je les avais souvent regardées, j’ai toujours aimé les étoiles, j’avais même commencé à apprendre leur nom et à les trouver dans le ciel, mais cette nuit-là j’ai eu un flash en les regardant, y avait pas de lune et elles étaient claires, là, full rare, pis j’ai compris que je pouvais leur crier ma peine, pis celle de ma soeur, elles écoutent, elles transmettent, elles reçoivent mon message,»
«elles se parlent,» dit Charlotte, après un moment de silence, pas sûre si elle devait dire quelque chose, «elles font de la musique aussi,»
il fit signe que oui la tête toujours penchée, elle remarqua une déchirure sur sa couronne en papier, il avait dû la forcer pour qu’elle reste en place, courbé comme il l’était l’épingle qui retenait sa couverte lui rentrait dans le menton,
il avait franchi le cap de ses genoux, il dessina une dernière étoile, de l’index droit, le buste pivoté, la main gauche sur la cuisse pour l’équilibre, puis se redressa, le regard sur son ciel,
Charlotte s’accroupit et traça un cercle autour du X, elle s’appliqua pour faire un beau rond, puis dessina une étoile dans le trajet de celle de Fanta avec une branche étirée vers le cercle,
«oui,» dit Fanta, après l’avoir regardé faire,
ils se relevèrent en même temps, ça les fit sourire,
«je vais te la faire écouter, la musique des étoiles,» dit-elle, en se frottant les mains pour chasser la poussière,
«quand? comment?» dit-il,
«je sais pas,» dit-elle, l’air coquin, «dans l’astronef, je pense,»
«oh, je me demande si ça se peut,» dit-il, l’air dubitatif, «mais ça serait super bien si ça se pouvait,»
«comment ça, si ça se peut,» dit-elle, «bien sûr que ça se peut, je sais pas comment, mais ça se peut, quand? bientôt j’espère,»
«tu veux manger?» dit-il, «y a encore un peu de nourriture dans la cuisine, j’ai faim, moi,»
«okay,» dit-elle, «mais avant je veux te toucher, je peux?»
«oui, tu peux,» dit-il,
elle tendit le bras, n’arriva pas à le toucher, il était là, devant elle, immobile, mais elle ne le touchait pas, même en mettant une main sur son avant-bras elle ne touchait rien, comme un reflet dans l’eau, insaisissable comme un ordi, comme s’il y avait un filtre entre les deux épidermes, un espace vide qui annulait le contact, Fanta ne bougeait pas, la tête tournée pour la regarder faire, surpris lui aussi,
«ah ben ça alors!» s’exclama Charlotte,
«moi je ressens des picotements,» dit-il,
«ah bon,» dit-elle, «touche-moi donc voir,»
elle retira son bras, il tendit le sien,
«même chose,» dit-il,
«moi aussi,» dit-elle, «c’est les réalités qui nous séparent, c’est pour ça, les couches de réalités, je devrais dire,»
il la toisa un moment, perplexe, puis ils prirent le chemin de la cuisine, lui enjambant son ciel, elle le contournant, pour ne pas effacer les dessins,

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