la lanterne magique

V.61

Charlotte suit Fanta dans un couloir hexagonal tout en miroir, sauf le sol, au milieu duquel court un tapis roulant en plexiglass blanc et sur lequel, en traversant la porte, elle a manqué perdre pied,
«attention, ça bouge,» a dit Fanta,
«t’aurais pu m’avertir,» a-t-elle dit, en reprenant son équilibre,
le sol est transparent de part et d’autre du tapis et laisse entrer la lumière du jour verdie par l’océan en dessous, la porte en bois derrière parait pour le moins incongrue dans sa paroi elle aussi en miroir,
«pourquoi t’as laissé le chromaphone derrière? ben, Elina?» demande-t-elle, «t’en as plus besoin?»
«plus maintenant,» répond-il, «plus tard, pour revenir dans ton abri,»
«ah bon,» dit-elle, «c’est logique,»
elle a posé cette question plus pour dire quelque chose que par véritable intérêt, c’est que le kaléidoscope de leur deux corps immobiles en mouvement reflétés à l’infini sur les panneaux du couloir est pour le moins vertigineux, le plafond c’est autre chose, c’est un miroir aussi, mais c’est pire, on se voit à l’envers l’océan par-dessus les pieds,
Charlotte prend la main de Fanta, elle a l’impression qu’elle va tomber dans une des ses réflexions sinon,
«c’est drôle,» dit-elle, encore une fois pour dire quelque chose plutôt que rien, «j’aurais pensé que nos voix auraient eu des effets d’échos, comme nos reflets,»
«ah!» dit Fanta, «j’avais pas pensé à ça,»
«comment, t’avais pas pensé à ça? qu’est-ce tu veux dire?» dit-elle, «c’est toi qui a fait tout ça?» ajoute-t-elle, avec un large geste du bras qui se répète à l’infini,
«ç’aurait fait un effet du tonnerre!» dit-il, «j’aurais dû y penser, ben, pas moi tuseul, les toustes, on l’appelle la lanterne magique,» ajoute-t-il, en montrant le couloir d’un large geste de son bras libre,
«la lanterne magique,» dit-elle,
«oui, c’est notre lanterne magique,» dit-il, un grand sourire aux lèvres, «c’est beau, han? pis c’est impressionnant, tu trouves pas?»
«ça, pour être impressionnant, ça l’est,» dit-elle, «c’est étourdissant aussi, au moins t’as pensé au tapis, ben je veux dire les toustes, au moins vous avez pensé au tapis, c’est que j’en avais asez de marcher, moi, j’aime pas marcher, juste sur des petites distances,»
«le tapis, c’est de moi,» dit Fanta, «pas des toustes, de moi,»
«ah bon,» dit Charlotte, «faudra que tu m’expliques c’est quoi la différence entre toi et les toustes, parce que tantôt t’étais Elina,»
«oui,» dit-il, «Elina aime ça, marcher, moi moins, des fois j’aimerais marcher pieds nus dans un grand champ d’herbe, mais y en a plus,»
«ben, dans la forêt, y en a de l’herbe,» dit-elle,
«c’est pas pareil,» dit-il,
le tapis roulant poursuit sa course comme si le couloir n’avait pas de fin, Charlotte s’aperçoit que l’océan s’éloigne en dessous, et à l’envers dans le plafond, mais elle ne jette que des regards furtifs en haut, ça lui donne le vertige,
«on monte?» demande-t-elle,
«on va tout droit,» dit-il,
son ordi l’informe qu’ils filent sur une droite tangente à la courbe de l’océan,
«on s’en va dans l’espace?» demande-t-elle,
«mais on est dans l’espace,» répond Fanta, sur le ton de l’évidence,
«je sais bien qu’on est dans l’espace,» rétorque-t-elle, «c’est pas ça que je veux dire, ce que je veux dire, ah, et puis laisse faire!»
la porte derrière a depuis longtemps disparu, l’océan disparaît à son tour, il n’y a plus qu’eux dans la répétition statique de leurs reflets, c’est comme s’ils étaient immobiles, même si Charlotte voit bien qu’ils bougent, elle a lâché la main de Fanta, elle s’est ajustée,
une ouverture hexagonale qui baigne dans une lumière douce se dessine enfin au bout du couloir, le reste de la paroi est un miroir dans lequel ils se regardent approcher comme dans une mosaïque,
«attention,» dit Fanta, en pointant du doigt sur le tapis roulant qui cesse au seuil de l’ouverture,
il a bien fait de l’avertir, sans ça elle aurait trébuché, elle fait quand même quelques steppettes maladroites, portée par l’entropie, en foulant le sol ferme,
ils entrent dans un vestibule délabré, un escalier à droite et dont il manque des barreaux conduit au deuxième, il y a une porte sous la cage de l’escalier, trois sur le mur du fond, rien que des lambeaux de tapisserie déchirée qui pendent sur celui à gauche, le mobilier est élémentaire, des fauteuils défoncés autour d’une table basse endommagée, des chaises en piteux état, un matelas par terre au fond de la pièce, des objets brisés jonchent le sol, un arbrisseau dans son pot craquelé étire ses branches dégarnies dans le coin sous l’escalier, un chandelier aux ampoules à moitié mortes suspendu au plafond éclaire faiblement cet endroit misérable,
«mais y a pas de fenêtres!» s’exclame soudain Charlotte, en tournant sur elle-même, «aucune fenêtre nulle part, logiquement y aurait des fenêtres là,» elle montre le mur à la tapisserie lacérée, «au moins une, ou elles sont bouchées, pis c’est sûr qu’y devrait en avoir là aussi, vu que c’est le devant,» indiquant l’ouverture hexagonale béante sur les réflexions infiniment superposées du couloir, «mais y en a pas,» elle lève les bras au ciel, «y a pas de fenêtres, c’est fou! dis-moi qu’y a des fenêtres dans les autres pièces, oui?»
«y a pas de dehors, c’est pour ça,» réplique Fanta, «bienvenue chez moi,» ajoute-t-il,
«comment ça, pas de dehors!» lance-t-elle, «ça, mon ami, c’est pas logique, bien sûr qu’y a un dehors, y a toujours un dehors, pis tu dis chez toi, c’est chez toi chez toi ou chez toi chez les toustes? en tout cas on est arrivé quelque part, c’est toujours ça de pris, c’est que j’en avais assez, moi, le sentier, la jetée, ta lanterne magique, ça finissait plus, là on est quelque part, même si c’est pitoyable, ça sent le vieux, pis c’est poussiéreux,»
«chez moi chez toustes,» répond Fanta, «ma chambre est en haut, celle d’Elina aussi, en dessous de l’escalier c’est nos archives» il montre les trois portes sur le mur du fond, «la cuisine est au milieu, on y va pas souvent, y a jamais grand-chose à manger, y a les toilettes à côté, la porte à droite on sait pas ce qu’y a derrière, on l’a pas encore ouverte, pis l’autre, c’est Sand,»
«ah!» fait Charlotte, «je peux y aller? j’y vais,»
«oui, attends,» lance Fanta,
et, comme ça, sans avertir, il redevient Elina, la transformation ne dure que quelques secondes, comme du brouillage de pixels,
«j’ai faim,» dit Elina, «laisse-moi ton sac, tu veux bien?»
Charlotte, revenue de sa surprise, se déleste de son sac en bandoulière et le passe à la fillette,
«vous allez faire ça souvent?» dit-elle, «pis à part toi et Fanta, y a qui d’autre dans …, ben, dans vous?»
mais Elina, un grand sourire aux lèvres. est toute occupée à fouiller dans le sac,
«bon,» dit Charlotte, «si c’est comme ça,» et s’en va ouvrir la porte à Darsan,

Laisser un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *