la litanie de l’enfant métamorphe

V.64

le trou noir au coeur de la Voie Lactée
est un troisième oeil au front de l’humanité
Zak Michigan

«attends-moi, je reviens tout de suite,» dit Fanta,
il gravit à grandes enjambées les marches de l’escalier, s’engouffra dans l’une des chambres et en ressortit quelques minutes plus tard avec une serviette de plage attachée au cou avec une épingle de corde à linge, il redescendit aussi vite qu’il était monté, sa cape flottant derrière lui, il avait toujours sa couronne de papier sur la tête et son bâton de lumière à la main,
il disposa une chaise au milieu de la pièce et invita Charlotte à s’y assoir, puis, s’approchant du mur sans fenêtre, frappa trois coups dessus avec son bâton, le mur disparut pour laisser place à une surface en plexiglas derrière laquelle s’étageaient des gradins comme devant une piste de cirque, des enfants se mirent à remplir les gradins, arrivant des deux côtés, des enfants dans toues les représentations de la misère, certains peinaient à avancer et devaient être supportés par leurs voisins, ils étaient de tous les âges, de toutes les couleurs, de toutes les races, filles et garçons qui toustes portaient les marques d’une méchanceté qu’on leur avait fait subir, ils étaient presque toustes vêtus de haillons, certains étaient nus et décharnés, un bébé pleurait dans les bras d’une grande fille au regard triste, un fillette pleurait elle aussi dans un coin, la tête baissée, deux filles et un garçon discutaient dans une rangée du milieu en faisant des grands gestes, le garçon était chauve, il avait les traits tirés,
et Charlotte n’entendait rien, la scène était aphone comme les bulles derrière les portes des archives, elle reconnut Elina qui prenait place au premier rang, elle la salua, Elina lui rendit son salut en souriant, un garçon sur la rangée du haut et à qui il manquait un bras lança une boulette de papier sur la tête d’un autre garçon deux rangées plus bas en éclatant de rire, une fillette à côté lui jeta un regard de reproche, le garçon haussa les épaules, celui à qui il avait lancé la boulette de papier s’était retourné et montrait le poing en riant lui aussi,
le tout, toujours, muet,
Fanta frappa de nouveau sur le mur et les gradins remplis d’enfants se multiplièrent vers l’arrière comme des réflexions superposées, c’était impressionnant, une infinité d’enfants assis qui se perdait dans le lointain comme un effet de miroirs en trois dimensions,
Fanta poussa une caisse de bois à deux mètres devant Charlotte, la vira à l’envers, monta dessus et, battant la mesure avec le bout de son bâton de lumière sur la caisse, il récita une litanie d’une voix monocorde comme une leçon apprise par coeur,
«on m’a affamé (BANG!), on m’a assoiffé (BANG!), on m’a brisé (BANG!), on m’a battu (BANG!), on m’a frappé (BANG!), on m’a oublié (BANG!), on m’a abandonné (BANG!), on m’a délaissé (BANG!), on m’a étrangé (BANG!), on m’a harcelé (BANG!), on m’a massacré (BANG!), on m’a noyé (BANG!), on m’a jeté aux oubiettes (BANG!), on m’a torturé (BANG!), on m’a brûlé (BANG!), on m’a coupé des bras (BANG!), on m’a coupé des jambes (BANG!), on m’a crevé les yeux (BANG!), on m’a arraché la langue (BANG!), on m’a violenter (BANG!), on m’a cassé (BANG!), on m’a meurtri (BANG!), on m’a bombardé (BANG!), on m’a tiré dessus (BANG!), on m’a souillé (BANG!), on m’a vendu (BANG!),»
les coups de bâton sur la caisse résonnaient dans les oreilles de Charlotte et elle aurait voulu dire à Fanta d’arrêter, mais elle en était incapable, elle était figée sur place, Fanta poursuivait sa litanie,
«on a incendié ma maison (BANG!), on a pendu mon père (BANG!), on a violé ma mère (BANG!), puis on lui a tranché la gorge (BANG!), on a violé ma soeur (BANG!), on a kidnappé ma soeur (BANG!), on m’a drogué (BANG!), on m’a mis une mitraillette dans les mains (BANG!), on m’a fait tuer des gens (BANG!), on m’a empoisonné (BANG!), on m’a appauvri (BANG!), on m’a cogné dessus (BANG!), on m’a molesté (BANG!), on m’a écrasé (BANG!), on a fait de moi un réfugié (BANG!), on m’a rejeté (BANG!), on m’a persécuté (BANG!), on a volé ma santé (BANG!), on m’a horrifié (BANG!), on m’a refoulé (BANG!), on m’a menti (BANG!), on m’a renié (BANG!), on m’a planté dans des ruines (BANG!),»
Charlotte s’était bouché les oreilles des deux mains, elle avait voulu se lever, mais Fanta d’un geste menaçant lui avait intimé l’ordre de rester assise, il continuait sa litanie, elle regarda Elina, celle-ci regardait Fanta et, à l’instar de toustes, frappait du poing sur sa cuisse à chaque coup de bâton sur la caisse,
(Charlotte) [Sand! Sand! aide-moi! j’ai peur!]
elle était au bord des larmes, le spectacle des enfants qui frappaient du poing sur leur cuisse de l’autre côté du mur en plexiglas était effrayant, elle aurait voulu hurler «assez! assez!»,
et Sand qui ne répondait pas,
finalement Fanta se tut, les échos des coups de bâtons sur la caisse s’estompèrent, Charlotte retira ses mains de ses oreilles, Fanta sauta au bas de sa caisse, alla frapper trois coups sur le mur en plexiglas qui redevint le mur à la tapisserie en lambeaux, tira une chaise et vint s’assoir devant Charlotte, il la regarda longuement, les yeux dans les yeux, puis, du bout de son bâton, il essaya de toucher l’ordi, sans succès, ce qui le fit rire, Charlotte se détendit, elle se râcla la gorge,
«mais qu’est-ce que tu veux à la fin?» s’exclama-t-elle,
il regarda autour de lui avant de répondre, se frotta le menton du bout des doigts, se passa la main sur le front,
«je veux réparation,» finit-il par dire,
«ah bon,» fit Charlotte, «tu veux te venger, c’est ça? mais c’est ce que tu fais déjà, Fanta, le tsunami qui détruit la vie dans le cosmos, c’est ta vengeance, non?»
il la regarda sans comprendre,
«le tsunami?» demanda-t-il, «c’est quoi?»
«je t’en ai déjà parlé,» dit-elle, «à toi ou à Elina, je me souviens plus, c’est pas important, ben, c’est important, mais …, laisse faire,»
«je veux réparation’» répéta Fanta,
«mais réparation de quoi?» lança-t-elle, mais elle se reprit aussitôt, «non, c’est pas ce que je voulais dire, je sais de quoi,» puis, pointant du doigt sur le mur et sur la porte des archives, «mais comment veux-tu que je répare tout ça, moi?»
Fanta ne répondit pas, une expression de tristesse voila ses traits, il baissa la tête, sa couronne de papier, qui avait bougé sous les secousses de sa litanie, glissa, il la rattrapa au vol et la remit à sa place,
«t’as l’air drôle comme ça,» dit Charlotte, «avec ta couronne en papier, ta perruque jaune, pis ta cape, là,»
«je suis drôle, moi?» dit-il, en relevant la tête, un éclair méchant dans l’oeil,
«non, c’est pas ce que j’ai dit,» se défendit Charlotte, «t’es pas drôle, oh non, t’es pas drôle du tout, t’as l’air drôle, c’est pas pareil,»
«puis toi,» rétorqua-t-il, «avec ta peau verte, puis ta bille qui flotte autour de ta tête, puis tes pommes, là, tu penses que t’as pas l’air drôle?»
(Sand) [je pense que j’ai compris]
(Charlotte) [te voilà, toi! t’aurais pu me répondre tantôt! t’as compris quoi?]
(Sand) [ce qui se passe]
(Charlotte) [tu pourrais m’expliquer peut-être?]
Fanta la toisa d’un air interrogateur,
«quoi?» lui dit-elle,
«qu’est-ce que tu fais?» lui demanda-t-il, «on dirait que tu parles dans ta tête, moi aussi je parle dans ma tête, tu faisais ça plus tôt, quand t’es ressortie de là,» il montra la porte du prisme hexagonal, «puis dans les archives aussi,»
«ah, t’as remarqué,» dit-elle, «t’es perspicace, toi, oui, je parle dans ma tête, tu sauras, je parle avec mon ami Sand, il dit qu’il a compris ce qui se passe, moi j’ai rien compris encore,»
(Sand) [tu viendras me rejoindre dans le prisme et je t’expliquerai, pas tout de suite, je dois réfléchir]
[Charlotte) [y en a encore des grands bouts insolubles, c’est ça?]
elle avait chargé sa pensée de sarcasme,
(Sand) [pas insolubles, non]
«tu veux être mon amie?» demanda Fanta,
«quoi?» dit Charlotte, prise au dépouvu,
«tu veux être mon amie?» répéta Fanta,
«oui, bien sûr,» dit-elle, après quelques secondes d’hésitation, «je veux bien être ton amie,»
un grand sourire illumina le visage de Fanta, il se leva d’un bond,
«alors, amie Charlotte,» lança-t-il, «qu’est-ce qu’on fait? on est des amis maintenant, qu’est-ce qu’on fait?»
«je sais pas, moi,» dit Charlotte, «qu’est-ce qu’y a derrière cette porte?»
elle indiqua la porte derrière laquelle Fanta avait affirmé ne pas savoir ce qu’il y avait, elle avait posé la question pour dire quelque chose, le comportement de Fanta la déconcertait,
«je sais pas, moi,» dit Fanta, «tu veux aller voir? donne-moi la main, on va aller voir ensemble,»
il tendit la main, Charlotte hésita, puis se leva et prit la main de son nouvel ami dans la sienne, devant la porte elle le regarda droit dans les yeux,
«tu sais vraiment pas ce qu’il y a derrière?» dit-elle,
il fit signe que non, elle ouvrit lentement, elle s’attendait à tout, pas à ce qu’elle vit : rien,
il n’y avait rien, la porte donnait sur du vide, du vide noir, impénétrable, insondable, mais il s’en dégageait une sourde menace, un exhalation de méchanceté, des pulsions de malaise qui la prirent à la gorge comme si des doigts invisibles voulaient l’étouffer,
Fanta lui avait lâché la main et s’était reculé, une expression de frayeur déformait son visage,
«ferme,» souffla-t-il,
elle referma, ils retournèrent lentement dans le milieu de la pièce, Fanta reprit la main de Charlotte dans la sienne, la serrait, il avait la main froide,
(Sand) [c’est la matrice, le trou noir, j’ai compris]
sa pensée vibrait d’exclamation,
«tu veux voir la cuisine?» demanda Fanta,
il se remettait de sa frayeur, mais sa voix tremblait encore un peu, il avait retiré sa main,
«non, pas maintenant,» dit Charlotte, déboussolée, «tantôt, okay?»
«okay, tantôt,» dit Fanta, un sourire incertain aux lèvres,
(Charlotte) [qu’est-ce que tu veux dire, une matrice? qu’est-ce que le trou noir vient faire là-dedans?]
(Sand) [sois patiente, je t’expliquerai]
«si on jouait de la musique?» proposa Fanta,
il n’attendit pas la réponse de Charlotte et déploya le chromaphone du bâton de lumière qu’il tenait toujours,
«ouais, c’est une bonne idée,» dit Charlotte,
elle sortit la flûte Una de son sac,
«on joue quoi?» demanda-t-elle,
«ta musique, là,» dit Fanta, «comment tu l’appelles?»
«mon adagio en dentelles? okay,» dit-elle,
«oui, c’est ça, ton adagio en dentelles,» dit-il, «après on composera un morceau ensemble,»
«un allegro de l’amitié, peut-être?» dit-elle,
ça lui était venu comme ça, sans y penser,
«un allegro de l’amitié, c’est joli,» dit-il, «c’est quoi, un allegro?»
«tu verras,» dit-elle, «allez, on joue?»
«on joue,» dit-il,

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