les archives de l’enfant métamorphe

V.63

Le passé n’est jamais mort; il n’est même pas passé.
William Faulkner

(Charlotte) [t’as pas remarqué quelque chose?]
(Sand) [remarqué quoi?]
(Charlotte) [mes taches de rousseur, les feuilles les recouvrent, ben, sur mon dos et sur ma poitrine, sur mes épaules aussi, pis ça commence sur mon cou, par sur mon visage par contre, ça ira pas jusque-là, faudrait que je demande à la mère Bay de manipuler mon tatouage pour qu’il pousse sur mon visage, je pourrais avoir des joues rouges comme des vraies pommes]
elle riait dans sa tête, Sand eut un petit sourire dans la sienne, ils avaient connecté leurs ordis comme des walkies-talkies virtuels,
Elina avait mangé toutes les barres nutritives, elle se tenait debout dans le milieu de la salle de séjour, les bras derrière le dos, elle était contente,
«j’en ai nourri plusieurs,» dit-elle,
«nourri qui?» demanda Charlotte, après avoir fermé la porte du prisme hexagonal derrière elle et avancé de quelques pas dans la pièce,
«des enfants!» s’exclama Elina, «qu’est-ce que tu penses? juste moi peut-être?»
«non, bien sûr, des enfants,» dit Charlotte, «c’est quoi, ça?» ajouta-t-elle en indiquant la pièce qu’elle venait de quitter,
«je sais pas,» fit Elina, «viens, t’as de l’eau? j’ai soif, j’ai toujours soif,»
«oui, j’avais remarqué,» dit Charlotte,
Elina se dirigeait vers la porte sous l’escalier, Charlotte la suivit en sortant une bouteille d’eau de son sac, la lui remit,
«t’en veux deux?»
Elina fit signe que oui, Charlotte lui donna une deuxième bouteille, il lui en restait une dans son sac,
«hm,» fit Elina, une bouteille dans chaque main, «je vais essayer de pas les boire trop vite, ça va être difficile, moi faut que j’aille faire pipi,»
elle se précipita vers la porte qui, avait dit Fanta, ouvrait sur la cuisine et menait aux toilettes, libéra sa main droite en serrant la bouteille entre son poignet gauche et son ventre, se retourna,
«aie pas peur, ouvre la porte,» répéta-t-elle,
puis ouvrit la sienne et disparut derrière,
«j’ai pas peur,» murmura Charlotte, amusée par Elina,
[elle est toujours de bonne humeur] dit-elle mentalement dans son ordi, Sand restait silencieux dans le sien [c’est bon signe, ça, Dorothée sera comme elle, moins affamée c’est sûr, pis moins assoiffée, en tout cas j’espère, quoique …]
elle regarda autour d’elle, les murs sans fenêtres, le mobilier abîmé, l’ouverture sur le tunnel aux miroirs, elle leva les yeux au plafond, le chandelier à moitié brûlé, le dessous de l’escalier, rabaissa la tête, la plante misérable dans le coin, lâcha un gros soupir, puis, d’un geste résolu, ouvrit la porte,
sur le coup elle crut qu’elle donnait sur du vide, il y avait bien une surface qui ressemblait à un sol de l’autre côté du seuil, mais le reste, s’il y avait un reste, était plongé dans l’obscurité, elle tâta du bout du pied ce qui avait l’air d’être le sol, c’était solide, elle posa un pied, puis, prudemment, l’autre, elle ne referma pas tout de suite derrière elle, scrutant l’obscurité que la faible lumière de la salle de séjour perçait,
(Sand) [faudrait que tu refermes]
(Charlotte) [ouais]
elle referma lentement derrière elle et resta planté le dos à la porte, peu à peu le sol se colora d’un bleu très profond, des formes rectangulaires dispersées un peu partout se dessinèrent dans la faible lueur,
elle hasarda quelques pas prudents, le sol ne se dérobait pas sous ses pieds, elle ne tombait pas dans le vide, elle avança avec plus de fermeté,
(Charlotte) [on dirait du plexiglas, le plancher, comme dans ton prisme]
l’endroit ne semblait pas avoir de limites, c’était comme une immense dalle, pas de murs, pas de plafond, juste le sol bleu foncé et les formes rectangulaires qui, à mesure qu’elle avançait, prenaient la forme de portes plantées sans organisation apparente sur le plancher, certaines lui faisaient face, d’autres se présentaient sous divers angles, de certaines elles ne voyait que le chambranle, à première vue il y en avait des centaines,
(Charlotte) [tu vois ce que je vois?]
c’était une façon de parler, metalement s’entend, Sand ne voyait pas ce qu’elle voyait, ça lui était transmis sous formes de diagrammes, d’impressions, de sensations, d’abstractions codifiées,
une pancatre qui flottait dans les airs et qui était apparue de nulle part attira son attention, c’était écrit, en gros caractères noirs difficilement lisibles sur un fond bleu sombre :
– ARCHIVES –
«ah bon,» fit Charlotte, à voix basse, puis, lançant un regard circulaire sur le décor insolite [tu veux que je te dise c’est quoi ici? c’est un champ de portes! ben, c’est pas vraiment un champ, je veux dire, c’est pas un champ normal, avec de l’herbe, c’est une dalle, ou un plancher sur je sais pas quoi]
(Sand) [une plateforme? un plateau?]
(Charlotte) [ouais, un plateau de portes, des portes pareilles comme celle au bout de la jetée, elles ont l’air d’ouvrir sur rien]
(Sand) [elles doivent oubrir sur les archives]
(Charlotte) [logiquement, pis elles sont toutes pareilles, je veux dire c’est des portes en bois comme celles qu’il y a dans la maison, étrange, tu trouves pas, toutes ces portes? ici, dans la maison, sur la jetée, même avant, Elina qui voulait que je lui dessine une porte dans mon abri, tu revois? regarde dans mes souvenirs]
(Sand) [je revois, oui, ce monde, c’est un labyrinthe]
(Charlotte) [un enchevêtrement, moi je dirais, un embrouillamini] son ordi venait de lui refiler ces deux mots, elle riait intérieurement [un tunnel aux mille directions, un kaléidoscope à vrai dire, un jour faudra qu’on m’explique dans quelle sorte de réalité je suis tombée, ben, pas vraiment tombée, c’est pas le bon mot]
(Sand) [dans laquelle tu te trouves]
(Charlotte) [ouais]
elle s’approcha d’une des portes, mit la main sur la poignée, tourna, ouvrit, comme toutes les autres portes celle-ci ouvrait en tirant vers soi, et ce qu’elle vit la fit sursauter d’effroi, elle referma brusquement, désemparée,
«ah!» lâcha-t-elle, à voix haute, «ça veut dire quoi, ça?»
ses mots se dispersèrent dans l’espace ouvert, un frisson d’épouvante lui courut dans le dos, elle se demanda s’il ne valait pas mieux aller ouvrir une autre porte, décida que non, reprit ses sens et rouvrit celle-ci,
une énorme bulle flottait dans le vide, à l’intérieur une scène cauchemardesque, celle d’un enfant nu assis sur de l’herbe jaunie, le ventre enflé par la malnutrition (lui apprit son ordi), les membres décharnés, la tête penchée sur sa poitrine, prostré sur lui-même, il devait avoir quatre ou cinq ans, Charlotte ne pouvait pas déterminer le sexe, il était en train de mourir, à quelques mètres de lui un vautour perché sur un tronc d’arbre attendait,
elle referma lentement la porte, respira profondément, puis alla ouvrir une autre porte, une bulle encore, flottant dans le vide, qui montrait cette fois-ci un enfant de six ou sept ans, à première vue un garçon, étendu noyé sur une plage, les vagues berçaient doucement son corps inerte, elle referma la porte, alla en ouvrir une troisième, une fillette nue, la peau brûlée (par du napalm, lui apprit son ordi) courait en hurlant sur un bout d’asphalte, une jungle embrasée en arrière-plan,
mais aucun son ne sortait de la bulle, la scène était muette,
la fillette courait, mais elle avait l’air de courir sur place, la jungle au loin avait l’air de s’éloigner, mais ne s’éloignait pas vraiment,
Charlotte referma, alla ouvrir une quatrième porte, un garçon d’une dizaine d’années, en haillons, accroupi à côté d’un sommier de lit en métal rouillé, frappait avec un bâton sur les tiges comme pour faire de la musique, mais la scène ici aussi était muette,
Charlotte, un peu étourdie, choquée, mais le geste fébrile, ouvrit des portes l’une après l’autre, toutes montrant des enfants meurtris et misérables,
deux fillettes derrière une clôture de barbelés, leur visage sale émacié par la peur et la faim, leur robe en lambeaux, l’une d’elles n’avait qu’une chaussure au pied,
un garçon affalé dans les ruines encore fumantes d’une maison bombardée, il se tenait la tête d’une main, de l’autre ses doigts crispés retenaient une poignée de crayons de couleurs,
des enfants soldats, drogués, le regard hagard, massacraient un village à la mitraillette,
une fillette était battue et violée, un garçon était battu et violé lui aussi,
des enfants de tout âge, de toute race, frappés, violentés, maltraités, abusés, abandonnés, molestés, malmenés, mis à mal, abîmés, brutalisés, dépouillés, harcelées, souillés, qui souffraient, criaient, pleuraient, saignaient, se lamentaient, gémissaient, geignaient,
en silence, sans un bruit, sans un son, prisonniers dans des bulles aphones,
c’était un spectacle hallucinant et pénible, un panorama affligeant, déchirant, douloureux, insupportable,
Charlotte avait l’impression d’être témoin à vif de bouts de la Vieille Histoire, elle en avait déjà vu, des moments insoutenables de la Vieille Histoire quand, en chemin vers le centre galactique, seule dans son holosuite, elle en avait exploré des segments, ce qui l’avait bouleversée, mais ici, c’était comme en direct, comme si chaque bulle était une lunette sur un passé ramené au présent,
elle s’arrêta net devant une ènième porte, elle était prise de vertige, son coeur battait à tout rompre, la peur qu’elle avait ressentie à plusieurs reprises tout au long de son périple la glaçait à nouveau, de l’épouvante presque,
elle se rendit compte qu’elle s’était tellement éloignée qu’elle ne voyait plus la porte qui donnait sur la maison, elle fut prise de panique,
(Sand) [garde ton calme, ton ordi saura te reconduire]
(Charlotte) [oui, c’est vrai] elle se calma [mais c’est éprouvant, tout ça, et puis ça veut dire quoi?]
(Sand) [les enfants d’Elina, ou de Fanta]
(Charlotte) [logiquement, oui, mais ça rime à quoi? pis je vais quand même pas ouvrir toutes les portes, y en a bien trop]
elle remarqua une lueur au fond de l’obscurité, elle s’y dirigea, elle reconnut Fanta, il siégeait sur un trône en bois, il portait une couronne en papier sur la tête, celle-ci toujours recouverte de sa perruque jaune, il ne souriait pas, il avait l’air grave, il tenait dans sa main droite comme s’il s’agissait d’un sceptre un tube de lumière comme celui du chromaphone, peut-être que c’était le même, celui qu’il avait glissé dans l’étui sur la porte au bout de la jetée,
trois marches menaient à son trône, Charlotte s’arrêta au pied de la première,
«Fanta,» dit-elle, «je suis contente de te voir, c’est que je suis, comment dire, égarée,»
«t’as ouvert toutes les portes?» demanda-t-il,
«ben non!» s’exclama-t-elle, «y en a trop!»
«oui, y en a beaucoup,» dit-il, «y en a plus que beaucoup, y en a une infinité,»
(Sand) [c’est comme un point aleph]
(Charlotte) [un point quoi?]
(Sand) [un nombre qui représente un ensemble infini, une sphère qui contient tous les points de l’univers, les portes sont comme des facettes du point aleph de l’enfant métamorphe]
(Charlotte) [ah bon] puis, s’adressant à Fanta, et après avoir pris connaissance des informations supplémentaires que lui refila son ordi sur cette structure mathématique, «c’est un point aleph, ici, tout ça, les portes, c’est un point aleph,»
elle lui expliqua à son tour de quoi il s’agissait, en autant qu’elle le comprenait elle-même,
«un point aleph,» dit-il, en hochant la tête, «oui, si on veut, c’est joli, un point aleph, qu’est-ce que tu fais ici?»
«comment ça, qu’est-ce que je fais ici,» rétorqua-t-elle, «quelle drôle de question, tu me l’as déjà posée, cette question, ben pas toi, Elina, qu’est-ce que je fais ici, je sais pas, c’est ma mère qui m’a envoyée, tu dois le savoir, je l’ai dit à Elina, Ono Bay, une maîtresse manipulatrice, je l’appelle la mère Bay, pourquoi elle m’a envoyée? je sais pas, Fanta, je sais vraiment pas, c’est toi qui fait tout ça?»
«non,» dit-il, «je suis seulement le chef d’orchestre,»
«le chef d’un orchestre muet,» dit-elle,
il pointa du tube dans la direction générale des portes,
«tu les entends pas?» dit-il, «moi je les entends tous, toujours, tous sont moi, je suis tous,»
«toustes,» dit Charlotte,
«ah oui,» dit-il, «le mot d’Elina, toustes, j’avais oublié, toustes sont moi, je suis toustes, qu’est-ce que tu fais ici?»
«ah non!» s’écria-t-elle, «c’est toi qui va m’expliquer ce que tu fais ici, tu vas me dire c’est quoi, tout ça, qu’est-ce que ça veut dire? pourquoi t’es ici? qu’est-ce que tu veux?»
Fanta se leva et descendit lentement les trois marches en affectant un air important,
«est-ce que ta mère peut changer le monde?» dit-il,
«qu’est-ce que tu veux dire, changer le monde?» demanda-t-elle,
«transformer le monde,» dit-il, sur un ton d’impatience, «le modifier, le renouveler, le refaire, elle est une manipulatrice, c’est ce que tu dis, non?»
Charlotte ne savait pas quoi répondre,
«elle est où?» reprit Fanta,
«ma mère?» dit-elle, «mais sur ma planète, ben, sur Valence, dans sa biosphère,»
«tu peux la faire venir?» demanda-t-il,
«ici?» dit-elle, «la faire venir ici? mais c’est impossible, elle est trop loin,»
«t’as une planète, toi?» dit-il,
«non, j’ai pas une planète,» expliqua-t-elle, «je vis sur une planète, elle est pas à moi,»
«ta mère peut pas venir?» dit-il,
«non, elle peut pas venir,» dit-elle, «pis d’ailleurs même si elle pouvait elle le ferait pas, elle quitte jamais la biosphère, tu sauras, y a que moi ici, et Sand,»
«j’aurais aimé qu’elle vienne,» dit-il, «elle aurait pu m’aider,»
«t’aider à quoi?» demanda-t-elle,
«nous aider toustes,» dit-il, «viens, on retourne dans la maison,»
(Charlotte) [tu comprends quelque chose à tout ça, toi?]
(Sand) [non, oui, peut-être, j’ai une idée, une hypothèse, je t’en ferai part plus tard, il faut que j’y réfléchisse]
Fanta marchait d’un pas rapide, il frappait le sol de son bâton de lumière en passant devant les portes, qui s’ouvraient d’elles-mêmes, et Charlotte, à sa suite, essayait de ne pas voir la misère qu’elles révélaient, en vain, elle ne pouvait s’empêcher d’y jeter un coup d’oeil et de frémir d’horreur, en même temps que montait en elle le sentiment d’une terrible injustice sur le sort réservé à cette multitude d’enfants, elle en avait le coeur retourné,
mais bientôt ils arrivaient à la maison, Charlotte lâcha un gros soupir de soulagement quand elle se retrouva dans la salle de séjour empoussiérée,

2 réponses à les archives de l’enfant métamorphe

  1. Sofy dit :

    Je le dis et le redis, ce texte doit absolument se retrouver dans les écoles. Maintenant, aujourd’hui, pendant que ces « archives » sont d’actualité. Sensibilisons les jeunes d’aujourd’hui à cette misère planétaire; ils sont l’avenir après tout!

    • Jean dit :

      Je t’avais déjà signalé qu’une professeure d’école secondaire était intéressée par le récit de Charlotte. C’était au début, on était encore loin des « archives » et ça s’est pas concrétisé.
      Pis les « archives », c’est pas fini. Attends de lire le prochain épisode. Fanta a pas dit son dernier mot.

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