une porte au bout d’une jetée

V.60

The Doctor : I’ll be a story in your head. But that’s OK. We’re all stories in the end.
Doctor Who, The Big Bang

Charlotte n’était pas trop sûre si elle avait traversé dans une autre dimension à la suite d’Elina ou si elle avait été transportée ailleurs sur la plage rocailleuse, c’était la même lumière de l’aube reflétée par le même océan, mais l’abri avait disparu et une jetée de pierres léchée par les vagues s’étirait vers le large, elle jeta un coup d’oeil par-dessus son épaule, c’étaient les mêmes montagnes, ou en tout cas ce qui avait l’air des mêmes montagnes,
pendant ce temps Elina refermait le rideau du chromaphone, en réduisit le tube et, le tenant dans sa main gauche, montra la jetée comme avec une baguette lumineuse,
«c’est par là,»
«c’est par là où?» demanda Charlotte, «pis on est où, là?»
«suis-moi,» dit Elina,
elles s’engagèrent sur la jetée, son sol inégal et pas sec partout s’étirait jusqu’à l’horizon dans la lumière du jour naissant, les vagues ourlaient sur ses remparts, l’air marin était vivifiant,
elles placotèrent beaucoup au début, des impressions, des questions, des remarques, moins à mesure que l’océan devenait de plus en plus imposant et terrifiant, en tout cas pour Charlotte, au bout d’une quarantaine de minutes elle perdit patience et stoppa net,
«mais on s’en va où, là?» demandat-elle,
Elina stoppa à son tour,
«on s’en va par là,» répondit-elle, en pointant avec son bâton de lumière,
«oui, je sais, on s’en va par là,» rétorqua Charlotte, en pointant, elle, du doigt, «mais ça répond pas à ma question, pis ça me dit pas pourquoi on s’en va de plus en plus loin sur l’océan, on voit presque plus la plage derrière nous,»
«j’ai soif,» dit Elina,
«bon, okay, moi aussi,» dit Charlotte,
elles prirent place sur une grosse roche, Charlotte sortit deux bouteilles d’eau de son sac en bandoulière,
«t’as faim?» demanda-t-elle,
«non,» répondit Elina,
«moi non plus,» dit Charlotte,
le soleil avait grimpé par-dessus les montagnes, ses rayons valsaient sur l’eau verte,
«des fois on aimerait être englouti par l’océan,» dit Elina, «disparaître comme si on avait jamais été,»
«qui ça, on?» demanda Charlotte,
«Elina et les pas-Elina,» répondit la fillette, puis, en éclatant de rire, comme si c’était une bonne blague, «Elina et les pas-Elina, oh, je sais! je vais nous appeler les toustes, Elina et les pas-Elina c’est toustes, regarde là-bas, regarde jusqu’au bout de la jetée,»
«mais je le vois pas, le bout de la jetée!» s’exclama Charlotte, «c’est trop loin!»
«t’as pas un zoom dans ton ordi?» demanda Elina,
«ah ben oui, c’est vrai, j’y avais pas pensé,» dit Charlotte,
elle activa mentalement un écran virtuel, zooma et vit se détacher une porte dans son chambranle plantée au bout de la jetée,
«ah bon,» dit-elle, «une porte!» elle désactiva l’écran virtuel, «une porte!» répéta-t-elle,
Elina lui remit sa bouteille d’eau,
«on continue?» dit-elle,
«pourquoi on a pas pris ton oiseau?» demanda Charlotte, «ou mon motocycle? ç’aurait été plus vite pis moins fatiguant, non?»
«ah, moi, je sais pas pourquoi,» dit Elina, «faudrait demander à toustes, on continue?»
«on continue d’abord,» dit Charlotte, en rangeant les bouteilles,
elles reprirent la route, une brise salée s’était levée et les fit frissonner malgré la chaleur du soleil sur leur peau, elles arrivèrent finalement en vue de la porte,
«je vais pas bien,» dit soudainement Charlotte, «c’est trop grand,»
«mais on arrive!» lança Elina,
Charlotte se passa la main sur le front et se laissa tomber sur une pierre plate,
«c’est trop grand, Elina,» dit-elle, «c’est trop grand, oui, je la vois, la porte, elle est là, au bout de la jetée, comment veux-tu que je la vois pas! une porte! c’est dément! pourtant ça devrait pas m’embêter, c’est que j’en ai vu, du bizarre, durant mon voyage, mon exotrip je devrais dire,»
Elina s’était assise à côté et lui avait pris les mains,
«c’est pas la porte,» reprit-elle, «c’est pas la jetée non plus, c’est l’océan, on est si petites dans sa majesté, c’est pas la même chose en transit, on est dans un astronef, mais ici …»
les larmes lui montaient aux yeux, elle renifla,
«peut-être que t’as faim,» dit Elina,
«oui, j’ai faim,» dit-elle, après un moment de silence, comme si elle avait dû se consulter pour s’en rendre compte, «mais c’est pas ça, c’est l’océan,»
«moi aussi j’ai faim,» dit Elina,
Charlotte sortit une barre nutritive et les deux bouteilles d’eau de son sac, elle brisa un bout de la barre, deux bouchées à peine, et tendit le reste à Elina,
«t’as pas beaucoup faim,» remarqua celle-ci, en entamant sa portion, «t’es chanceuse, t’as tes pommes,»
«ouais, je sais,» dit Charlotte,
elle se sentait un peu mieux, elle mangea ses deux bouchées lentement, l’esprit ailleurs, puis, après avoir avalé une gorgée d’eau,
«je vais te raconter une histoire,» dit-elle, «tu veux bien?» Elina fit signe que oui en souriant la bouche pleine, «c’est à propos de ma mère, quand elle est arrivée sur Valence, c’est quelque chose, crois-moi, tu vas voir,» elle activa un écran virtuel, «c’est elle qui s’est filmée, ben, c’est une façon de parler, ça vient de son ordi, c’est compliqué, elle manipule la réalité, ma mère, je t’ai dit son nom? Ono Bay, la mère Bay que je l’appelle des fois,»
mais Elina n’écoutait pas, les yeux rivés sur l’écran elle attendait que l’histoire commence,
«le film est muet,» dit Charlotte alors que les premières images défilaient sur l’écran, «juste une musique douce en arrière-fond, c’est une drôle de musique, han? c’est elle qui l’a composée, c’est pas trop fort?»
Elina fit signe que non,
Ono Bay avait effectué le trajet d’un an du lieu solaire au lieu arcadien à bord d’un exocab privé, lequel s’était positionné au-dessus du plateau dans le milieu de la jungle à son arrivée sur la planète Valence, il avait flotté en position géostationnaire un gros quart d’heure, une foule immense à bord de véhicules flottait à distance respectueuse, selon les instructions de la mère Bay, c’était tout un événement, la venue d’une deuxième mère terrestre dans le lieu arcadien, qui plus est maîtresse manipulatrice, ce qui n’était pas le cas de la première, Ida LaGross, c’était pas rien, il y avait des caméras partout,
la porte coulissante sur le côté de l’exocab s’était finalement ouverte et une plateforme antigravité en était sortie, Ono Bay s’était passée la tête par l’ouverture, avait jeté un long regard autour d’elle, avait salué, puis avait pris place sur la plateforme,
«regarde comme elle est mélodramatique,» lança Charlotte, «elle se donne en spectacle,»
en effet, alors que la plateforme descendait lentement Ono Bay avait porté le dos de sa main droite à son front, la tête rejetée en arrière, comme si elle était prise de vapeurs, et avait légèrement repliée une jambe comme si elle essayait de ne pas perdre son équilibre et s’affaler sans connaissance, elle tenait une sphère d’un noir opaque dans sa main gauche, son ordi reluisait à la base de son cou,
«t’as remarqué sa peau?» disait Charlotte, «elle est plus verte que la mienne, pis sa robe, là, c’est toujours la même robe blanche, je l’ai jamais vue habillée autrement, et ce que tu vois, là, qui dépasse, c’est son tournesol,»
la descente avait duré près de dix minutes, Ono Bay immobile comme une incarnation du fléchissement de la volonté, une statue de l’abandon,
rendue en bas elle avait repris une pose normale et avait fait quelques pas sur le sol aride du plateau, la plateforme réintégrait l’exocab et son pilote allait rejoindre la foule,
«c’est tout,» dit Charlotte, «après ça elle va semer la sphère qui va devenir une tour qui va déployer le champ de force de la biosphère, douze ans que ça lui a pris, à ma mère, pour la compléter, la biosphère, je te montrerai ça un moment donné, c’est un collage, logiquement, c’est en accéléré, en douze ans elle a décompressé des siècles d’écogenèse,»
Elina battait des mains,
«encore!» lança-t-elle,
«encore?» demanda Charlotte,
«après on repart,» dit Elina, «je commence à avoir froid,»
«moi aussi, okay,» dit Charlotte, «c’est plus chaud de l’autre côté de la porte?»
Elina fit signe que oui, Charlotte repassa le film,
«tu veux que je te dise pourquoi elle s’est pas posée au sol avec l’astrocab comme tout le monde?» disait-elle, «pis pourquoi dans cette position tragique? pour faire impression, c’est pour ça, pour frapper l’imagination, pour faire parler, pour intriguer, c’est comme ça, une maîtresse manipulatrice, ça joue avec la réalité,»
le film finissait, Charlotte désactiva l’écran,
«c’est une belle histoire,» dit Elina, «j’aimerais ça que tu me la donnes,»
«comment ça, te la donner?» demanda Charlotte,
elles s’étaient levées et marchaient à petits pas rapides, elles avaient froid,
«tu pourrais pas la transplanter dans ma tête?» dit Elina,
«ben, je vois pas comment,» dit Charlotte, «t’as pas d’ordi,»
«pas juste pour moi, pour partager,» continua Elina, «on a toustes besoin d’une belle histoire, pas-Elina sait comment faire … je pense,»
«Fanta?» dit Charlotte,
«hm hm,» fit Elina,
elles arrivaient devant la porte, une simple porte en bois dans un cadre en bois avec une poignée ronde en cuivre et dans le milieu un étui accroché à un clou, juste une porte qui n’avait l’air ni neuve, ni vieillie, pas même abîmée par le vent du large, Charlotte jeta un coup d’oeil derrière en se retenant au chambranle,
«ben oui, le bout de la jetée, j’imagine que c’est logique,» dit-elle, en se redressant, «t’es sûre qu’y a quelque chose de l’autre côté? pas juste l’océan?»
«ben oui, c’est évident,» dit Elina, «mais là …» elle avait glissé le tube du chromaphone dans l’étui, elle pencha la tête comme si elle recevait un message, la releva, «mais là je dois devenir pas-Elina,»
«pardon?» dit Charlotte,
la fillette lâcha un petit rire et, devant le regard ébahi de Charlotte, se métamorphosa en Fanta,
«Fanta!» s’exclama Charlotte,
«pas-Elina,» dit Fanta en riant,
il était encore affublé de sa perruque jaune,
«moi aussi je veux te raconter une histoire,» il prit un air sérieux, «c’est une histoire triste, je vais te la raconter plus tard, avant on va aller voir ton ami,»
«Sand?» s’écria Charlotte,
«Sand, oui, monsieur Darsan on l’appelle,» dit Fanta,
«monsieur Darsan!» lança Charlotte, «vous l’appelez monsieur Darsan? qui ça, vous? toi, Elina, qui d’autre? toustes les pas-Elina pour parler comme elle? pis pourquoi tout ça?» d’un coup de tête elle désigna l’alentour, «c’est comme un labyrinthe, ça en finit plus, c’est vrai ça, c’est lassant à la fin, monsieur Darsan, vous l’appelez monsieur Darsan, c’est drôle, je vais revoir Sand?» elle tremblottait d’émotion, «mon exotriper est vivant? c’est ça que tu dis?»
«t’as froid,» dit-il, «viens,»
la porte ouvrait de ce côté-ci, du bras il invita Charlotte à passer,
«Elina aime les puzzles, c’est pour ça,» disait-il en refermant derrière lui,

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