une singulière conversation dans un prisme hexagonal

V.62

Charlotte referme derrière elle, avance de quelques pas,
«Sand?» fait-elle, «Sand, t’es où»
la pièce dans laquelle elle vient d’entrer ressemble à une holosuite, mais une holosuite hexagonale comme si elle avait traversé une des six parois d’un prisme, le sol, le plafond, les côtés (tout en plexiglas, lui apprend son ordi) émettent une douce lumière bleue qui colore turquoise le vert de sa peau, elle jette un coup d’oeil par-dessus son épaule, la porte en bois comme celle qui donnait sur le tunnel en miroir fait contraste avec cet environnement,
la pièce est nue, à part sur la gauche deux fauteuils devant une table, bleus comme le reste et qui semblent une excroissance du prisme plutôt que des objets mobiles qu’on aurait placés là, et, sur la droite, dans l’angle des deux parois et le seul espace coloré de l’endroit, une carte tridimensionnelle de l’île,
«Sand!» répète Charlotte, «mais t’es où, t’es ici ou pas?»
«ici, Charlotte,» dit une voix qui vient de partout,
et Charlotte voit Darsan se détacher de la paroi devant elle comme s’il se matérialisait à même le plexiglas,
«Sand!» s’écrie-t-elle en se précipitant sur lui et en se jetant dans ses bras, «que je suis contente de te voir!»
elle se recule pour mieux le regarder, la lumière bleue sur sa peau noire le revêt d’une teinte violette, il est tout là, avec son ordi, tel qu’il était la dernière fois qu’elle l’a vu, avant qu’il disparaisse subitement,
«t’es turquoise,» dit-il, en la toisant des pieds à la tête, «ça fait un drôle d’effet avec tes cheveux roux,»
elle éclate de rire, il sourit,
«toi t’es violet,» dit-elle, «bon, si tu me disais ce qui se passe?»
«asseyons-nous,» dit-il, «t’as soif? t’as faim? il y a un synthétiseur derrière la carte, sers-toi,»
«j’ai pas soif, j’ai pas faim,» dit-elle, «je veux juste savoir ce qui se passe, qu’est-ce que tu fais ici, comment t’es arrivé, je veux que tu me racontes ce qui s’est passé après ta disparition, t’as disparu où? ben ici, logiquement, mais comment? qui t’as fait disparaître? l’enfant métamorphe? pourquoi? et puis on est où, là?»
Darsan la prend par le bras et la dirige gentiment vers les deux fauteuils, il prend place dans l’un d’eux, d’un geste l’invite à s’installer dans l’autre, elle vient pour s’assoir, décide que non, elle va se planter devant la carte tridimensionnelle, Darsan se relève et vient la rejoindre, il zoome sur la plage au sud de l’île,
«ah!» s’écrie Charlotte en voyant apparaître l’astronef, «il est là pour de vrai ou c’est juste une image?»
«j’espère que ce n’est pas qu’une image,» dit Darsan, «mon ordi a reconstruit l’île de mémoire, le synthétiseur aussi,» il fait rouler la carte du doigt jusqu’à la plage au nord, passées la forêt et les montagnes, «regarde, ça, c’est pas de mon ordi,»
«quoi?» dit-elle, mais aussitôt elle remarque qu’il y a deux plages superposées l’une sur l’autre, comme si elles occupaient le même espace, sur l’une elle voit son abri, sur l’autre la jetée, c’est comme une illusion d’optique où l’on voit alternativement deux images imbriquées l’une dans l’autre selon qu’on concentre son regard sur l’un ou l’autre détail,
«laquelle est la vraie?» demande Darsan, «quelle réalité, Charlotte?»
elle le toise comme s’il plaisantait,
«ben, les deux, non?» dit-elle,
«pourquoi les deux?» dit-il, «pourquoi pas l’une plutôt que l’autre? et comment mon ordi a su qu’il y a un abri sur l’une, le tien c’est évident, et une jetée sur l’autre? d’où lui vient cette information?»
«c’est vrai, ça,» dit-elle, «par contre il t’en manque des bouts, y a pas mon trajet dans la forêt, pis entre les montagnes, là, va falloir compléter, bon, après tout j’ai soif, derrière, tu dis?»
«oui, à droite,» dit-il,
elle entre dans les pixels de la carte, l’écran d’un synthétiseur se dessine sur le mur, elle passe sa commande via son ordi, ça fonctionne, l’écran se dissout, révélant une cavité, Charlotte en tire une bouteille d’eau,
elle ressort des pixels, Darsan est retourné dans son fauteuil, elle le rejoint, s’assoit, avale une longue gorgée d’eau, dépose la bouteille sur la table, puis regarde Darsan droit dans les yeux,
«il faut qu’elles soient réelles toutes les deux,» dit-elle, «je veux dire les plages, la mienne avec mon abri, pis celle de l’enfant métamorphe avec la jetée, parce que moi, je suis réelle dans les deux, ça répond à ta question?»
«ça répond à ma question,» dit-il, «et c’est bien raisonné,»
«en plus que toi aussi, t’es réel, non?» ajoute-t-elle, «je peux te toucher,» elle tend le bras et touche le sien de l’index, «t’es pas un hologramme, pis ça, ici, c’est une sorte d’holosuite ou quoi?»
«une sorte d’holosuite, oui,» dit-il, «un prisme, mais tu vois, je ne sais pas où il est, ce prisme, où il se situe par rapport à l’île, je ne sais pas où je suis, je n’ai aucune perception d’un extérieur,»
«y a toujours un dehors,» dit-elle, «c’est ce que je disais à Fanta tantôt, tu connais pas Fanta, c’est le nom que j’ai donné à l’enfant métamorphe, ben un des noms, y a une maison de l’autre côté de la porte, si tu veux savoir, ben l’intérieur d’une maison, avec un escalier qui mène aux chambres de Fanta et d’Elina, tu connais pas Elina non plus, Elina c’est Fanta et Fanta c’est Elina, pis sur un mur de la maison y a une ouverture qui donne sur un tunnel en miroir, Fanta l’appelle la lanterne magique, pis ça, la lanterne, ça mène à la jetée, tu sais que la jetée continue tout droit au-dessus de l’océan? c’est très étrange, tu sais rien de tout ça? t’es prisonnier ici?»
il se passe la main sur le menton, regarde autour de lui comme s’il essayait de trouver un sens à la situation,
«je ne sais pas ce qui s’est passé,» dit-il, «j’étais dans l’astronef, je me suis retrouvé dans le prisme, puis j’ai réalisé que je suis le prisme, c’est moi, ici, devant toi, assis dans ce fauteuil, mais je suis aussi ton fauteuil, je l’ai ajouté quand j’ai détecté ta présence dans mes murs, mais, bizarrement, pas la porte, elle, la porte, est extérieure à moi,»
«je suis assise sur toi?» s’exclame-t-elle en gigotant, il fait oui de la tête, «bon, ensuite? t’es bien là devant moi, t’es les murs aussi, okay, mais t’as pas essayé d’ouvrir la porte? à propos, tu passes beaucoup de temps en chair et en os ou plus en plexiglas?»
«en chair et en os,» répond-il, «j’apprécie moins l’état plexiglas, c’est plus rigide, je dis ça sans rire,»
«c’est rigolo pareil,» dit-elle, «mais la porte, là, t’as pas essayé de l’ouvrir?»
«je ne peux pas,» explique-t-il, «une interface de vide entre la porte et moi m’en empêche,»
«montre-moi,» dit-elle,
il va vers la porte, Charlotte le suit, il met la main sur la poignée, ne peut la toucher, plaque une main sur la porte, ne peut la toucher non plus,
«ça, c’est bizarre!» dit-elle, «attends, bouge pas, laisse ta main sur la porte,» elle zoome avec son ordi sur la fine interface de vide qui s’interpose entre le bois et la main de Darsan, «ça, c’est vraiment plus que bizarre, et si j’ouvre la porte?»
ce qu’elle fait en enjambant le seuil et s’adossant au panneau, la porte s’ouvre vers l’extérieur,
«ça, c’est le salon,» dit-elle, «ou le vestibule, c’est pas important, l’escalier, l’ouverture sur le tunnel, hexagonal lui aussi, l’enfant métamorphe a une fixation sur les hexagones, c’est tout un bric-à-brac, comme tu peux le constater, c’est vieux pis poussiéreux, essaie de passer,»
«je ne vois rien,» dit-il,
«comment ça tu vois rien?» dit-elle,
«je ne vois rien,» répète-t-il, «ni salon, ou vestibule, ni escalier, ni ouverture de tunnel, rien, juste le plexiglas et toi à moitié dedans,»
«tu me vois dans le plexiglas, mais tu vois pas à travers,» dit-elle, «c’est ça?»
«non,» dit-il, «je ne te vois pas dans le plexiglas, t’es coupée en deux,»
elle revient en entier de son côté,
«oh là! coupée en deux, c’est pas gai,» lance-t-elle à la blague, elle passe son bras dans l’ouverture, «et là?»
«ton bras disparaît,» dit-il, «je le détecte dans le plexiglas, mais je ne le vois pas,»
«essaie donc de passer à travers, voir,» dit-elle, ramenant son bras,
«comme tu veux,» dit-il, «je vais tout simplement m’incorporer au plexiglas,»
il franchit le seuil et, en effet, le plexiglas l’absorbe graduellement,
«ah bon,» dit-elle,
«Charlotte,» dit-il,
elle sursaute, se retourne, il vient de ressortir d’un des murs à côté des fauteuils, il se rassoit, Charlotte referme lentement et revient s’assoir,
«ah ben ça alors,» dit-elle,
«depuis combien de temps je suis disparu?» demande-t-il,
«pardon?» dit-elle,
«je n’ai aucune notion de temps,» dit-il, «j’étais dans l’astronef, je suis ici, c’est drôle, je parle comme toi,» fait-il, en souriant, «c’est drôle, parce qu’il y a notre espace-temps à nous, celui qu’on a partagé toi et moi jusqu’à ma disparition, puis il y a ici, sans repère temporel, ni spatial,»
«attends,» dit-elle, «je vais te mettre à jour,»
elle vérifie la connexion entre les deux ordis, puis entreprend de relayer en les commentant les étapes de son aventure à partir de la disparition de Darsan jusqu’à maintenant,
il la regarde, l’écoute parler pendant que l’information se déverse dans son ordi sous forme de clips sensoriels et de connotations émotives, de lignes de code et de diagrammes, une bouffée d’allégresse l’envahit soudain à la voir telle qu’elle a toujours été, volubile, alerte, désousue, intense, elle ressent son émotion, elle laisse échapper un petit rire,
«c’est gentil, ça,» dit-elle,
la transmission complétée (une quinzaine de minutes) il la regarde avec un mélange d’admiration, de curiosité et de grande estime,
«tu m’impressionnes,» dit-il,
«le motocycle?» demande-t-elle,
«le motocycle,» répond-il, «mes hologrammes, t’as bien piloté l’astronef, je t’ai bien entraînée,»
«c’était pas facile,» dit-elle, «mais dis-moi, Fanta est jamais venu te voir? il sait que t’es ici, il m’a montré la porte, ou Elina?»
il fait signe que non,
«t’es la première à franchir ces murs,» dit-il, «ça fait du bien, autrement je suis dans une bulle, ma réalité s’arrête au prisme,»
«s’est arrêtée au prisme,» dit-elle, «plus maintenant,» elle réfléchit un moment, «peut-être qu’y a moyen de te ramener, je veux dire de te sortir du prisme, de ta bulle comme tu dis,»
«m’en faire sortir peut-être, à l’état charnel j’en doute,» dit-il, «je vais compléter la carte, analyser la nouvelle information, c’est beaucoup ce que tu m’as retransmis, de quoi ne pas voir passer le temps dans l’atemporalité du prisme, et quel arrangement architectural insolite! on a raccordé des morceaux de réalité hétéroclites sans souci de cohérence,»
«ça veut sûrement dire quelque chose,» dit-elle, «y a sûrement une logique derrière tout ça, non?»
«sans aucun doute,» dit-il, «la maison semble être le lieu convergeant,»
«ça m’en a bien l’air,» dit-elle, puis, jetant un regard circulaire, «peut-être pas te ramener à l’état charnel, comme tu dis, mais codifié j’imagine que c’est possible, je gage que la mère Bay saurait comment manipuler les codes pour te sortir du prisme et te réincarner, avec la mère Longshadow et les mères Daril et Lopez, ensemble elles sont capables de tout, ben, peut-être pas de tout, j’exagère, mais d’énormément, ça c’est certain, comme les sorcières de Shakespeare, je t’ai déjà raconté? probable que oui, sinon je te raconterai une autre fois, bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant? qu’est-ce que je fais, moi?»
«j’analyse,» dit-il, «toi, tu retournes dans la maison, je vais avoir besoin de toutes tes données sur la Vieille Histoire,»
«tout de suite, là?» s’exclame-t-elle, «je peux pas rester encore un peu? on est pas pressé, pis d’ailleurs t’as pas conscience du temps qui passe, t’es pris dans l’atemporalité du prisme, comme tu dis,»
«non, pas tout de suite,» dit-il, en riant, «et depuis que t’es entrée ici, ma chère Charlotte, le temps s’écoule, les moments passent, se suivent et s’inscrivent dans le prisme, c’est important,»
elle lui transmet la totalité des données de son ordi sur la Vieille Histoire,
«c’est les émotions qui font ça,» dit-elle, «les émotions, c’est réel, donc tu penses qu’y a des recoupements à faire avec la Vieille Histoire? après tout c’est logique, attends,» elle fouille dans son sac en bandoulière, en ressort sa flûte Una, «j’ai composé ça quand j’étais toute seule sur la plage, c’est mon adagio en dentelles, enregistre-le, tu te le rejoueras quand t’auras mal au plexiglas,»
elle réprime difficilement un sourire, elle s’est trouvée drôle, elle ferme les yeux et joue, Darsan enregistre,
«c’est beau,» dit-il, le morceau fini,
elle rouvre les yeux, range la flûte,
«je l’appelle en dentelles parce que je me suis inspirée de Dim249,» explique-t-elle, «ben, je pensais à elle quand je l’ai composé, tu te rappelles de Dim249? une 2de3? oui, bien sûr, tu t’en rappelles, je l’aimais beaucoup, ben, je l’aime toujours, j’aimerais ça la revoir, sur le chemin du retour sûrement, mais c’est pas pour tout de suite, tu sais ce qu’elle m’a dit, Elina, quand elle mangeait? elle a toujours faim, je lui ai donnée toutes mes barres nutritives tantôt, tu sais ce qu’elle disait? qu’elle mange pour les pas-Elina, les toustes, comme elle dit, pour tous les enfants, mais quels enfants? ils sont où? jusqu’à maintenant j’ai vu qu’elle et Fanta qui sont une seule et même personne,»
«ou que deux facettes d’un kaléidoscope,» dit-il, «il te reste à rencontrer les autres facettes,»
«ouais, c’est pas bête comme idée,» dit-elle, «j’y ai pensé moi aussi, pis oui, analyse tout ça, moi je vais retourner dans la maison tantôt, je me demande bien ce qu’il y a derrière l’autre porte, celle que Fanta a jamais ouverte, faudra que j’aille y voir, puis y a les archives, ça, ça m’intéresse, logiquement je devrais y trouver des réponses, non?»
«logiquement,» dit-il, «tes pommes, elles te nourrissent bien? je remarque qu’il y en a moins sur tes branches,»
il pointe du doigt sur celles qui dépassent du t-shirt,
«elles me nourrissent très bien,» elle se lève et soulève le bas de son t-shirt pour lui montrer les branches à moitié dégarnies, «c’est le temps de la récolte,» elle se rassoit, «mais j’y pense, là, si toi t’es le prisme, pis si le prisme c’est toi, cette eau, là, c’est toi aussi?»
«j’ai bien peur que oui,» dit-il, le sourire en coin,
«ah bon,» dit-elle, «pas que ça me dérange vraiment, après tout dans nos holosuites …, tu sais ce que je veux dire, mais si j’avais faim je pense pas que je voudrais manger quelque chose de ton synthétiseur, j’aurais l’impression d’être une cannibale, c’est drôle, han? peut-être que tu pourrais nourrir l’enfant métamorphe, le nourrir toustes,» elle souligne la prononciation, «touss-tes, c’est une idée, ça, tu crois pas?» elle n’attend pas sa réponse, «y a une cuisine dans la maison, t’as vu tantôt, la porte au milieu, mais Fanta dit qu’y a jamais grand-chose à manger, dis-moi, tu peux matérialiser une plante?»
«une plante?» demande-t-il,
«ouais, une plante,» répète-t-elle, «les fauteuils, c’est bien de ta volonté, oui? la table, le synthétiseur et la carte c’est de ton ordi, je sais, mais le reste? quoique comme reste c’est pas grand-chose, alors une plante, ça s’impose,»
«le prisme n’est pas très malléable,» dit-il, «pour une plante faudra passer par le synthétiseur, si tu veux une plante du prisme, tiens, laisse-moi te montrer,»
il n’a pas l’air de se concentrer, il reste juste là quelques instants, immobile dans son fauteuil, et une plante se matérialise au sol devant la paroi du fond, croît, se forme, se déploie, bleue, artificielle, rigide, en plexiglas,
«c’est pas terrible,» dit Charlotte, «elle est jolie par contre, dans son genre, tu sais ce qu’on va faire? on va compléter ta carte ensemble, tu veux bien? après je m’en vais, j’ai beaucoup à faire, tu comprends?»
il comprend, il veut bien, ils se mettent à l’ouvrage, c’est elle qui parle le plus,

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