conversations et transit

VI.71

de retour dans l’astronef Fanta s’installa devant le poste de pilotage, regarda longuement Darsan qui prenait place à côté, puis lui demanda de lui montrer toute l’information qu’il avait sur la planète aux enfants échoués, Charlotte et Élina se tenaient debout derrière eux,
«t’as vu? au large, quand tu plongeais en profondeur, t’as vu?» lui demanda Darsan,
«pas tout,» répondit Fanta, «y a plus, tu l’as sûrement enregistré, non?»
«c’est vrai, ça, on te voyait plus des fois de la plage, t’as vu quoi?» dit Charlotte, «pis toi?» s’adressant à Darsan, «c’est quoi, ce que t’as sûrement enregistré, han?»
il répondit en faisant jouer ce que la sonde qu’il avait lancée dans le fond de la mer avait enregistré lors de leur précédente visite, les bulles qui apparaissaient comme par génération spontanée, qui s’aggloméraient, s’agglutinaient, s’agrégeaient, se gélifiaient, se modifiaient, se diversifiaient en teintes, en textures et en volumes jusqu’à composer des petits cadavres que le courant emportait,
«tu m’avais jamais montré ça!» s’exclama Charlotte, s’adressant à Darsan, «pourquoi?»
c’est Fanta qui répondit,
«parce que c’est horrible une mer qui rejette des enfants morts,» il se tourna vers Élina, «c’est de notre faute à toustes,»
«pourquoi tu dis ça?» répliqua Élina, «c’est pas de ma faute, j’ai jamais voulu ça,» elle pointa du doigt sur Charlotte, «c’est ses archives, c’est les archives de son monde,»
«non, c’est pas mes archives,» dit Charlotte, «c’est les archives à toulmonde, okay? c’est les siennes, c’est les tiennes, c’est les miennes, c’est à toulmonde, c’est le tsunami,» puis, s’adressant directement à Fanta, «pourquoi t’as pas dit un seul mot tantôt? t’es resté muet toultemps que t’étais sur la plage, pourquoi?»
«ben, comme la petite fille dans l’histoire qu’Élina t’a racontée, qu’est-ce que tu penses?»
Charlotte fit la moue,
«ouais, c’est logique, c’était toi, la petite fille?»
«une fois, oui,»
il pointa du doigt sur un point lumineux qui flottait dans un des graphes sur l’écran du poste de pilotage,
«c’est quoi, ça?»
«ça, c’est un fureteur,» répondit Charlotte, «un espion de la mère LaGross, il nous a suivi jusqu’ici, ben, je veux dire, depuis les leux habités,»
«un espion?» dit-il,
«ben, oui et non,» répondit Charlotte, «il enregistre,»
«pour la mère LaGross?» demanda Élina, «c’est qui, elle?»
«je te montrerai tantôt dans l’holosuite,» dit Charlotte,
elle avait aperçu le fureteur du coin de l’oeil plus tôt sur la plage et n’y avais pas repensé,
«on l’a pas remarqué avant, c’est drôle,» dit-elle, à Darsan, «il était où?»
«il nous attendait au-dessus de la mer,» répondit-il, «il a capté notre arrivée, t’as juste pas remarqué les données sur l’écran quand on a décéléré dans le système,»
«ah bon,» fit-elle,
«ça veut dire quoi, un tsunami?» demanda Élina, «pourquoi y a un tsunami?»
Charlotte voulut répondre, mais elle hésitait, elle ne savait pas trop comment l’expliquer,
Darsan le fit à sa place, insistant sur le fait que le trou noir dans le coeur de la Voie Lactée agissait comme un amplificateur de la violence faite aux enfants tout au long de l’histoire de l’humanité et la projetait en rayons nocifs dans l’espace-temps comme un phare maléfique,
Charlotte l’interrompit d’un geste de la main, elle avait trouvé, elle fit dérouler sur un écran virtuel les images évoquées par Darsan dans le prisme hexagonal de la maison délabrée,
[le trou noir avait capté les cris des enfants lancés comme des coups de poignards dans la trame historique de l’humanité, leurs appels à l’aide, leurs hurlements de douleur, leurs gémissements de peur, leurs larmes de désespoir, il avait enregistré l’état multiforme de leurs blessures comme un programme récolte les malfonctionnements d’un système informatique et les régurgitait à travers l’espace-temps en un souffle toxique qui détruisait ce qui se trouvait sur son passage dans une sorte de rage aveugle, un désir noir de vengeance, en même temps qu’un appel maladroit à la consolation et à la guérison, un cancer spirituel que l’humanité avait rejeté dans le cosmos et que le trou noir lui renvoyait en métastates malignes]
«on est pas méchant, nous,» lança Élina, une fois le virtuel éteint,
«non, pas nous,» dit Fanta, «mais on a mal, c’est ça que ça veut dire, c’est ça, le tsunami, c’est notre souffrance, pis le morceau de trou noir dans le chromaphone, c’est le lien?»
«le lien de quoi?» demanda Élina,
«le lien, la connexion, l’association, je sais pas, moi,» dit-il, «la correspondance, tiens,»
«le programme,» dit Darsan,
«c’est ça, le programme,» dit Fanta, «le logiciel,»
«ça explique rien,» dit Élina,
«c’est parce que tu comprends pas,» dit-il,
«tu voulais te venger,» intervint Charlotte, «tu l’as dit une fois,»
Fanta opina de la tête,
«pas moi,» dit Élina, «lui, mais pas moi, je veux pas me venger,»
«lui c’est toi, toi c’est lui,» dit Charlotte, «c’est toi qui disait ça tantôt,»
«je sais bien, mais je veux quand même pas me venger, pas moi,»
«vengeance, réparation, cri du coeur, appel à l’aide,» dit Darsan, «c’est tout ça et plus encore, ce sont les enfants du passé qui interpellent l’humanité à travers l’espace-temps,»
«qui interpellent surtout les enfants du présent, je pense,» dit Charlotte, «pis c’est drôle, parce que d’ici les enfants du présent sont dans le passé, à cause de la distance, c’est comme un écho,» elle fronça les sourcils, il y avait là une idée qu’elle n’arrivait pas à cerner, elle en prit note dans son ordi, «comme un écho,» répéta-t-elle, «pis là, c’est comme si on transportait la source de l’écho jusqu’au mur où elle rebondit,»
«comme un balle!» lança Élina, en éclatant de rire,
Charlotte la toisa l’air perplexe en souriant, elle avait remarqué que des pixels flashaient de plus en plus sur l’hologramme de Darsan, ce n’était pas la première fois qu’elle s’en avisait, elle lui en demanda la raison,
«t’es en train de disparaître ou quoi?» dit-elle, en blague,
«non, mais je perds de la consistance,» dit-il, «je dois retourner dans mon holosuite pour me recalibrer, c’est pas grave, c’est une question de synchronisation,»
«ah bon,» fit Charlotte,
ils n’avaient pas encore décollé de la planète, le soleil frôlait l’horizon et enflammait la mer qui se déversait dans le mauve translucide du ciel, les petits cadavres rejetés par les vagues s’estompaient dans la brunante, on ne les distinguait plus vraiment, que des ombres mélangées au sable, les singes avaient déserté la plage, les oiseaux diurnes les avaient suivi,
«c’est beau,» dit Fanta, «c’est triste,»
Darsan montra sur un écran affichant la vue derrière l’astronef des oiseaux nocturnes qui se perchaient sur la cîme des arbres en bordure la plage,
«ils attendent la nuit,» dit-il,
«on devrait s’en aller,» dit Charlotte,
Darsan manoeuvra les commandes avant de se retirer dans son holosuite pour se recalibrer, l’astronef prenait son envol, accélérait, sautait en hyperespace, Fanta observait le point lumineux du fureteur sur l’écran,
«il est où?» demanda-t-il, «en parallèle?»
Charlotte fit signe que oui,
«on peut pas le voir?» ajouta-t-il,
«pas en hyperespace, non,» dit-elle, «tu viens? je vais vous présenter la mère LaGross,»
«plus tard,» fit-il, occupé à déchiffrer les données qui dansaient sur les écrans du poste de pilotage, «tu sais à quoi je pense?» ajouta-t-il, en se retournant, «le cosmos est un énorme cerveau et nous, on des neurones, non, des chaînes de neurones qui se prolongent d’étoiles en étoiles,» il revint à son examen du poste de pilotage,
«ouais, c’est possible,» dit Charlotte, «ben, c’est une façon de voir, c’est pas super neuf comme idée,»
«que tu dis,» maugréa Fanta, «c’est neuf pour moi,»
Charlotte haussa les épaules et entraîna Élina dans son holosuite,
Élina avait faim, elle se synthétisa une douzaine de barres nutritives et un grand verre de jus de fruits,
«tu vas manger tout ça?» dit Charlotte,
«ben oui,» dit Élina,
Charlotte avait faim elle aussi, pas autant, une barre nutritive et un verre de jus de fruits lui suffisaient, elles s’installèrent dans ce qui était devenu la pièce commune qui donnait sur la cuisinette, la salle de bain et les trois chambres à coucher, Charlotte activa des virtuels de la mère LaGross,
«oh!» s’exclama Élina en voyant la masse de chair qui flottait dans l’océan au coeur d’Arcade et qu’entretenaient ses multiples, «c’est du drôle de monde, ça,»
«c’est des humains comme toi et moi,» dit Charlotte, «ils sont juste transformés,»
«t’es sûre?»
«sûre de quoi?»
«que c’est des humains?»
«sûre, c’est des humains, ils sont sympathiques, je veux dire les multiples, leur mère, elle, la mère LaGross, je sais pas, elle me met mal à l’aise,»
«elle me met mal à l’aise moi aussi,» dit Élina, après un moment de silence, «tu veux bien me montrer le Grand Bazar?»
«on va le visiter avec mon amie Selsie,»
«oui! oui!» s’exclama Élina, «je l’aime beaucoup, ton amie Selsie,»
Charlotte désactiva les virtuels de la mère LaGross et emmena Élina à la découverte du Grand Bazar dans un agencement mobile de panoramas tri-dimensionnels, un cyberespace qui n’était pas tout à fait comme une reconstitution holographique interactive, trop gourmande en énergie, mais c’était presque comme si, même Selsie n’était que virtuelle, ce qui occasionna quelques ratés de communication,
«y avait un bazar aussi pas loin de chez moi,» disait Élina, excitée, alors qu’elle déambulait dans le Grand Bazar avec ses compagnes, «pas vraiment un bazar, un parc avec des manèges et toutes sortes de stands, comme ici, mais en beaucoup plus petit, en beaucoup, beaucoup plus petit, j’y allais avec une cousine, Monique, je pouvais pas y aller toute seule, il fallait que je sois accompagnée par une grande personne,» elle avait prononcé ces derniers mots sur un air de dérision, «oh! c’est quoi, ça?» elle pointa du doigt sur un stand qui se profilait au détour d’un écran, «de la barbe à papa! je peux en avoir? Monique m’en achetait toujours une,»
«faut la synthétiser,» dit Charlotte, «bouge pas, quelle couleur?»
«ben, rose,» dit Élina, comme si ça allait de soi,
Charlotte courut à la cuisinette pour en revenir avec deux barbes à papa, une rose pour Élina, une bleue pour elle-même, Selsie s’en était procurée une dans son cyberespace, rose elle aussi,
pendant ce temps Darsan, en lotus au centre de son holosuite, se recalibrait les paramètres, Fanta, courbé devant le poste de pilotage, étudiait ceux du transit,
l’astronef filait en direction de la planète Wizber,

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