de l’arrivée au lendemain matin

VI.75

Charlotte était tellement contente de revoir Wil Zuber, Éfrémia ben Zaloumia et même le multiple AbéNazarDé, tellement excitée, comme elle ne l’avait pas été depuis longtemps, qu’elle parlait sans arrêt, racontait pêle-mêle ses aventures et ses rencontres dans le cosmos, presque de façon incohérente, en sautant du coq-à-l’âne, comme si elle ne parvenait plus à contenir le trop-plein des émotions, des expériences et des épreuves qu’elle avait accumulées, elle était exubérante, débordante, pétulante, elle ne se contenait plus, la digue avait cédé,
après que Fanta se fut enfermé dans la cabane à Zuber et qu’il devenait évident qu’il n’en ressortirait pas de sitôt, ils s’étaient réunis tous les sept dans l’astronef, Charlotte, Élina, Zuber, Zaloumia et le trio du multiple, Abélard, Nazarine et Dédale, en compagnie de l’hologramme de Darsan, ils avaient pris place dans l’holosuite de Charlotte,
elle avait fini par se calmer et avait laissé la parole aux autres, Éfrémia expliqua qu’elle s’était montée un abri à une vingtaine de mètres de la cabane à Zuber avec de l’équipement tiré de l’astronef qui l’avait emmenée, quelques mois plus tard un astrocargo était venu décharger de l’équipement supplémentaire, dont certains éléments avaient servi à moderniser la cabane à Zuber, il y avait eu d’autres visiteurs, des arpenteurs surtout, mais aussi, pour un séjour de cinq semaines et pour son plus grand bonheur, la maîtresse à penser d’Éfrémia, la sémiologue Mei Lin Pascaline, d’autres visiteurs suivraient, dont une équipe de spécialistes pour établir une base permanente sur la planète, entretemps le multiple avait fait son apparition et s’était stationné en retrait de l’abri d’Éfrémia,
Élina s’était préparée un lunch, le multiple l’avait imitée peu après, Wil et Éfrémia avaient pris connaissance des données de navigation, juste un survol des enregistrements pour le moment, il y avait tellement de matériel à examiner, ils avaient visité le chromaphone avec Charlotte, Élina et AbéNazarDé avaient refusé d’y mettre les pieds,
Zuber avait paru soucieux durant la visite, mal à l’aise même, il n’avait pas dit un seul mot, il s’était contenté d’observer, c’était comme s’il ressentait à sa façon le malheur qui pesait dans la maison délabrée, plus particulièrement quand ils passèrent du côté des archives de l’enfant métamorphe,
quant à Éfrémia elle aborda la réalité parallèle du chromaphone avec une curiosité toute scientifique,
«ça,» avait-elle dit, en pointant du doigt sur le tube de lumière que Charlotte redépliait en instrument de musique une fois qu’ils en furent ressortis, «c’est aux mères d’y voir, c’est beaucoup trop complexe pour moi, je vais me contenter d’étudier vos profils psychologiques, à commencer par celui de Fanta,»
elle prenait des notes depuis le début à la fois dans son ordi et sur un virtuel qu’elle avait actualisé et qu’elle traînait avec elle comme une tablette électronique,
«pis moi,» avait lancé Élina, «je suis pas intéressante?» elle avait éclaté de rire pour montrer qu’elle blaguait,
«j’ai bien l’impression qu’étudier le profil de Fanta,» avait dit Éfrémia, «c’est étudier le tien indirectement,»
«pas si indirectement que ça,» avait répliqué Élina, l’air fripon,
le multiple fascinait Élina, elle l’interrogeait avec impudeur, ce qui avait l’air de l’amuser, et épiait attentivement son expression triple quand il se concertait mentalement pour essayer de deviner lequel des trois prendrait la parole ou dans quel ordre s’ils la prenaient à tour de rôle, Wil s’intéressait à la banque de données du poste de pilotage, les paramètres du transit l’intriguaient, la moyenne de la vélocité supraluminique de l’astronef piloté par Darsan l’impressionnait,
«j’aurais pas fait mieux,» disait-il, à l’hologramme de Darsan,
après une première visite de la chambre de Fanta avec les autres Éfrémia décida d’y retourner seule, pour s’en imprégner, avait-elle signifié, elle enjamba le désordre qui y régnait, se pencha à nouveau sur les posters de hard rock, de motocyclettes, de filles en cuir ou en bikini, de momies, de vampires, de loups-garous, se planta devant de chromaphone, écouta des extraits des compositions du garçon pendant qu’elle les enregistraient, le regard sur la mer qui moutonnait de l’autre côté de la baie vitrée,
puis elle visita celle d’Élina, la surabondance du rose la prit au dépourvu,
«quoi, t’aimes pas ça?» lança Élina,
«oui, j’aime bien,» dit Éfrémia,
«mais?» demanda Élina,
Éfrémia avançait dans la pièce et jetait des notes sur sa tablette comme elle l’avait fait dans la chambre de Fanta, relevant les images du burlesque qui tapissaient les murs,
«y a pas de mais,» dit-t-elle, à voix basse, concentrée sur sa cueillette d’informations,
le multiple, qui avait visité la chambre plus tôt avec Élina, croisa ses trois paires de mains derrière son triple dos,
«j’aurais ajouté du bleu,» dit Abélard,
«du bleu pastel,» dit Nazarine,
«avec une touche de mauve,» dit Dédale,
«ouais, peut-être,» dit Élina, en penchant la tête, comme si elle considérait le pour et le contre,
«pis ça sent toujours bon ici,» dit Charlotte, «c’est à cause de l’encens,»
dans la chambre de Fanta il fallait ouvrir la baie vitrée et tendre le nez vers la mer pour en humer les effluves synthétiques qui ne parvenaient pas à refouler l’odeur prégnante de renfermé, Fanta aurait très bien pu l’aérer, c’est juste qu’il ne la sentait plus, il était habitué,
le groupe partagea un repas en fin de journée dans la cuisinette, un riz frit aux légumes, des fromages, de l’eau, des jus, des fruits, Éfrémia, Wil et le multiple se régalaient, on avait faim, surtout Charlotte et Élina, les émotions de la journée leur avaient creusé l’appétit, l’hologramme de Darsan ne mangeait pas,
on parlait de tout et de rien, l’ambiance était conviviale, on racontait une blague, on donnait son opinion, on faisait des projets pour les jours à venir, on s’inquiétait aussi du sort de Fanta, pas Élina, elle avait confiance,
dans la soirée Charlotte et Élina donnèrent un petit concert de flûtes, Éfrémia enregistrait, le multiple se balançait au rythme de la musique, Zuber écoutait le visage impassible, Darsan s’était retiré dans son holosuite pour se recalibrer l’hologramme,
le soleil flambait sur l’horizon quand on se retira, le multiple partit le premier, Éfrémia le suivit peu après, Zuber décida de passer la nuit dans le chromaphone, il voulait fouiller dans les archives, — même s’il y avait pensé Fanta n’aurait pu le localiser, l’intérieur du chromaphone était inaccessible aux sondes,
Charlotte avait replié l’instrument et l’avait ouvert comme un rideau,
«c’est une bibliothèque,» dit Zuber, en le traversant, «une bibliothèque qui raconte la même histoire des milliards de fois, c’est singulier,»
Charlotte et Élina veillèrent un brin avec l’hologramme de Selsie, mais Élina était fatiguée, elle fit sa toilette, dit bonsoir, se retira dans sa chambre, alluma une veilleuse, s’étendit dans son lit, s’endormit aussitôt, et rêva d’une multiplication colorée de Fanta en une suite rapide et incohérente d’images animées qui le montraient arpentant les couloirs mobiles et changeants d’un labyrinthe de pixels, il courait, marchait, escaladait, tournait à droite, à gauche, revenait sur ses pas, contournait un obstacle, allongeait les jambes comme s’il était chaussé de bottes de sept lieux, passait dans un mur de codes qui coulait comme une chute d’eau, bloquait sur un mur en mailles serrées d’octets, il était affolé, réfléchi, circonspect, courageux, hésitant, hurleur, muet, paniqué, calme, meurtri, inquisiteur, en colère, dans un tourbillon désordonné d’émotions où aucune ne correspondait à l’itération du garçon sur laquelle elle était plaquée,
Élina s’y retrouvait, elle savait ce qui se passait derrière le désordre, elle mangeait une pomme dans son rêve en regardant défiler le film décousu de Fanta dans l’aleph, elle n’arrivait pas à se rappeler le mot, mais elle saisissait le concept et était bien contente de ne pas y être, elle admirait le courage de Fanta,
Charlotte s’était retirée dans sa chambre à son tour, pour en ressortir au bout de quelques minutes, son sac à l’épaule, elle passa aux toilettes, fit un crochet par la cuisinette pour se synthétiser une collation et une bouteille d’eau, examina les arbres autour de l’astronef sur un écran, en choisit un, sortit, le repéra dans la lueur de l’habitacle, grimpa, se cala dans une branche,
la nuit était douce, elle sentait bon, la Voie Lactée était majestueuse, des appels d’animaux craquaient dans la distance, Charlotte écoutait de la musique dans son ordi, elle s’endormit sur une ballade en rêvant qu’elle parcourait les rues de Valence avec Selsie,
Éfrémia n’avait pas fermé l’oeil de la nuit, penchée sur sa tablette, elle tournait machinalement les pages de son document, l’esprit canalisé sur l’énigme de Fanta,
Zuber n’avait pas dormi non plus, il avait arpenté les archives de l’enfant métamorphe sans relâche, avait ouvert les portes, avait pris le temps de bien regarder les enfants prisonniers dans leurs bulles de malheur, refermait doucement, par délicatesse, le regard triste,
il quitta le chromaphone peu avant l’aube, Charlotte lui avait montré comment le reconvertir en instrument de musique, jeta un coup d’oeil sur le poste de pilotage pour localiser toulmonde, Charlotte dans l’arbre le fit sourire, il sortit de l’astronef et prit la direction de l’abri d’Éfrémia, il avait trouvé une chanson dans les archives qu’il voulait lui proposer, elle avait suggéré la veille durant le repas qu’une façon de renouer contact avec Fanta était de lui chanter un air,
il avait réveillé Élina sans faire exprès, elle souriait toujours en ouvrant les yeux, c’était une habitude, un réflexe, elle répétait souvent à Charlotte qu’il fallait toujours sourire en se réveillant, c’était vital,
«comme ça,» disait-elle, «si plus tard vire sombre on a le sourire pour l’éclairer,»
l’aube se levait quand elle sortit de l’astronef, apprendre sur un écran, après l’avoir cherchée dans l’holosuite, que Charlotte avait passé la nuit dans un arbre l’avait faite éclater de rire, elle savait que Charlotte avait cette habitude dans sa forêt sur Valence, Charlote lui en avait parlé, mais là c’était la première fois qu’elle le faisait depuis qu’elle avait quitté sa planète,
Darsan sortait de son holosuite, l’hologramme en fonction maximale,
«comment elle fait pour dormir dans un arbre?» lui demanda-t-elle, «faudrait que j’essaie, pas toute seule, avec elle, faudrait trouver une grosse branche,»
«je ne pensais pas qu’elle le ferait si tôt,» dit-il,
mais Élina disparaissait dans l’holosuite le temps de se synthétiser une collation, se précipita hors de l’astronef et alla rejoindre Charlotte, elle eut un peu de misère à grimper jusqu’à la branche, Charlotte était réveillée, elle s’arrima d’un bras à une branche, se pencha et tendit l’autre bras pour aider Élina à franchir le dernier mètre, lui fit de la place sur la branche, qu’elle laissa un moment pour aller se rafraîchir dans l’astronef,
elles placotaient à voix basse en croquant dans leur collation quand elles aperçurent Éfrémia qui sortait de son abri et venait s’assoir sur le banc devant la cabane, elle resta immobile un long moment, assise droite, les yeux fermés, les mains jointes sur son ventre, la lumière citronnée du matin l’auréolait, elle remua les lèvres, se mit à chantonner, la voix vite assurée, le ton juste, Charlotte et Élina la regardaient et l’écoutaient avec déférence et respect, Élina réprima un petit cri de joie quand Fanta sortit de la cabane, au même moment son rêve, qu’elle avait oublié, et le mot aleph lui revinrent à la mémoire,

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