dédoublement(s)

VI.68

L’observateur influence l’observation.
Werner Heisenberg

la chambre d’Elina était une symphonie de couleur rose, son mobilier, les images qui tapissaient ses murs, ses babioles, tout était rose, du plus pâle au plus foncé, de l’aurore au fucshia, de la pêche à la praline, de l’incarnat à la framboise,
les images intriguaient Charlotte, des photos et des illustrations où le rose prédominait de filles et de femmes vêtues bizarre, le maquillage excessif, sur scènes de théâtre, avec plumes, corsets, talons hauts, coiffures exorbitantes, boas aux épaules, certaines tenaient un micro en main, la bouche ouverte sur une syllabe aphone, d’autres étaient figées sur un pas de danse,
«c’est du burlesque,» dit Elina, «j’aime le burlesque, c’est tellement excitant,»
Charlotte consulta son ordi pour savoir c’était quoi, exactement, le burlesque,
«ah bon,» dit-elle, «c’est intéressant, mais j’y pense, là, y a des choses semblables au Grand Bazar,»
«le quoi?» demanda Elina,
«le Grand Bazar d’Arcade, y a vraiment toutes sortes de bizarreries au Grand Bazar, y a même des jeux vidéo, on en a essayé, Selsie et moi, c’était pas facile, je veux dire des vieux jeux vidéo, tu sais c’est quoi?»
«certain que je sais c’est quoi,» dit Elina, «j’en ai un ici,»
elle ouvrit le battant d’une énorme commode rose-thé qui occupait tout un coin de la chambre et en sortit une console de jeu vidéo en piteux état,
«elle fonctionne plus,» dit-elle,
Charlotte examina l’objet, le remit à Elina, qui le déposa sur son lit, lequel disparaissait sous un amoncellement de coussins,
«t’es sûre que t’arrives à dormir dans ça?»
«ben oui,» dit Elina, «c’est confortable, c’est douillet, c’est comme un nid, je pourrai voir le Grand Bazar?»
«je pense bien,» répondit Charlotte, «j’ai des jeux vidéo dans mon holosuite, je vais te les montrer tantôt, j’ai aussi des films interactifs, tu verras, mais dis-moi, t’as pris ça où, toutes ces images?»
«dans des magazines, j’en ai plein,»
elle ouvrit l’autre battant de la commode, deux piles de magazines presque aussi hautes qu’elle s’élevaient du sol,
«ceux-là j’ai fini avec,» elle montra la pile dans le coin de la commode, «ceux-là,» elle montra l’autre pile à côté, moins haute, «je les ai pas feuilletés encore,» elle referma le battant, ramassa la console sur le lit, la rangea dans la commode et referma l’autre battant, «y a plein d’autres images que je voudrais découper et y a presque plus de place sur les murs, montre-moi tes jeux,»
elles quittèrent la chambre, descendirent l’escalier, là où s’était trouvée l’entrée hexagonale qui avait donné sur la lanterne magique il n’y avait plus qu’un mur délabré comme les autres murs, le chromaphone flottait devant à quelques centimètres du sol, la porte qui avait conduit à la pièce en plexiglas où Darsan avait été confiné avait disparu elle aussi, ne restaient que les deux portes du fond, celle de la cuisine et celle du morceau de trou noir, et la porte aux archives sous l’escalier,
Charlotte et Elina enjambèrent le chromaphone et prirent pied dans l’holosuite, Charlotte avait demandé à Elina quand elles avaient installé le chromaphone dans l’holosuite si on pouvait éviter la jetée et la lanterne magique et entrer directement dans la maison,
«c’était une idée de toi, la jetée et la lanterne, oui? c’est Fanta qui me l’a dit,»
«oui,» avait répondu Elina, «c’est plus nécessaire ici,»
la chambre de Fanta, par contre, était un véritable capharnaüm, c’était une course à obstacle que de la traverser sans marcher sur un objet ou un morceau de linge, ça rappelait à Charlotte le désordre de son module d’habitation à Valence, mais en pire, avec un relent de renfermé, chez Elina ça sentait l’encens, elle les faisait brûler sur une petite table ronde, des posters d’artistes de hard rock couvraient les murs, des photos de filles en cuir chevauchant des motocyclettes ou posant en bikini sur la plage, des illustrations de vampires, de momies, de loups-garous,
«ah ben dis donc,» avait dit Charlotte,
ce même jour, après avoir visité les deux chambres, elle avait offert les facilités virtuelles de son holosuite à Elina et à Fanta au lieu d’avoir à franchir le chromaphone pour se retirer, c’était une bonne idée, elle leur montra comment procéder avec la matrice, c’était un peu plus compliqué parce que ni l’un ni l’autre n’avait un ordi pour communiquer directement ses idées, il fallait passer par des commandes vocales et des entrées de lignes de code, Charlotte s’occupait du codage,
elle s’attendait à ce que Fanta reproduise l’encombrement de sa chambre, au contraire, un fauteuil, une lampe sur pied, un lit simple, quelques posters neufs et, sur le mur du fond, une large baie vitrée qui ouvrait sur un balcon avec vue sur la mer, Elina désirait une réplique de la sienne,
«t’es pareille comme ma soeur Béatrice,» avait dit Charlotte, «t’aimes pas le changement,»
«j’aime le changement,» avait répliqué Elina, «mais pas celui-là,»
elle avait insisté pour avoir son synthétiseur personnel, elle l’avait virtualisé à portée de main près de son secrétaire, son appétit était insatiable, elle avait la fringale non-stop,
«tu vas enfler comme une balloune à force de manger comme ça,» avait dit Charlotte,
«oh non! j’ai tous les enfants du monde à nourrir, moi, c’est toute une responsabilité, tu peux me croire,»
elle avait dit ça en croquant dans une pêche, elle était toujours de bonne humeur, curieuse, active, elle touchait à tout, voulait tout essayer, Fanta, lui, était plutôt taciturne, il broyait du noir, parfois tellement plongé dans ses pensées qu’il fallait l’appeler à répétition pour qu’il en sorte,
«à quoi tu penses?» lui demandait Charlotte,
«à rien, à toutes sortes de choses,»
il ne parlait pas beaucoup, sauf, de temps en temps, dans la cuisinette de l’holosuite avec Charlotte, quand il racontait une histoire comme il l’avait fait dans la cuisine de la maison,
«une fois on m’a arrêté et on m’a tué,» disait-il, «c’était la guerre, ah! j’en ai vu des morts, moi!»
ils partageaient une pizza aux ananas, il parlait le regard dans le vide, le visage inexpressif, le ton monotone,
«t’étais un garçon ou une fille?»
«un garçon, je faisais de la résistance avec les grands, on avait été vaincu, on était sous occupation, j’étais courrier, je faisais ça le jour, c’était toujours les mêmes soldats qui patrouillaient, non, pas toujours les mêmes, presque, on venait à se reconnaître de vue, je les évitais pas, je familiarisais pas avec eux non plus, je faisais semblant de rien, j’étais juste un enfant qui passait, mais des fois on m’envoyait en mission la nuit, quand c’était urgent, pas souvent, y avait un couvre-feu,»
il regarda Charlotte,
«c’est pas facile, la résistance,»
il reporta son regard sur le vide,
«une nuit je transportais un rouleau de fil pour rallonger l’antenne d’une radio clandestine, un petit rouleau que j’avais caché dans la poche intérieure de ma veste, j’étais sûr de mon chemin, je marchais lentement, j’étais prudent, j’étais aux aguets, j’étais comme une ombre dans l’ombre des murs, j’étais invisible, puis bam!»
il frappa du poing sur le comptoir, Charlotte sursauta, il mastiqua une pointe de pizza avant de poursuivre,
«deux soldats sont apparus de nulle part, là, juste devant moi, j’ai figé sur place, les soldats ont pointé leur arme sur moi, ils m’ont demandé ce que je faisais là, puis ils m’ont ordonné d’ôter ma veste, j’ai pas dit un mot, j’en étais pas capable, je leur ai donné ma veste, ils ont trouvé le rouleau de fil, ils m’ont fouillé, puis ils m’ont pris par les bras et m’ont entraîné jusqu’à leur baraque, on m’a ôté mon chandail, mes pantalons, mes souliers, mes bas, puis on m’a jeté dans une cellule juste en caleçon et en camisole, j’y ai croupi deux jours, on me nourrissait au pain et à l’eau, le matin et le soir, y avait un matelas par terre, puis une chaudière dans un coin pour mes besoins, avec du papier journal pour s’essuyer, j’ai eu froid tout le temps,»
il baissa la tête, examina sa pizza, releva la tête, il ne regardait pas Charlotte,
«on m’a réveillé en plein milieu de la nuit, on m’a traîné dans une autre pièce, un officier m’a interrogé, j’étais attaché sur une chaise, un soldat me frappait au visage pour que je réponde, j’étais pas capable, en même temps je voulais tout dire, je disais n’importe quoi, j’avais tellement peur, puis le soldat a frappé trop fort, la chaise a basculé, comme ça,»
il fit pivoter son index sur le comptoir, un demi-tour, la main fermée, et fit tomber celle-ci sur le dos, toujours sans regarder Charlotte,
«trois pattes de la chaise ont levé, elle a fait un tourniquet sur sa quatrième patte, je me suis fracassé le front sur le bord de la table de l’officier et je suis mort sur le coup,»
«ben ça c’est pas drôle,» dit Charlotte,
«un jour je me vengerai,» souffla-t-il, son regard intense soudain braqué sur elle,
Elina fit irruption dans la cuisinette,
«non, c’est pas drôle,» dit-elle, «je veux de la pizza moi aussi, après on va jouer au vidéo,»
«prends le reste de la mienne,» dit Fanta,
«non, mange pour les autres,»
elle se synthétisa une mini pizza aux champignons, aux olives noires et aux piments verts, avec une couche de fromage extra, et grimpa sur le tabouret à côté de Fanta, il se résignait à terminer la sienne, Charlotte avait fini, elle les observait attentivement, elle essayait de détecter qui des deux était l’hologramme, elle n’y arrivait pas, même en les touchant elle ne pouvait pas dire,
Darsan avait eu l’idée de les dédoubler, Charlotte s’était plainte qu’elle était soit avec Fanta, soit avec Elina, jamais les deux en même temps et ça l’énervait,
«ben, j’en fais pas une maladie, là,» disait-elle, «c’est juste que ça serait plaisant, tu comprends?»
«y a peut-être moyen,» avait dit Darsan, «laisse-moi réfléchir,»
il avait trouvé au bout d’une heure, il envoya l’enfant métamorphe dans le chromaphone après lui avoir expliqué de quoi il s’agissait, Elina était enchantée, Fanta marmonna que c’était une bonne idée, Darsan manipula des données sur le tableau de bord de l’astronef, Charlotte se précipita dans son holosuite, Elina sortait du chromaphone, suivie de Fanta,
«ah ben ça c’est chouette!» s’écria-t-elle, «c’est qui l’hologramme?»
l’un et l’autre selon le principe d’indétermination de la physique quantique, avait expliqué Darsan, c’était compliqué,
elle toucha Fanta, une sensation de chaleur et de picotements lui chatouilla le bout des doigts au lieu de la sensation de vide d’avant, Elina était l’hologramme, la toucha, même sensation qu’avec Fanta, il était maintenant l’hologramme, elle les toucha les deux en même temps, la sensation encore de chaleur et de picotements, mais cette fois-ci avec des reflets de pixels, ils étaient à la fois substance organique et projection holographique, c’était extrêmement étrange, Elina trouvait ça drôle, Fanta restait impassible, comme si de rien n’était,
Darsan, lui, était un hologramme en permanence, il ne pouvait plus se matérialiser comme dans la pièce en plexiglas, elle n’existait plus, Charlotte espérait que les mères arriveraient à le recomposer,
elle lui avait lâché une blague, elle cherchait un mot pour décrire la frustration qu’elle ressentait face à cet agrégat de pixels, sa présence physique lui manquait cruellement, son ordi lui rappela quand sa mère lui avait demandé ce qu’elle pensait de lui le jour de son arrivée sur le plateau de la biosphère, elle l’avait trouvé drabe, elle ne voyait pas le rapport, elle allait demander à son ordi de s’expliquer quand elle pensa au mot rasoir,
«t’étais drabe, maintenant c’est rasoir,»
elle éclata de rire, Darsan souleva un sourcil,
«faut s’y faire,» dit-il,
Fanta et Elina n’avaient plus traversé le chromaphone depuis leur dédoublement, Fanta avait transporté l’instrument dans sa chambre et l’avait déplié, il passait des heures à frapper sur ses cordes de lumière devant la baie vitrée qui donnait sur la mer, de l’électronique saccadé entrecoupé de creux mélancoliques et d’explosions de hard rock, des fois il invitait Charlotte et Elina à l’accompagner à la flûte, ou il les rejoignait pour un trio de flûtes dans la pièce centrale de l’holosuite, — Charlotte s’était organisée une chambre, — lui avec la flûte Éva, Elina avec la flûte Asa et Charlotte avec la flûte Una,
ils interprétaient l’adagio en dentelles, Elina adorait ce morceau, Fanta préférait une musique plus musclée, quand Darsan les informa qu’on arrivait en vue de la planète Impossible, Charlotte fit la moue, elle aurait préféré filer jusqu’aux lieux habités d’une traite, sans descendre sur aucune planète, juste les haltes de ravitaillement énergétique autour des étoiles, mais Fanta et Elina y tenaient absolument, elle ne pouvait pas les blâmer,
elle rangea les flûtes, Elina tira un fruit du synthétiseur, Charlotte l’imita, elle avait un peu faim, sa récolte de pommes tirait à sa fin, il ne lui en restait plus qu’une douzaine, la veille elle leur en avait montré une qui se détachait de sa branche, elle ressentait un léger chatouillement sur la peau quand une pomme mûre s’apprêtait à tomber, elle avait soulevé un côté de son t-shirt et baissé un bout de ses shorts, les empressant de venir voir, la pomme était tombée au ralenti et s’était effacée dans le creux de sa hanche,
«comme de l’encre invisible qui sèche,» avait dit Fanta,
ils rejoignirent Darsan, le pilotage de l’astronef intéressait Fanta, il observait de près le ballet des graphes et des données sur le tableau de bord, Elina et Charlotte croquaient dans leur fruit,
«attention, on quitte l’hyperespace,» dit Darsan,

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