direction : la planète Wizber (1) Fanta

VI.72

Fanta était de plus en plus sombre et irritable, la destruction du tsunami sur les régions du cosmos qu’ils traversaient lui pesait sur la conscience, il n’arrivait pas à secouer le sentiment de culpabilité qui le heurtait à la vue de toute cette désolation, lui que les opérations de l’astronef avaient tellement intéressé, il se retirait dans sa chambre de plus en plus souvent et pour des périodes de plus en plus longues, on l’entendait marteler le chromaphone comme s’il évacuait sa rage sur des pièces musicales agressives, ou il étirait des litanies en geignements de tristesse et de désespoir, il filait un mauvais coton,
il mangeait peu comme d’habitude, une maigre collation qu’il grignotait renfrogné dans un coin de la cuisinette, la plupart du temps seul, il n’évitait pas nécessairement la compagnie, juste qu’il se mêlait contre son gré à leur conversation, chaque fois qu’elle en avait l’occasion Élina l’enquiquinait pour qu’il mange plus,
«fais-le au moins pour toustes,» répétait-elle, «si tu le fais pas pour toi,»
il obtempérait de mauvaise grâce,
il ne ratait jamais une descente sur une planète abîmée, il insistait même pour voir la désolation, alors que Charlotte aurait voulu passer outre, comme s’il prenait un malin plaisir à se faire souffrir et à accentuer son sentiment de culpabilité,
si on lui demandait pourquoi il tenait tant à ces visites il maugréait que ça ne regardait personne, que c’était ses affaires et qu’il n’avait pas à s’expliquer, il en rajoutait en avouant que si ce n’était de la mer holographique dans la fenêtre de sa chambre il deviendrait fou,
une fois il eut l’idée saugrenue de jeter le chromaphone par-dessus bord, c’est l’expression qu’il utilisa, Darsan réapprovisionnait l’astronef en énergie auprès d’une étoile entre deux sauts en hyperespace, il suivait à rebours l’itinéraire qu’il avait emprunté avec Charlotte à l’aller, Fanta, comme il le faisait à chaque fois durant ces haltes, vint prendre connaissance des données enregistrées dans la balise lors du précédent passage, — il y avait si longtemps, ne pouvait s’empêcher de penser Charlotte, — une planète du système avait développé une biosphère limitée, suffisante pour la vie primaire qu’elle avait soutenue, qui peut-être aurait évolué et se serait complexifiée et qui avait été coupée court,
«t’es sûr que les données sont exactes?» demanda Fanta,
Darsan le toisa comme s’il ne comprenait pas où il voulait en venir,
«en voilà une drôle de question,» dit-il, «bien sûr qu’elles sont exactes, à moins que les instruments soient détraqués,» ajouta-t-il sur un ton moqueur,
«c’est pas ce que je veux dire,»
sans élaborer sur ce qu’il voulait ou ne voulait pas dire,
Charlotte intervint, un peu fâchée,
«pas juste les instruments, tu sauras, Fanta, la musique de l’étoile aussi, elle me raconte qu’il y avait la vie ici et que mainetant y en a plus,»
Fanta la regarda de travers, puis il ordonna à Darsan plus qu’il le lui proposa de descendre sur la planète, Charlotte s’y opposait,
«c’est pas nécessaire,» dit-elle,
«ce n’est pas nécessaire,» renchérit Darsan,
Fanta n’en démordait pas,
Élina, qui était restée dans l’holosuite, rebondit dans l’habitacle,
«qu’est-ce qui se passe?»
«rien,» dit Fanta, puis, à Darsan, «à la planète,»
«tu fais encore des misères?» dit Élina,
Fanta se leva et passa à côté d’Élina sans la regarder,
«on est pas obligé d’y aller, tu sais,» lança Charlotte, «si on passait au vote tu serais seul contre nous trois,» elle se tourna vers Élina, «je pense, tu veux y aller sur cette planète, toi?»
«une planète tuée?»
«oui,» dit Charlotte,
«comme on en a déjà vu?»
«oui,»
«ça m’est égal,» dit-elle, après un moment de réflexion,
«ah bon,» dit Charlotte,
«ben, ça m’est égal, oui et non, je vois pas l’intérêt, je préférerais continuer, pourquoi tu veux y aller?»
elle avait posé la question à Fanta, il l’ignora, répéta « à la planète » en leur jetant un regard de défiance et de hargne et disparut dans l’holosuite,
Charlotte et Darsan se regardèrent un moment, Darsan haussa les sourcils, Charlotte les épaules,
«à la planète, d’abord,» dit-elle sur un ton résigné,
sitôt l’approvisionnement terminé Darsan mit le cap sur la quatrième planète du système, trois lunes lilliputiennes orbitaient dans son exosphère, il posa l’astronef sur la même plaine dévastée que la première fois,
«c’est pire que l’autre fois,» murmura Charlotte, «y a plus rien,»
lors de leur précédente visite il y avait encore des troncs d’arbustes rabougris et grisâtres, des tiges de plantes desséchées que le vent démontait en poussière brunâtre et des carcasses d’insectes craquelées et décolorées, il n’en restait plus rien, le temps avait tout effacé, sauf quelques moignons de troncs pétrifiés, les témoins immuables de la ruine,
Fanta sortait de l’holosuite avec le chromaphone, il se plaqua une moustache à oxygène sous le nez, l’air de la planète n’en contenait plus assez, activa l’ouverture de l’astronef, sauta au sol, fit quelques pas, prit position et lança le chromaphone comme un javelot aussi loin qu’il put,
«t’as perdu la tête ou quoi?» cria Charlotte à travers l’ouverture,
elle se plaqua rapidement une moustache à oxygène sous les narines et le rejoignit,
«c’est quoi l’idée?» dit-elle,
«je l’ai jeté par-dessus bord,» dit-il,
Élina, moustachue, sortie à son tour, alla récupérer le chromaphone à petits pas rapides, revint en le pointant sur Fanta comme une épée,
«que t’es bête! je le remets où, là?» elle était fâchée, elle parlait fort, «dans ta chambre ou dans la mienne?»
«ou dans la pièce commune,» dit Charlotte,
«ouais,» dit Élina,
«je l’ai jeté par-dessus bord,» répéta Fanta, «donne,»
il le lui prit des mains et regagna l’astronef, suivi de ses compagnes, l’astronef s’envola et bientôt passa en hyperespace,
Fanta avait rapporté le chromaphone dans sa chambre, il y jouait une musique sauvage, sans structure, au rythme désarticulé, qui peu à peu s’allégea, s’adoucit, s’étira en une plainte morne secouée d’aboiements, puis se tut,
il n’offrit aucune explication sur son geste, il insistait toujours pour visiter les planètes mortes, mais il se contentait maintenant d’un survol, par contre il se déridait quand ils se posaient sur une des très rares planètes épargnées, oasis égrenés sur leur itinéraire, il restait distant, il parlait peu, s’il parlait c’était pour développer sa théorie du cosmos interprété comme un cerveau, les oasis des neurones rebelles qui résistaient à l’anéantissement et qui attendaient patiemment de se reconnecter entre eux,
alors qu’ils quittaient l’une d’elles, après avoir fait le plein de fruits et de légumes exotiques, il demanda à brûle-pourpoint à Charlotte si sa mère pouvait les multiplier et reconstruire le cerveau endommagé du cosmos, c’est Darsan qui répondit, mais pas directement à sa question,
«ce n’est pas toute la Galaxie qui est endommagée,»
Fanta l’ignora,
«est-ce qu’elle le peut?» dit-il à Charlotte,
«ben, ça serait pas juste ma mère, c’est sûr,» dit-elle, «les mères pourraient, j’imagine,» ajoutant, l’air malin, «on les appelle pas les maîtresses manipulatrices pour rien,»
«je sais,» dit-il, «j’espère,»
«maîtresses manipulatrices ou pas,» lança Élina, en croquant dans un fruit, «la vie se défend, elle renaît toujours, tu vas l’avoir, ton cerveau cosmique,» ce qui fit rire Charlotte et sourire Darsan, «pis tu devrais manger plus,» elle sortit un fruit d’un des réservoirs et le tendit à Fanta, «tiens, mange,»
«ce que tu peux être barbante avec ça,» maugréa-t-il,
néanmoins il prit le fruit qu’elle lui tendait et se préparait à retourner dans l’holosuite et se replier dans sa chambre quand elle lui fit savoir qu’elle n’avait pas fini avec lui,
«c’est vrai, à la fin,» dit-elle, «t’as un air bête depuis qu’on a quitté la planète aux enfants échoués pis moi, ben, ça me blesse,»
il la regarda l’air surpris, il voulut répliquer, elle l’arrêta d’un geste de la main,
«est-ce que c’est parce que je t’ai dit que c’était de ta faute, l’autre fois, sur la plage?»
Darsan s’excusa, il devait se recalibrer les paramètres, son hologramme se déréglait de plus en plus fréquemment, au point que Charlotte craignait qu’il arrive au terme de leur aventure en un agrégat de pixels hétéroclites, il l’avait rassurée, au pire il se retirerait dans la pièce en plexiglas du chromaphone, sa crainte était plutôt de ne jamais pouvoir reprendre son état physique,
«c’est pour ça?» redemanda Élina à Fanta, «c’est à cause de ce que je t’ai dit?»
Charlotte suggéra de s’assoir tous les trois dans l’holosuite pour en discuter, Darsan leur demanda la permission d’écouter de la sienne via un intercom virtuel, oui, il pouvait,
Élina prit place sur le sofa à côté de Charlotte, Fanta se cala dans le fauteuil en coin,
«alors?» insista-t-elle,
«alors quoi?» dit-il,
«fais pas l’idiot, t’as un problème et je veux que tu me dises c’est quoi,»
«j’ai pas un problème,» dit-il, le ton railleur, «je suis un problème, toi aussi t’es un problème, mais tu veux pas y faire face,»
«je suis pas un problème,»
«vous êtes plutôt la solution au problème,» intervint Charlotte,
«ouais,» approuva Élina,
«on est un problème,» dit Fanta, «nous toustes, on est le problème et …»
il ne finit pas sa phrase,
«et quoi?» demanda Élina,
il se passa la main sur le visage,
«j’ai peur qu’on nous juge,» dit-il, à voix basse, le regard au sol, «j’ai peur qu’on me juge,»
«qui? les autres?» dit-elle,
«les autres, les siens,» dit-il, en montrant Charlotte,
«je te juge pas, moi,» dit celle-ci,
«on sera pas jugé,» dit Élina, «pis si on nous juge, ben, on se défendra,»
«je saurai pas quoi dire,»
«je parlerai pour toi, je parlerai pour toustes,»
«vous serez pas jugés,» dit Charlotte, «si tu connaissais les mères t’aurais pas peur, pis d’ailleurs, tu dis que tu saurais pas quoi dire, t’auras juste à raconter tes histoires, pis y a les archives, c’est explicatif, ça, non?»
il laissa échapper un bref sourire à ce mot, se renfrogna, baissa la tête, la releva, regarda Élina,
«je voulais pas te blesser,» dit-il,
«vous êtes toustes blessés,» dit Charlotte, «pis les mères vont vous guérir,»
«ou elles vont nous supprimer,» dit-il, «comme elles l’ont fait avec les mâles sur Terre, c’est peut-être pour ça qu’on traîne un morceau de trou noir avec nous, pour que les mères nous jettent dedans,»
il faisait référence à l’avènement du matriarcat dans le passé éloigné des lieux habités, Charlotte leur en avait montré un virtuel, les mères avaient chassé tous les hommes de la planète Terre, tous, un conflit hideux avait éclaté, les mères avaient été féroces, méchantes même, absolument inflexibles, après des pertes énormes les hommes avaient capitulé, depuis ils ne pouvaient remettre les pieds sur la planète qu’en débarquant sur la lune pour en demander la permission, rarement accordée,
«tu dis n’importe quoi,» lança Élina,
«c’est de la vieille histoire, ça,» dit Charlotte, «pas votre Vieille Histoire,» des doigts elle mit ces deux mots entre guillemets, «ma vieille histoire, c’est dans le passé,»
Élina l’interrompit,
«ta vieille histoire, ma Vieille Histoire, c’est pareil,»
«oui,» lui dit Charlotte, puis, à Fanta, «c’est dans le passé, y a plus jamais eu de guerre dans les lieux après ça, y a eu des désaccords, y en a toujours, des désaccords, mais pas de guerre, plus jamais,»
la voix de Darsan se fit entendre dans l’intercom virtuel, qui flottait sous le plafond,
«le trou noir est qu’un transmetteur, Fanta, pas la cause, je te l’ai déjà dit, t’es un problème, j’ai un problème, on verra si les mères en ont la solution,»
«moi je suis sûre que oui,» dit Élina,
Charlotte se leva d’un bond,
«si on faisait de la musique?» proposa-t-elle,
«ça c’est une bonne idée,» dit Élina, se levant à son tour, «Fanta, tu vas faire de la musique avec nous,» lui ordonna-t-elle du haut de ses six ans, «allez, lève-toi!»
«j’ai pas besoin de me lever,» dit-il, «je vais jouer de la flûte ici,»
«okay, les flûtes,» dit Charlotte,
Élina disparut un instant dans la cuisinette, elle avait envie d’une barre nutritive, Charlotte sortit les trois flûtes, ils jouèrent une variante de l’adagio en dentelles, Fanta improvisa des coups de rasoir dans l’aurore de Charlotte et des rayons laser sur les papillons d’Élina, Darsan écouta un bout avant de se déconnecter pour se concentrer sur son recalibrage,
l’humeur de Fanta ne s’améliora pas par la suite, n’empira pas non plus, il restait sombre et irritable,

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