direction : la planète Wizber (2) Élina

VI.73

Nul n’ira jusqu’au fond du rire d’un enfant.
Victor Hugo

pour Élina c’était complètement différent, plus l’astronef avalait les années-lumière, plus elle était impatiente d’arriver, elle visionnait des virtuels sur les lieux habités, sur la station Loba, sur la planète Wizber, elle était excitée à l’idée de rencontrer l’exo en exil Wil Zuber, c’est ainsi qu’elle l’appelait, l’exo en exil, l’arpenteure et psychologue Éfrémia ben Zaloumia, le multiple AbéNazarDé, s’il avait transité jusque-là, le désert qui s’étendait de la planète Wizber à la station Loba ne la démoralisait pas, au contraire, elle était prête à le traverser avec diligence, un dernier obstacle à franchir avant d’aborder enfin aux rivages du monde habité,
«de là,» elle parlait de la station Loba, «c’est plus une traversée, c’est une croisière, non, pas une croisière, un voyage de découverte, y aura tellement à voir, c’est fou!»
elle s’était synthétisée un simili ordi en forme d’olive verte qu’elle portait sous l’oreille droite comme Charlotte, il ne flottait pas, retenu à son oreille par un court chaînon transparent de pixels cristallisés, parfois elle penchait légèrement la tête comme Charlotte le faisait quand elle écoutait le sien, elle s’était appliquée le tatouage inorganique d’un citronnier sur le côté gauche du corps, de la cheville à l’épaule, elle l’avait modifié en quelques étapes accélérées pour en illustrer la croissance et se parfumait à l’essence de citron, maintenant ses fruits jaunes luisaient comme de minuscules veilleuses sur sa peau d’ébène,
Fanta s’était moqué d’elle,
«c’est pas du vrai, ton ordi pis tes citrons, c’est pas du vrai, ça fait juste semblant,»
«je sais bien que c’est pas du vrai,» avait-elle répliqué d’un ton mordant, «pis toi, avec ton mohawk à la Sand, c’est pas faire semblant?»
il n’avait pas riposté,
elle s’amusait à varier sa coiffure et ses ongles avec les accessoires de Charlotte, quoique son cheveu crépu lui donnait du fil à retordre, elle s’était même une fois rasée complètement pour voir si elle pouvait influencer la repousse, peine perdue, son crâne dégarnie qui reluisait comme une bille noire l’avait fait éclater de rire, elle avait pensé se saupoudrer de points de rousseur, avait décidé que c’était trop, de toute façon, avait-elle jugé, ça n’aurait pas bien paru sur le foncé de son épiderme,
elle mangeait toultemps, enfin, presque toultemps, c’était rare de ne pas la voir avec une collation à portée de la main ou devant un repas dans la cuisinette, elle n’avait pas besoin de se justifier, elle mangeait pour toustes,
les haltes dans les systèmes abîmés la laissaient indifférente, comme elle l’avait dit la fois que Fanta avait jeté le chromaphone par-dessus bord, ça lui était égal, par contre elle était toujours prête à visiter une planète vivante, ça faisait partie de son éducation, affirmait-elle,
là encore Fanta la critiquait,
«ton éducation, c’est aussi les planètes mortes, pas juste les planètes vivantes,» ajoutant en soupirant dramatiquement, «surtout les planètes mortes,»
«ça m’intéresse pas,» disait-elle, «elles sont mortes, c’est fini, on en parle plus, ce qui est fait est fait, tu veux les porter comme une croix?» s’adressant à Charlotte, les yeux pétillants, «j’ai lu ça dans mon autre vie, porter sa croix ou comme une croix, me souviens plus au juste,» revenant à Fanta, le regard austère, «c’est ton rôle, si tu y tiens tant que ça, mais t’es pas obligé, tu sais,» puis, avec un grand sourire, «moi, mon rôle, c’est d’être de bonne humeur,»
«tu comprends pas,» disait-il,
«je comprends très bien, monsieur Fanta! je comprends autant que toi, tu sauras,»
Charlotte mentionnait ses chicaneries avec Selsie pour désamorcer la mésentente,
«ça nous arrivait pas souvent, mais ça nous arrivait à nous aussi, pis c’était jamais vraiment sérieux,»
Fanta s’obstinait, il n’abandonnait pas si facilement,
«c’est pas pareil, pas pareil du tout, nous, c’est sérieux, c’est tragique, c’est grave,»
okay, c’était grave pour lui, lançait Élina avec un geste du bras, mais ça l’était pas pour elle, mettant souvent un point final à leur discussion en l’encourageant à manger, ce qui avait le don de l’exaspérer et de lui faire tourner les talons,
parfois Charlotte avait envie de leur faire remarquer qu’ils étaient le même enfant métamorphe et qu’ils s’astinaient pour rien, elle ne le faisait pas, c’était inutile, d’abord parce qu’ils le savaient bien, ils le vivaient, toustes s’exprimaient à travers eux, ensuite, surtout, parce qu’elle-même trouvait difficile de ne pas les différencier, de ne pas voir deux êtres distincts, autonomes, indépendants plutôt que les reflets tangibles et articulés d’une même entité plurielle,
un de ses grands plaisirs, à Élina, c’était de parcourir en cyberespace le labyrinthe du Grand Bazar, elle pouvait y passer des heures, elle était infatigable, tout l’attirait, tout l’intéressait, tout l’intriguait, Charlotte et l’hologramme de Selsie, bombardées de questions, de remarques, de commentaires, avaient peine à la suivre,
elle appréciait les films interactifs, les comédies et les fantaisies surtout, les drames romantiques aussi, alors elle devenait sérieuse et plongeait corps et âme dans l’infortune des protagonistes, son préféré était une adaptation moderne, futuriste de son point de vue temporel, de La Princesse de Clèves, — Charlotte avait dû consulter son ordi et fouiller dans les données de la Vieille Histoire pour retracer l’origine de l’oeuvre, — et n’était jamais en reste pour foncer dans un jeu vidéo de rôles avec Charlotte, d’autant plus ravie quand Fanta daignait se joindre à elles et perdre un peu de son humeur sombre dans les péripéties du logiciel,
elle dormait souvent avec Charlotte et alors elles placotaient sans discontinuer jusqu’à ce que l’une, Élina la plupart du temps, s’endorme avant l’autre, à l’occasion elle s’isolait dans sa chambre pour en réorganiser l’agencement des teintes de roses, elle ne s’ennuyait jamais, elle se trouvait toujours de quoi s’occuper, comme Darsan l’avait dit à Charlotte une fois, sa bonne humeur était contagieuse, sauf pour Fanta, il était immunisé, avait-il ajouté en haussant les sourcils,
ils arrivaient finalement à la première étape de leur retour, l’astronef décélérait dans le système de la planète Wizber, Darsan manipulait les commandes, Fanta suivait le fureteur sur l’écran, Élina battait des mains en sautillant sur place,
«on va voir du vrai monde! comme c’est excitant! c’est pas trop tôt!»
Charlotte partageait sa joie, elle en avait quasi les larmes aux yeux tellement elle était contente, elle revenait dans son monde,

5 réponses à direction : la planète Wizber (2) Élina

  1. catse dit :

    c’est drôle que tu choisisses « La Princesse de Clèves » comme lecture pour Charlotte , même si ce livre est un classique romanesque c’est quand même un livre sur le renoncement de l’amour

    • Jean dit :

      c’est pas une lecture, c’est, pour Élina, une plongée dans une adaptation du roman sous forme de film interactif et Charlotte, qui ne connaissait pas l’oeuvre (qu’Élina ne connaît pas non plus, juste l’adaptation qu’elle découvre dans la logithèque de l’holosuite), a dû fouiller dans les données de la Vieille Histoire pour en retracer l’origine

      • catse dit :

        comment peux tu penser qu’un film interactif sur un sujet aussi intime et complexe puisse rendre de tels sensations et sentiments
        ou alors …heu non …je vois pas trop ,même avec des connections ultra sophistiquées

        • Jean dit :

          il faut imaginer Élina et Charlotte dans la peau des personnages de l’adaptation cinématographique du roman comme si elles baignaient complètement dans une réalité virtuelle magnifiée avec gestuelle, lieux, sensations, sentiments et à côté de laquelle celle d’aujourd’hui fait figure d’amatrice,
          dans un précédent message je te disais que la réécriture du récit, une fois le feuilleton en ligne terminé, impliquera beaucoup de modifications, à commencer par un resserrement et une mise en situation plus détaillée des technologies qui ne sont pour le moment que suggérées,
          comme je l’ai souvent signalé ailleurs le récit dans sa forme actuelle n’est somme toute qu’un travail en développement, un premier jet qui nécessitera moults révisions et clarifications et j’apprécie les commentaires, les remarques, les critiques, je les encourage même, qui soulèvent des points sur lesquels j’aurai à me pencher,

          • catse dit :

            oui j’attendrais que tu m’expliques comment les sentiments ,sensations parfois subtiles peuvent être rendus en virtuel même sophistiqués , ou alors tes personnages ont des connections neuronales ?
            pour la gestuelle , les lieux et être immergé dans les personnages et récit ça d’accord

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