la colère d’Élina, deuxième partie

VI.70

Élina pleurait à gros sanglots dans les bras de Fanta, les vagues rejetaient sur la plage les petits cadavres qui reluisaient un instant sous la lumière du jour avant de s’effriter dans le sable détrempé, elle pleura longtemps, il regardait au loin, le visage triste, puis elle recula de quelques pas, le corps inerte d’un bébé vint se cogner à sa cheville, elle baissa la tête, le vit s’émietter, releva la tête au ciel, serra ses poings et lâcha un hurlement de fureur qui fit s’éparpiller les singes et les oiseaux qui fréquentaient la plage, après quoi, d’un pas décidé, le visage renfrogné, ses poings toujours serrés, elle se dirigea vers Charlotte qui était restée à l’écart près de l’astronef,
«pourquoi tu nous as amenés ici?» lui lança-t-elle,
Charlotte voulut répliquer qu’elle avait essayé quelques heures auparavant de les dissuader d’approcher la planète et de se poser sur la plage aux enfants échoués, mais Élina était aussitôt repartie en courant chasser les singes et les oiseaux qui s’étaient remis à cueillir des fruits de mer en évitant lestement les brefs corps inanimés,
«Sand,» murmura-t-elle, les larmes aux yeux,
l’hologramme de Darsan se profila dans l’ouverture de l’astronef, il attendait qu’elle poursuive, elle restait muette,
Élina avait ramassé un bout de branche et la faisait tourner en moulinets pour faire peur aux animaux en criant, «allez-vous-en! allez-vous-en!», ils poussaient des petits cris en s’écartant de son chemin, elle n’en frappait aucun, de temps en temps elle s’arrêtait net et lâchait un gros «ah!» de frustration,
Fanta avait baissé la tête, les pieds dans l’eau, il frissonnait à chaque cri d’Élina, elle coupa court à son balayage au bout d’une dizaine de minutes, elle avait tourné en rond, elle traversa la plage pour aller s’assoir sur une roche en bordure de la forêt, planta sa branche dans le sable et resta immobile, les mains sur les cuisses, elle respirait fort, comme si elle essayait de refréner sa rage,
Fanta releva la tête, regarda Charlotte, jeta un coup d’oeil par-dessus son épaule sur Élina, avança dans l’eau et plongea dans une vague qui l’engloutit, il refit surface et nagea vers le large, il alla si loin que Charlotte distinguait à peine sa tête qui ballotait de haut en bas quand il s’arrêta, il faisait face à l’horizon,
«Sand,» murmura-t-elle à nouveau,
encore une fois Darsan attendit qu’elle poursuive, encore une fois elle n’ajouta rien,
Élina s’était calmée, elle appela Charlotte, qui se hâta de la rejoindre sur la roche, pour aussitôt se relever et courir vers l’astronef en textant à Darsan de lui matérialiser un mouchoir, qu’elle lui arracha des mains pour revenir au pas de course le donner à Élina,
«pourquoi tu cours?» lui demanda celle-ci après s’être épongée le visage,
«je sais pas,» répondit Charlotte, «il va revenir, Fanta?»
«oui,» dit Élina,
«t’es plus fâchée?»
«non,» elle soupira, «oui, un peu, je suis triste surtout,»
«moi aussi, et j’ai peur ici, j’aime pas cette planète,»
«elle me fait pas peur, à moi,» dit Élina, «elle me fait de la peine, elle me fait du mal, pareil comme les archives dans le chromaphone, mais ici, c’est dans ton monde, pas dans le mien,»
«c’est le même monde,» répliqua Charlotte, «c’est juste le temps qui nous sépare,»
«c’est juste le temps qui nous sépare,» répéta Élina,
«l’espace-temps,» ajouta Charlotte,
«l’espace-temps, oui,» répéta Élina,
un petit singe s’approchait, elle tendit une main, il s’immobilisa,
«allo,» dit Élina, «aie pas peur, j’ai fini ma crise, ça doit t’arriver à toi aussi des fois, de faire des crises, non?»
la mère l’appelait, il hésita, elle fit mine de venir le chercher, il s’élança à sa rencontre, Élina sourit,
«je vais te raconter une histoire,» dit-elle, à Charlotte, «tu veux bien? c’est Fanta qui la connaît,»
Charlotte fit oui de la tête,
«c’est l’histoire d’une petite fille qui s’est retrouvée toute seule dans un immeuble, un gros immeuble, là, à cinquante étages et des dizaines d’appartements à chaque étage, y avait plus personne dans l’immeuble, personne, juste elle, toute seule, elle s’était endormie avec le bruit normal des voisins pis de la ville, c’était l’hiver, il faisait un peu frisquet, mais elle avait laissé sa fenêtre ouverte un petit peu, elle aimait ça, cette sensation d’être bien au chaud dans ses couvertures à respirer l’air frais qui entrait dans sa chambre, elle entendait ses parents qui discutaient dans le salon, pis, au matin, elle s’est réveillée dans un silence absolu, pas un bruit, un silence si profond qu’elle pensait qu’elle était devenue sourde pendant son sommeil, mais c’était pas ça, elle pouvait s’entendre respirer, sortir de son lit, marcher jusqu’à la porte de sa chambre, l’ouvrir, pis tu sais quoi?»
elle gesticulait en racontant son histoire,
«y avait plus personne dans l’appartement, elle est allée sur le balcon, elle vivait au trentième étage, pis là elle a paniqué parce que les rues étaient vides, aussi loin qu’elle voyait y avait personne nulle part, ni sur la rue devant l’immeuble, ni sur les autres rues, personne, pis les automobiles bougeaient plus, pas juste celles garées le long du trottoir, celles aussi qui avaient roulées, elles étaient toutes immobiles, un oiseau qui volait à sa hauteur l’a fait sursauter, elle est rentrée, elle savait pas quoi faire, elle est allée cogner à la porte d’une voisine, pas de réponse, elle a cogné à une autre porte, pis une autre, pis une autre, pas de réponse nulle part, il faisait plus sombre que d’habitude dans le couloir, y avait plus d’électricité, pis le silence, le silence, c’était effrayant, le bruit du monde, tu sais? on l’entend plus tellement on est habitué, ben, maintenant, elle l’entendait plus pour de vrai, elle a beaucoup pleuré, puis elle est descendue au rez-de-chaussée, les ascenseurs fonctionnaient pas, la cage d’escalier était sombre, juste une fenêtre en losange sur chaque palier, y avait personne en bas, elle est sortie dehors, personne, pas même dans les automobiles dans la rue, personne,»
Élina se tut, Charlotte attendait la suite,
«c’est tout?» demanda-t-elle au bout d’un moment,
«les téléphones fonctionnaient pas non plus,» reprit Élina, «la petite fille s’est terrée pendant des jours dans sa chambre, elle avait une radio transistor, rien sur aucun poste, même pas du grésillement,»
Charlotte demanda à son ordi c’était quoi, une radio transistor, Élina prenait une grande respiration comme pour se donner le courage de continuer,
«la nuit c’était pire, il faisait si noir, elle avait une lampe de poche, pis y avait la lune, mais il faisait si noir…, des fois elle entendait les miaulements d’un chat dans un appartement, pis tu sais quoi? c’était la première fois de sa vie qu’elle voyait les étoiles pour de vrai, pas pâlies par les lumières de la ville, elle en avait le vertige à les regarder, debout sur le balcon, c’est ça que t’appelles le tsunami?»
«le tsunami?» dit Charlotte, prise au dépourvu, «ben, oui, je sais pas, après? qu’est-ce qui est arrivé à la petite fille? c’était toi?»
«non,»
«elle avait quel âge? elle s’appelait comment?»
«elle avait mon âge, je pense,»
elle s’empara de sa branche et se mit à frapper en cadence sur le sable,
«je sais pas son nom, pis y avait pas d’eau dans les robinets, elle arrivait au bout des provisions dans l’appartement, elle a parcouru l’immeuble pour récupérer tout ce qu’elle pouvait à boire et à manger, mais la plupart des appartements étaient barrés, pis c’était fatiguant, monter et descendre les escaliers, pis tu sais quoi? pendant des jours elle s’est bouchée les oreilles pour pas entendre les miaulements du chat, ça lui faisait de la peine, mais elle pouvait rien faire, pis les miaulements ont cessé,»
elle arrêta de frapper le sol avec sa branche et la mania comme une baguette pour illustrer ses paroles,
«elle s’est faite un petit coin dans le hall d’entrée, elle a ratissé les magasins du quartier, il avait commencé à neiger, pis tu sais quoi? ça commençait à sentir, il faisait de plus en plus froid, mais pas assez pour empêcher les aliments de pourrir, au moins elle manquait pas de nourriture, y avait plein de conserves, plein de bouteilles d’eau, de jus aussi, elle les laissait dans la neige pour les garder froides, ah oui, pis elle a traîné des contenants d’eau jusqu’à son coin dans le hall, des gros en plastique, elle les faisait rouler parce qu’ils étaient trop pesants, elle les gardait pour se laver, mais ça sentait de plus en plus mauvais, pis elle avait aperçu des rats, elle a finalement décidé de s’en aller, elle savait pas trop où, elle tirait un traîneau plein de provisions, du linge chaud, des couvertures, des outils aussi, ça sentait moins fort dehors à cause de la fraîcheur de la neige, mais par moments le vent transportait des odeurs qui lui levaient le coeur, elle dormait dans des sous-sols, dans des cages d’escalier, dans des magasins, là où ça sentait moins fort, pis y avait de plus en plus de rats, au début elle en avait peur, pis elle s’était habituée, ils la laissaient tranquille, pis tu sais quoi?»
«quoi?»
«elle a pas dit un seul mot depuis ce premier matin quand elle s’est réveillée dans le silence, pas un seul, pas même pour appeler son père ou sa mère, quelqu’un, pas un mot, elle est restée muette, moi je sais pourquoi, c’est parce que si elle avait dit seul un mot elle aurait brisé le silence et elle aurait hurlé, hurlé jusqu’à devenir complètement folle, elle a survécu en restant muette,»
«ouais, ça m’aurait rendue folle moi aussi,»
«elle est restée muette…, jusqu’à…»
«jusqu’à quoi?» demanda Charlotte,
«Fanta m’a dit qu’on la retrouve cinq ans plus tard dans un boisé entre une autoroute et une rivière, elle s’est construite un abri, elle retourne se ravitailler en ville de temps en temps, c’est une longue expédition, au moins cinq jours en tout, l’hiver elle remplit trois traîneaux attachés bout à bout, l’été c’est trois voiturettes, c’est pesant et c’est fatiguant, le premier été la senteur était épouvantable, y avait des rats partout, pis des chiens, des chats aussi, pis d’autres animaux, des fois ceux qui s’approchent trop avec un air méchant elle les chasse avec un extincteur, pis à chaque visite elle prend le temps de leur vider plein de nourriture sur les trottoirs, pas dans les ruelles, elle se méfie des ruelles, Fanta dit que les animaux sont plus agressifs dans les ruelles, ça doit être vrai parce que la petite fille y est jamais allée, l’hiver, elle se fait du feu dans son abri, elle a des lampes à l’huile, plein de bouteilles d’huile, plein d’allumettes, des piles pour ses lampes de poche, elle en a une dizaine, elle a des livres aussi, pis toutes sortes d’objets, des ustensiles, des outils, toute une panoplie d’accessoires,»
elle sourit à ces derniers mots, fière de son vocabulaire,
comme pour la radio transistor Charlotte avait consulté son ordi pour savoir c’était quoi exactement un extincteur, elle en avait une vague idée, dans son monde les robots pompiers se matérialisaient dès qu’un feu éclatait, ce qui arrivait rarement, elle avait souri dans sa tête en imaginant la petite fille asperger ;es animaux menaçants de neige carbonique,
«pis elle s’est faite une amie avec un raton laveur,» reprit Élina, «elles lavent leurs aliments ensemble dans la rivière, pis elle s’est mise à chantonner, elle parle plus, elle a jamais plus parlé, elle chantonne, pis tu sais quoi? elle voyage sur les mers et sur les continents des nuages dans les soleils couchants,»
«ah, je fais ça moi aussi,» dit Charlotte, «ben, de l’autre côté des montagnes, avec Selsie, quand le soleil descend sur la mer et allume les nuages, il est blanc-bleu, notre soleil, je t’ai déjà dit ça?»
Élina fit oui de la tête, le petit singe de tantôt s’était rapproché,
«tiens, te revoilà, toi,» dit-elle, «comment tu t’appelles? moi c’est Élina, elle c’est Charlotte,»
l’animal gloussa en sautant de côté, sa mère s’approchait lentement, pas menaçante, ennuyée plutôt, elle s’arrêta à mi-chemin et frappa le sol d’une main en appelant son rejeton, il hésita encore, elle frappa à nouveau,
«vas rejoindre ta mère,» dit Élina, «tu voudrais pas qu’elle se fâche,»
il frappa le sol à son tour en un geste de défi, gloussa et rejoignit sa mère,
Fanta sortait de l’eau, Charlotte et Élina se levèrent en même temps et partirent à sa rencontre, un cadavre le frappa sur une jambe, il se pencha pour le toucher, le petit corps se désagrégea sous ses doigts, Élina avait trottiné, Charlotte avait ralenti en décrivant une courbe devant l’astronef et s’était arrêtée, elle refusait d’aller plus loin,
arrivée près de Fanta Élina lui prit la main, ils revinrent à l’astronef, Charlotte leur emboîtant le pas,
Fanta n’avait pas dit un mot depuis qu’ils s’étaient posés sur la plage aux enfants échoués,

5 réponses à la colère d’Élina, deuxième partie

  1. Jean dit :

    Charlotte a quitté les lieux habités avec un Sand Darsan bien en chair, elle revient vers les lieux habités avec l’hologramme de Darsan et les deux variations de l’enfant métamorphe, Fanta, un garçon d’une douzaine d’année, et Élina, une fillette de six ans,

    ce qui nous donne un mini concerto de couleurs de peau: la prédominance de la couleur verte sur la peau de Charlotte, la peau pêche de Fanta et la peau noire d’Élina et de l’hologramme de Darsan

  2. catse dit :

    il n’y avait pas déjà eu un chapitre sur « la plage aux enfants morts » ? tu l’a remanié ou c’est une suite ?
    c’est sombre dis donc ce chapitre mais on ressent bien la solitude de cette petite fille dans ce non monde

    • Jean dit :

      Charlotte est sur le chemin du retour avec l’hologramme de Darsan et revisite avec ses deux compagnons de la planète Terminus, Élina et Fanta, les planètes qu’elle a explorées à l’aller

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