la colère d’Élina, première partie

VI.69

On transforme sa main en la mettant dans une autre.
Paul Éluard

«c’est de ta faute!» hurlait Elina en frappant de ses petits poings fermés sur la poitrine de Fanta, «c’est de ta faute! c’est de ta faute!»
Fanta accusait les coups sans broncher, une expression d’immense tristesse voilait son visage,
Élina cessa de crier et de frapper, posa sa tête contre la poitrine de Fanta et éclata en sanglots, Fanta passa ses bras autour d’elle,
ils étaient sur la plage aux enfants échoués,
jusque là tout s’était bien déroulé, Fanta et Élina voulait tout visiter, tout découvrir, tout explorer, ils avaient passé deux jours sur la planète Impossible, Fanta voulait fureter dans une des gigantesques pyramides, Charlotte s’y refusait, Élina aussi, leur énormité lui flanquait la frousse comme à Charlotte, Fanta s’était résigné, à la condition qu’on lui accorde du temps pour étudier les idéogrammes inscrits sur la surface des constructions,
«tu y comprendras rien,» avait dit Charlotte,
«peut-être,» avait répliqué Fanta, «mais c’est fascinant, tu trouves pas?»
«non, je trouve pas,» avait-elle dit,
«moi non plus,» avait renchéri Élina, «c’est effrayant, mais je veux bien lui laisser un peu de temps,»
«okay, d’abord,» avait dit Charlotte, «mais pas trop longtemps,»
ainsi, pendant deux jours, Fanta avait examiné les idéogrammes sur quelques-unes des pyramides les moins endommagées, l’astronef planant le long des immenses surfaces selon les directives qu’il donnait à Darsan, il enregistrait, notait, comparait, consignait, inscrivait, absorbé par son travail comme si rien d’autre n’importait, de temps en temps il se plaignait de ne pas être équipé d’un ordi, ça lui aurait tellement facilité la tâche, mais avec Darsan pour le seconder c’était presque comme si,
pendant ce temps Charlotte et Élina s’étaient retirées dans l’holosuite pour jouer, manger et placoter, Élina allait rejoindre Fanta et Darsan à quelques reprises, muette derrière eux elle les observait qui manipulaient les données sur les écrans du poste de pilotage et ne pouvait s’empêcher d’ouvrir la bouche de stupeur à la vue des constructions colossales qui s’élevaient invraisemblablement devant l’astronef,
«ouf!» s’exclamait-elle, de retour dans l’holosuite, «c’est pas petit! parle-moi encore de ton amie Selsie, montre-la moi,»
Charlotte activait un hologramme de Selsie, quelques fois interactif, la plupart du temps statique, pour ne pas abuser de l’énergie de l’astronef,
Élina voulait tout savoir sur leur amitié,
«moi j’ai pas d’amie,» dit-elle, alors que Selsie était interactive, «pas comme ça,»
«ben, t’as moi, non?» répliqua Charlotte, «pis t’as Selsie, elle deviendra ton amie sur le coup quand vous vous verrez en personne, pas vrai, Selsie?»
«ben oui,» dit l’hologramme, «c’est sûr,»
«oui, c’est vrai, j’ai toi,» dit Élina, à l’adresse de Charlotte, «pis j’ai toi,» à l’adresse de Selsie, «mais pas comme ça,»
«pas comme ça comment?» demanda Selsie, «pas comme Charlotte et moi je veux bien, mais une nouvelle amitié, c’est super bien,»
«t’avais sûrement une amie quand t’étais…, quand t’étais…» bredouilla Charlotte,
«c’est si loin maintenant,» dit Élina, en soupirant dramatiquement,
en effet, pensait Charlotte, les amitiés d’Élina ont été reléguées dans un passé si reculé…
elles s’activaient dans des jeux de rôles entre deux conversations, Élina y prenait un grand plaisir, et elle croquait à tout bout de champ dans un fruit ou dans une barre nutritive, Charlotte mangeait plus souvent elle aussi, sa dernière pomme était tombée dans sa chair, son appétit rappliquait, Élina lui avait demandé quand elle aurait de nouvelles pommes,
«dans sept ou huit mois, ça dépend, tu verras quand elles fleuriront à nouveau, je serai recouverte de petites fleurs rosâtres et je sentirai super bon,»
elle lui avait projeté un virtuel de sa floraison, mais c’était pas pareil,
ils avaient finalement quitté la planète Impossible et avaient pris la direction de Terra 2, ils y avaient séjourné une semaine complète, pour Charlotte c’était une halte bienfaisante qui lui permettait de souffler mentalement, c’est ce qu’elle avait dit, «je dois souffler mentalement,»
pour Élina et Fanta c’était comme un retour aux sources, comme s’ils foulaient leur Terre telle qu’ils l’avaient connue dans la Vieille Histoire, ou plutôt telle qu’ils auraient voulu la fouler s’ils n’avaient pas été ballotés dans la violence de leur monde,
quand elle ne gambadait pas dans les alentours, Élina prenait du soleil sur une chaise longue en compagnie de Charlotte, du jus et des fruits à portée de main, elle s’était munie d’une paire de verres fumés et avait troqué sa longue robe blanche pour des shorts et un t-shirt comme Charlotte, rose dans son cas, ça paraissait bien sur sa peau d’ébène, Charlotte préférait le bleu sur le vert de la sienne, et la plupart du temps pieds nus elle aussi,
«je sais pas pourquoi j’y ai pas pensé avant,» avait-elle dit après s’être changée,
chaque matin elles allaient cueillir des fruits qu’elles entreposaient dans l’astronef, Fanta explorait à bord du motocycle, le virtuel de Darsan dans un coin du parebrise, il étudiait la planète comme il l’avait fait les idéogrammes, sur lesquels, quand on s’enquérait du résultat de ses observations, il répondait qu’il avait relevé des séries de motifs qui se répétaient à intervalles réguliers,
«c’est comme une fourchette de beats,» avait-il dit,
«une fourchette de beats!» s’était exclamée Élina, en éclatant de rire,
«comme des incantations?» avait dit Charlotte,
«oui, c’est ça,» avait-il dit, «des incantations,»
il n’en savait pas plus,
«tu devrais en profiter pour relaxer,» lui avait dit Charlotte un soir qu’ils partageaient un repas dans la cuisinette,
Darsan était avec eux, il ne mangeait pas, hologramme oblige,
«je relaxe!» avait répliqué Fanta,
«c’est sa façon à lui de relaxer,» avait dit Élina, «moi, je resterais ici toute ma vie, c’est tellement beau,»
«on peut pas,» avait dit Fanta,
«je sais bien qu’on peut pas,»
elle avait dit ça sans amertume,
de Terra 2 ils transitèrent jusqu’à la planète aux ovoïdes gazéiformes, Charlotte était déçue de ne pas retrouver la sphère de Dyson, elle savait bien qu’elle était retournée dans sa galaxie, elle avait pourtant espéré …, malgré qu’elle était impatiente de rejoindre les lieux habités elle aurait aimé présenter les 2de3 à ses compagnons, et ça lui aurait fait tellement plaisir de revoir Dim249,
elle hésitait à descendre chez les ovoïdes gazéiformes, la musique qu’elle entendait dans leur étoile n’était pas aussi enjouée que la première fois, elle y décelait des accents d’alarme qui la mettaient mal à l’aise, elle avait proposé d’éviter la planète, de passer tout droit, Fanta et Élina ne voulaient rien savoir, après tout, avait dit Fanta, ils n’avaient jamais vu d’aliens, eux,
«c’est vrai ça,» avait renchéri Élina, «on a jamais vu ça, des aliens, nous, en réel, là,»
Charlotte s’était inclinée, mais elle avait eu raison, les ovoïdes gazéiformes leur réservèrent un accueil rébarbatif, aussitôt que l’astronef se posa au même endroit qu’auparavant sur la plaine rocailleuse et que Charlotte, Fanta et Élina en sortirent, la moustache à oxygène au nez, ce qui fit rire Élina, Darsan restait à l’intérieur, une trentaine d’ovoïdes vola dans leur direction et forma un demi-cercle compact devant eux, leurs filaments vibrant furieusement, de la ville provenaient des notes stridentes coupées de lamentations produites par le passage des ovoïdes à travers les aiguilles rocheuses,
Charlotte voulut sourire, tendre la main, elle n’en fit rien, elle ne comprenait pas, Élina avança de quelques pas, contente de rencontrer des aliens, la vibration des filaments s’intensifia, Charlotte la retint du bras,
«on n’est plus les bienvenus ici,» dit-elle,
«pourquoi?» demanda Élina,
Fanta n’avait pas bougé, il n’avait pas peur, il observait les ovoïdes avec attention et curiosité,
«venez,» dit Charlotte, «mieux vaut repartir,»
«ils nous feront pas de mal,» dit Élina,
«non, pas eux,» dit Charlotte, «mais ils sont pas contents, je sais pas pourquoi,»
«c’est à cause de nous,» dit Fanta, «Élina et moi,»
«pas exactement,» fit la voix de Darsan, «je pense plutôt que le trou noir les effraie,»
«c’est logique,» dit Charlotte, «je les blâme pas,»
«le trou noir dans le chromaphone?» demanda Fanta, «ils l’ont détecté?»
«de toute évidence,» fit la voix de Darsan,
Élina fit une petite courbette gracieuse à l’intention des ovoïdes, le sourire aux lèvres, avant de réintégrer l’astronef,
au moins ils avaient vu des aliens, des vrais de vrais, même brièvement, avait dit Fanta une fois que l’astronef filait en hyperespace,
il ne racontait plus d’histoires, accaparé par son étude des phénomènes cosmiques, il apprenait à piloter l’astronef, il jouait du chromaphone, Charlotte et Élina s’occupaient à leur façon, Darsan ne bougeait presque jamais du poste de pilotage, ce n’était pas nécessaire,
depuis le temps Charlotte ne se préoccupait plus de savoir qui de Fanta ou d’Élina était l’hologramme quand ils étaient les trois ensembles, une fois seulement, du coin de l’oeil, elle aperçut un reflet de pixels sur la peau d’Élina, elle était l’hologramme à cet instant précis, Charlotte en fit la remarque,
«c’est rare,» dit Fanta,
«plus que rare,» dit Élina,
Fanta ou Élina, ils lui étaient aussi réels que deux personnes distinctes et non le dédoublement de l’enfant métamorphe,
«je pourrais plus vous imaginer comme une seule entité,» leur avait-elle confié, «c’est impossible,»
«ben, lui c’est lui, moi c’est moi, lui c’est moi, moi c’est lui, moi-lui lui-moi c’est toustes,» avait dit Élina sur un ton grave, pour tout de suite ajouter, un grand sourire aux lèvres, «mais moi je reste moi,»
«tant mieux, parce que je vous aime tous les deux tels que vous êtes, ma petite Élina comme un rupin primesautier, ben, une rupine primesautière, c’est ma mère qui m’a dit ça une fois à cause de mes taches de rousseur, je sais pas vraiment ce que ça veut dire, pis mon grand Fanta le mystérieux,»
Élina s’était tortillée d’allégresse, Fanta avait affecté un air dubitatif,
les sensations au toucher avaient évolué de concert, surtout avec Élina, de plus en plus familière et qui ne se gênait pas pour saisir les mains de Charlotte, la pousser du coude dans les jeux interactifs, l’enlacer, la serrer dans ses bras, lui donner des bises sur la joue, le vide et les picotements n’étaient plus qu’un souvenir et la chaleur des épidermes qui se touchaient s’était résorbée en l’attouchement normal des peaux, moins rapidement avec Fanta, il restait prude, il avait toujours l’air d’être pris en faute quand pour le taquiner elle le touchait par surprise, sans éviter le contact physique il ne l’initiait pas et ne le pronlongeait jamais, pas qu’il avait quoi que ce soit contre, c’était juste que…
«c’est juste que quoi?» lui avait demandé Charlotte,
«c’est juste que…, c’est parce que je suis introspectif, voilà,»
«c’est logique, tu veux être comme Sand, ç’a lui a pris du temps à lui aussi pour se dégourdir, tu sauras,»
il avait fait pfft, peu après qu’ils eurent quitté la planète Impossible il s’était vêtu tout de noir comme Darsan, il s’était même rasé la tête en mohawk,
les transits se succédaient, une routine confortable s’installait, Charlotte et Élina avaient composé trois concertos pour deux flûtes et travaillaient avec Fanta sur une symphonie pour chromaphone et deux flûtes, Fanta la voulait pointillée de mouvements saccadés sur les rythmes plus doux d’Élina, Charlotte la tissait de motifs inspirés de la musique des étoiles, la mer les accompagnait de l’autre côté de la baie vitrée dans la chambre de Fanta,
c’est quand ils débarquèrent sur la lune aux enfants échoués qu’il y eut contrariété, Charlotte refusait d’y aller, pour dissuader Fanta et Élina d’y mettre les pieds elle leur avait montré des enregistrements de la plage sur laquelle la mer rejetait des enfants morts, Élina avait mis la main devant sa bouche, Fanta avait pris un air grave, ils tenaient quand même à y faire halte,
«il le faut,» avait dit Fanta, puis il avait ajouté, l’air perplexe, «c’est tes archives,»
«c’est pas mes archives!» avait dit Charlotte, choquée, «c’est les archives de je sais pas qui ou quoi, mais c’est pas mes archives,»
«pourtant il le faut,» avait répété Fanta, «il faut y aller,»
il avait prononcé ces mots d’un air tellement sérieux et avec une telle insistance dans le regard qu’elle s’était résignée, et c’est le coeur angoissé qu’elle regardait la lune funeste se détacher de sa géante gazeuse et grossir dans l’écran de l’astronef,

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