l’anniversaire de Charlotte

VI.67

Charlotte était de retour sur la plage où s’était posé l’astronef à son arrivée sur la planète Terminus, elle était en compagnie d’Elina,
elle avait parcouru la première partie du trajet avec Fanta, d’abord dans le tunnel qu’il appelait la lanterne magique, puis sur la jetée, elle avait voulu converser, en vain, il restait silencieux, songeur,
«on dirait que tu vas à ton enterrement,» avait-elle lancé, exaspérée, alors que les vagues de l’océan léchaient les bords de la jetée,
il s’était arrêté net, l’avait toisée d’un air interrogateur, avait dit, «c’est drôle, j’y avais pas pensé, à ça,» puis avait repris sa marche,
ils avaient finalement atteint la plage au nord des montagnes,
«voilà, c’est ici,» avait-il dit, «sors, tu emporteras le chromaphone avec toi,»
il l’avait transporté depuis la maison sans fenêtres,
«c’est ici quoi?»
«c’est ici que tu retournes dans ton monde,» avait-il répondu, «on se reverra,»
il avait ouvert le chromaphone comme on écarte des rideaux et l’avait invitée à le traverser, elle avait hésité avant de passer une jambe, puis l’autre et de passer de l’autre côté, le chromaphone s’était aussitôt refermé, flottant devant elle à quelques centimètres du sol comme un objet insolite, la jetée avait disparu, l’abri de Charlotte se dessinait plus loin sur la plage,
«c’est tout un monde que je tiens là dans ma main,» disait-elle, marchant vers son abri, le chromaphone à bout de bras comme un sceptre, «un monde qui est partout et nulle part à la fois, il était là-bas sur l’autre plage, il était dans mon abri, il était dans un étui sur la porte au bout de la jetée, il était dans la maison sans fenêtres, il est maintenant dans ma main, il a le don d’ubiquité, c’est pas possible, et si j’essayais de l’ouvrir?»
elle s’était arrêtée, avait essayé de l’ouvrir, sans succès, avait haussé les épaules et s’était remise en marche,
«toute la Vieille Histoire est dans ce tube, ben, pas toute, celle de Fanta et d’Elina, leur Vieille Histoire à eux, avec Sand dedans, et leurs archives, et un morceau de trou noir,»
elle avait frissonné de peur à cette pensée,
«pis voilà que je parle toute seule à voix haute,» avait-elle ajouté en ricanant,
le soleil à son zénith brillait dans le fond du ciel, il lui semblait qu’elle percevait plus distinctement qu’auparavant l’effet du trou noir sur la naine orange, comme une enflure sur un de ses bords, non pas qu’elle l’avait regardé de face, l’éclat l’aurait éblouie, mais du coin de l’oeil, la tête de biais, comme si elle l’épiait,
elle s’était reposée une demi-heure dans son abri, elle n’avait plus rien à manger, mais elle n’avait pas vraiment faim, juste un fantôme de creux dans l’estomac, l’écho d’un réflexe qu’elle pouvait facilement ignorer, ses pommes la nourrissaient, elle pourrait toujours cueillir des fruits dans la forêt en chemin,
elle avait remballé l’abri dans la valise du motocycle, avait planté le chromaphone devant elle entre les guidons, il tenait tout seul, et s’était engagée dans la gorge qui coupait à travers les montagnes, des loups traversaient l’espace rocailleux qui s’étendait sur l’autre versant, elle avait attendu qu’ils aient disparu avant de le franchir et de s’enfoncer dans la forêt, après avoir jeté un dernier coup d’oeil sur les montagnes, la végétation translucide comme de la vitre organique reluisait comme un mirage sous les rayons du soleil,
elle avait passé la première nuit près du ruisseau, elle avait roulé vite, le motocycle connaissait le chemin, elle avait essayé de contacter Darsan dans le rétroviseur, en vain, avait aussi tenté de connecter leurs ordis en walkies-talkies virtuels comme ils l’avaient fait dans la maison, pas moyen, ce qui était logique après tout, il était dans le chromaphone, elle à l’extérieur,
elle s’était sentie désespérément seule cette nuit-là, et si elle ne revoyait jamais Fanta, ni Elina, ni Sand? si elle devait revenir vers les lieux habités sans compagnie, juste ce satané tube de lumière qui contenait un monde qui lui était pour le moment et peut-être désormais inaccessible? et si elle n’arrivait pas à décoller? s’il n’y avait plus d’astronef et qu’elle était prisonnière sur cette planète?
elle avait pensé jouer de la flûte pour se changer les idées, elle était trop fatiguée, elle s’était étendue sur son matelas antigravité et s’était endormie sur le coup,
à l’aube une troupe de petits animaux comme des furets qui jacassaient près de son abri l’avait réveillée, relevée sur un coude elle les avait regardés sur un écran virtuel, l’abri était opaque, les furets avaient tourné autour avec curiosité, puis s’étaient désaltérés au ruisseau avant de réintégrer la forêt,
elle s’était préparée rapidement et avait repris la route, elle avait hâte d’aboutir, elle était enfin arrivée au lac après une journée qui lui avait paru interminable, l’avait survolé pour se poser sur la berge opposée, avait déployé son abri, l’idée de remballer et de repartir lui avait traversé l’esprit, non, elle était trop fatiguée, puis elle avait vraiment pas envie de traverser la forêt dans la nuit,
elle avait difficilement trouvé le sommeil ce soir-là, elle était agitée, des pensées hétérogènes lui tournaient dans la tête comme une lanterne désaxée, elle avait mis de la musique dans son ordi, ça l’avait calmée, elle avait observé les étoiles à travers le toit translucide, elles tournoyaient et lançaient des jets de couleurs vers le trou noir tapi dans le fond du cosmos, elle aurait voulu la compagnie de Darsan, celle de l’enfant métamorphe, elle s’ennuyait de Selsie, elle s’était finalement endormie,
une voix aimée l’avait réveillée au matin, un hologramme de sa mère, elle n’osait pas y croire,
«maman!»
«c’est ton anniversaire aujourd’hui,» avait dit Ono Bay, «tu as maintenant treize ans, bonne fête ma chérie, où que tu sois, je t’aime,»
une bouffée de joie avait envahi Charlotte, voir sa mère, comme ça, même en hologramme, savoir qu’elle avait codé ce message dans son ordi et qu’elle l’avait réglé pour qu’il s’active en ce jour précis, ça lui avait remonté le moral, ça lui avait redonné courage,
pis c’est vrai, avait-elle pensé, en consultant son ordi, c’est mon anniversaire aujourd’hui,
elle s’était rejouée l’hologramme plusieurs fois, un peu déçue quand même qu’il soit si bref, la mère Bay avait ajouté quelques mots d’encouragement avant de clore son message avec un aphorisme,
«la réel n’est admissible que pour qui n’a pas d’imagination,»
«ouais, c’est bien beau, ça, maman,» avait-elle lancé à l’hologramme, «mais t’aurais pu te forcer pour en dire plus long, pis dis donc, toi,» avait-elle poursuivi, «t’as mis ça quand dans mon ordi?» elle avait consulté celui-ci, il n’était pas trop sûr, probablement quand la mère Bay l’avait manipulé lorsque Charlotte avait sept ans, ces trois jours qui furent horribles, «ah ben ça alors!» s’était-elle exclamée, déconcertée par la prescience de la mère Bay, à moins qu’elle l’ait fait au hasard, au cas où, non, c’était pas son genre, ça serait pas logique,
des émotions conflictuelles lui avaient trituré le coeur tout au long du dernier volet du trajet, de l’allégesse et de la tristesse, de l’impatience et de la frustration, elle reverrait les siens, elle en était certaine maintenant, au bout de toute une autre année de transit en hyperespace, ça c’était moins drôle,
elle déboucha finalement sur la plage, lâcha un immense soupir de soulagement en voyant l’astronef, stationna le motocycle à côté, entra, c’était comme si elle rentrait chez soi, après tout c’était son chez soi depuis si longtemps, elle en fit une inspection sommaire, il faudrait le ravitailler en énergie auprès de la naine orange avant de sauter en hyperespace, à part ça tout était beau,
elle vit qu’Elina était sortie du chromaphone, toujours planté sur le motocycle, et était allée s’assoir sur une grosse roche, elle dessinait dans le sable avec un bout de bois,
Charlotte se passa la tête dans l’ouverture de l’astronef,
«Elina! attends, je te rejoins!»
la petite fille leva la tête, envoya la main à Charlotte en souriant et retourna à ses dessins,
Charlotte se prépara un gâteau aux fraises dans le synthétiseur et ressortit triomphante de l’astronef, le gâteau en mains, pas un gros gâteau,
«c’est mon anniversaire aujourd’hui,» dit-elle, «je viens d’avoir treize ans,on va fêter ça,»
elle déposa le gâteau sur une roche plate, fit signe à Elina qu’elle revenait tout de suite, se précipita dans l’astronef et en revint avec deux bouteilles d’eau, des assiettes et des ustensiles, les disposa sur la roche, «que je suis bête!» souffla-t-elle, et retourna dans l’astronef, elle avait oublié les chandelles, en synthétisa deux, une en forme de 1, l’autre en forme de 3, des friandises, qu’elle revint planter sur le gâteau, son ordi les alluma, pas des vraies flammes, des pixels qui brillaient faiblement dans la lumière oblique de la fin du jour et qu’elle souffla quand même,
Elina l’observait en souriant, Charlotte lui donna la chandelle en forme de 1, mangea celle en forme de 3, ça éclatait en mini explosions de saveurs dans la bouche, puis elle trancha le gâteau,
«est-ce que je peux fêter ma fête moi aussi?» dit Elina en enfonçant sa cuillère dans sa tranche de gâteau,
«c’est ta fête aujourd’hui?» demanda Charlotte,
«je sais pas, tu me laisses la fêter pareil?»
«bien sûr, bonne fête Elina, t’as quel âge? six ans? sept?»
«six ans, sept ans, je sais pas, bonne fête Charlotte,»
«pis c’est l’anniversaire à mon amie Selsie aussi, ben, pas aujourd’hui même, dans une quinzaine de jours, on les fête ensemble, bonne fête Selsie,»
«bonne fête Selsie,» dit Elina, «elle a quel âge?»
«treize ans, comme moi,»
elles dégustaient le gâteau en gloussant de plaisir, Charlotte se servit deux fois, Elina avala le reste, puis Charlotte, montrant les dessins qu’Elina avait tracés dans le sable, lui demanda ce que c’était,
«c’est des triangles, des carrés, des rectangles, des cercles,» répondit la petite fille,
«je vois bien que c’est des triangles, des carrés, des rectangles pis des cercles, mais pourquoi tu les as dessinés?»
Elina haussa les épaules, «je sais pas, comme ça,» elle reprit le bout de bois avec lequel elle les avait dessinés, elle l’avait planté à côté de la roche pour manger, et pointa vers le fond du ciel, dans la direction du trou noir, «c’est comme un télescope cosmique,»
«le trou noir?» demanda Charlotte,
«le trou noir, oui, c’est comme un télescope cosmique pour voir les autres galaxies,»
«c’est pas bête comme idée, un télescope cosmique,»
«c’est aussi un passage,» ajouta Elina,
«un passage vers où?» demanda Charlotte, «vers les autres galaxies?»
«pourquoi pas?»
elles restèrent un moment silencieuse, le regard levé vers le ciel qui s’assombrissait, la naine orange se préparait à disparaître derrière l’horizon, ramassèrent la vaisselle, Charlotte rangea le motocycle dans l’astronef, le tube de lumière toujours en équilibre sur sa plateforme,
«est-ce que tu dois retourner dans le chromaphone?»
«mais pas du tout,» répondit Elina,
«j’aime mieux ça,» souffla Charlotte,
une surprise l’attendait à l’intérieur, l’hologramme de Darsan était assis aux commandes,
«ah, te voilà, toi!» lança-t-elle, «mais t’arrives d’où?»
il pointa du doigt vers son holosuite, «de là,» puis vers le chromaphone, «ou de là,»
Charlotte interrogea Elina du regard, la petite fille se contenta de hausser les épaules en signe d’ignorance,
«c’est mon anniversaire aujourd’hui,» dit Charlotte,
«je sais,» dit Darsan,
il manipulait les données du tableau de bord de ses doigts pixellisés,
«alors?» insista-t-elle,
«bonne fête Charlotte,» dit-il, en souriant,
«c’est ma fête à moi aussi,» lança Elina, «à Selsie aussi,» s’empressa-t-elle d’ajouter,
«bonne fête Elina,» dit-il, «bonne fête Selsie,»
«je suis contente de te revoir, Sand,» dit Charlotte,
elle prit place à ses côtés,
«on décolle?» dit-il,
«on décolle,» dit-elle,
Elina battit des mains et vint se poster derrière eux entre les deux sièges,
«attends,» lui dit Charlotte,
elle quitta son siège et lui matérialisa un banc,
l’astronef prenait son envol, bientôt il survolait la stratosphère de la planète et accélérait en direction de la naine orange,
«au revoir, planète Terminus,» dit Charlotte, «c’est comme ça que je l’ai appelée,» ajouta-t-elle à Elina, «la planète Terminus,»
«au revoir, planète Terminus,» dit Elina,
Darsan activa l’opacité de la cabine, l’astronef franchit les unités astronomiques qui séparaient la planète de son soleil,
«tu vas toujours rester holographié comme ça?» demanda Charlotte à Darsan, «ou je vais pouvoir te toucher comme là-bas, dans la maison?»
il ne répondit pas tout de suite, il était occupé à ravitailler l’astronef en énergie et à ajouter de l’information à la balise qui gravitait autour de l’étoile, elle tendit le bras et lui toucha l’épaule, des pixels dansèrent sur sa main, elle se tourna vers Elina et lui toucha le bras, elle ressentit à la fois des picotements au bout des doigts et l’impression de rencontrer du vide comme avec Fanta,
«ça c’est bizarre,» dit-elle, «c’est moi que ça picote maintenant, pis en même temps c’est comme si t’étais pas là, lui au moins ça pixellise,» d’un coup de tête elle indiqua Darsan, «mais toi,» elle prit la main d’Elina dans la sienne, «comme c’est étrange, je sais que je tiens ta main, ça picote sur ma peau, en même temps c’est comme si je touchais rien, c’est pas logique, toi, tu ressens quoi?»
«de la chaleur,» répondit Elina,
«tu sens ma main?»
«non, juste de la chaleur, comme si je tenais une poignée de chaleur dans ma main,»
elle éclata de rire, elle s’était trouvée drôle,
Darsan avait terminé le ravitaillement et le dépôt d’infos,
«tu devras installer le chromaphone dans une des holosuites,» dit-il,
Charlotte lâcha la main d’Elina,
«t’as pas répondu à ma question, toi,» dit-elle, «c’est pas grave, on verra bien, de toute façon j’imagine que t’en sais pas beaucoup plus que moi sur ça,»
il fit signe que non, il n’en savait pas vraiment plus,
«je vais l’installer dans mon holosuite,» dit-elle,
«on saute,» dit Darsan,
«on saute où?» demanda Elina,
«en hyperespace,» répondit Charlotte,
«c’est quoi, ça?»
«un passage, c’est pour aller plus vite,»
«plus vite que quoi?»
«plus vite que la lumière,»
«c’est impressionnant, ça se peut?»
un coup de fouet, l’astronef fut projeté dans le vide de l’hyperespace,
«ah!» s’écria Elina,
«ben oui que ça se peut,» dit Charlotte, «comment tu penses qu’on pourrait traverser le vide intergalactique si on sautait du trou noir?»
Darsan lui jeta un coup d’oeil,
«Elina disait que le trou noir pourrait être un portail pour atteindre les autres galaxies, aussi un télescope pour les voir de plus près,»
«théoriquement,» dit-il, «le télescope sûrement, le saut, faudrait aller plus vite que vite,»
«plus vite que vite, en effet,» dit-elle,
Elina regarda autour d’elle, regarda Charlotte et Darsan, se pencha pour mieux observer les données qui défilaient sur le tableau de bord,
«je comprends pas,» dit-elle,
«moi non plus,» dit Charlotte, «viens, on va installer le chromaphone dans mon holosuite,»

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