le tourment de Fanta

VI.74

Fanta se précipite hors de l’astronef à l’atterrissage, court vers la cabane de Zuber et s’y enferme, Élina l’appelle, il ne répond pas, Éfrémia, qui l’a suivi, essaie d’ouvrir la porte, peine perdue, Fanta l’a barrée de l’intérieur, il tire les rideaux des trois fenêtres, s’accroupit sous l’une d’elles, relève un coin du rideau et jette un coup d’oeil dehors,
Charlotte et Élina ont quitté l’astronef et vont à la rencontre de Zuber et du multiple AbéNarzarDé, Éfrémia retourne vers le groupe,
Fanta lâche le coin du rideau, se relève et porte un regard circulaire sur l’intérieur de sa brusque retraite, la cabane est à peu près comme elle a été enregistrée dans les données de l’astronef, plus ce qui a été ajouté depuis, elle n’est pas grande, une seule pièce, avec une mini salle de bain dans un coin, une table en plein milieu, quatre chaises, une commode, un comptoir avec une pompe à eau, de la vaisselle, pas beaucoup, un synthétiseur, un écran virtuel, une tablette avec des livres, un fauteuil, une petite table à côté surmontée d’une lampe, un lit, des objets divers,
il fait les cent pas, il se tord les mains, il a peur, il a honte, il est triste, il est bouleversé, il est tout mélangé, comment va-t-il faire face au monde? où trouvera-t-il le courage de ressortir de sa tanière?
on l’appelle à quelques reprises, il fait la sourde oreille, il n’est pas prêt, il faut qu’il réfléchisse,
mais il n’y arrive pas, ses pensées virevoltent dans son crâne en un tourbillon vertigineux, ses émotions carambolent et se heurtent dans sa poitrine, il tire une chaise, s’assoit, se relève, retourne à la fenêtre, soulève le coin du rideau, le groupe s’est déplacé vers l’astronef, l’hologramme de Darsan se tient debout dans l’ouverture, Fanta a envie de crier à l’aide, il se retient, il observe le multiple AbéNazarDé,
quel drôle de monde, ce multiple! des humains-poissons!
une histoire d’horreur qu’il a lue lui revient en mémoire, celle d’un village près de la mer habité par des ichtyoïdes à forme humaine qui s’adonnaient à d’horribles bacchanales blasphématoires, il frissonne de dégoût,
mais ceux-là, le multiple AbéNazarDé, ne sont pas aussi monstrueux, ils ont l’air plus humains que poissons malgré leurs branchies, leur corps verdâtre, les écailles sur leur crâne, leurs vêtements identiques, quand même, ça n’inspire pas confiance,
il quitte la fenêtre à nouveau, tourne longtemps en rond, il n’a aucune idée de ce qu’il veut, de ce qu’il fait ici, de ce qu’il devrait faire, de ce qu’il aurait ou n’aurait pas dû faire,
il se laisse choir dans le fauteuil, mentalement épuisé, émotionnellement brisé,
il se prend la tête dans les mains, il ferme les yeux, tous les enfants qu’il est se mettent à gambiller dans sa tête, il essaie de les chasser, de se vider l’esprit, il en est incapable, c’est un kaléidoscope de fantômes, un vortex de revenants qui l’aspirent comme un trou noir,
il est chacun d’eux, individuellement, chacune d’elles, garçons et filles, jeunes et plus âgés, tous et toutes à la fois, il est toustes, au singulier et au pluriel,
le temps s’est étiré, s’est allongé, s’est écarté comme un précipice dans lequel il revit chaque drame, il tombe dans un gouffre intemporel où toustes souffrent et où il souffre avec toustes, un abîme d’enfants abusés, martyrisés, tués, démembrés, frappés, meurtris, délaissés, abandonnés, malmenés, dépossédés, enfermés, vendus, affamés, assoiffés, brutalisés, battus, dépouillés, étranglés, harcelés, ignorés, joués, kidnappés, niés, opprimés, privés, souillés, torturés, fragments d’enfants massacrés qui gémissent, qui hurlent, qui pleurent, qui geignent, qui tremblent, qui fuient, qui tombent, qui saignent dans sa tête et dans son coeur, il est chaque fille et chaque garçon dans ce maelstrom de misère,
il n’est plus dans la cabane, ne reste de son corps prostré dans le fauteuil qu’une coquille holographique,
il est l’enfant métamorphe dans toute sa multitude et dans toute son horreur, il est tous les points du temps et de l’espace, il est l’ensemble et les éléments, toutes les vies meurtries et chaque vie dans son entièreté, brève, coupée court, ou éternisée dans une succession tragique de jours et de nuits sinistres, il les vit une à une et toutes en même temps, cela dure un instant, cela dure une éternité, il est la galerie des souffrances et chaque souffrance infligée, le musée du malheur et la multiplication des victimes, il est partout à la fois dans le labyrinthe sans fin des jeunes vies fauchées, il est hors du temps et dans le temps de toustes, il hante leur espace comme un spectre affolé et il est l’espace qui les heurte, il est le spectacle, les spectateurs et les acteurs, il est un, il est une, il est des milliers, il est innombrable, aspiré, distendu, pirouetté dans le cyclone intemporel de la détresse des enfants du monde,
quand il revient de son voyage hallucinatoire dans le silence de son hologramme il fait nuit noire, il parvient à peine à distinguer les objets alentour, des pixels papillotent sur sa peau pendant qu’il se rematérialise, il redevient Fanta,
il se rappelle de la lampe sur la petite table à côté du fauteuil, il en devine la forme dans l’obscurité, il se demande comment l’allumer, comme les lampes de son monde, en tournant ou en poussant un bouton? ou comme dans ce nouveau monde, activée, quoi, par la voix? mais il est incapable d’émettre un seul son, de prononcer une seule parole, il est revenu muet, il ne sait plus comment dire les chose, il les reconnaît seulement, ne peut plus les nommer, il est aphone, bloqué, aphasique,
il bouge le bras prudemment, le dos de sa main cogne sur le pied de la lampe, il sursaute, la lampe s’est allumée, elle ressemble à une lampe-tempête, pas de flamme, le globe de verre est la lumière, il touche le pied de la lampe du bout du doigt, elle brille un peu plus, il touche le globe du bout du doigt, c’est du plexiglas, pas du verre, la lampe brille encore plus, il la touche une troisième fois, elle s’éteint, la touche encore, elle reprend sa lueur minimale, suffisante pour tracer les objets,
il mange un peu, presque rien, deux bouchées d’une barre nutritive, il jette un coup d’oeil dehors en relevant le coin du rideau, c’est noir, il n’y a pas de lune dans le ciel de la planète Wizber, l’habitacle en transparence de l’astronef de Darsan au bout du terrain diffuse une faible lumière qui ébauche des silhouettes d’arbres alentour,
il lève les yeux au ciel, la Voie Lactée est magnifique, une forme ailée file devant, il entend un cri d’animal, il baisse le rideau, s’en va regarder par la fenêtre sur le mur adjacent, de la même façon, accroupi, soulevant un coin du rideau, l’abri d’Éfrémia ben Zaloumia est noir dans le noir, plus loin l’astronef du multiple est noir aussi dans le noir,
il réalise quelque chose, il se dirige vers le virtuel, un écran fixé au mur à côté du synthétiseur, sur le coup il ne sait pas trop quelles commandes entrer, le virtuel est semblable à ceux qu’il a appris à manipuler dans l’astronef, mais il y a des différences, il finit par s’y retrouver dans le gestionnaire des fichiers accumulés par Zuber et active un écran panoramique sur l’extérieur, il commence du côté de l’astronef de l’exotriper, manipule les filtres, zoome, Élina est couchée dans le lit de Charlotte, il n’arrive pas à localiser l’hologramme de Darsan, et où est Charlotte? probablement avec Éfrémia ou le multiple, de toute façon ce n’est pas important, il dézoome, fait un quart de tour du côté de l’astronef en ruine de Zuber, trois animaux courent dans la distance, on dirait des tigres avec une trompe d’éléphant, ça le fait sourire, il continue le tour, passe la colline derrière la cabane et s’attarde sur l’abri d’Éfrémia et sur l’astronef du multiple, la silhouette en infrarouge d’Éfrémia est penchée sur…, il ne peut pas discerner quoi, probablement des documents, le multiple est invisible dans son astronef en fonction opaque, il remarque les données de localisation du fureteur qui flotte au-dessus de l’astronef,
mais où est Charlotte?
il regarde autour de lui comme s’il se pouvait qu’elle soit dans la cabane, revient au virtuel et complète le tour, il faut qu’elle soit dans l’astronef de Darsan, c’est juste qu’il ne l’a pas vue, qu’il a mal lu les capteurs du virtuel, il peine à concevoir qu’elle est toute seule à l’extérieur, serait-elle dans le chromaphone? peut-être dans la pièce en plexiglas avec Darsan? pas un seul instant il ne se demande où est Zuber, il l’a oublié, il s’apprête à raffiner son furetage de l’astronef quand il remarque un blip sur un coin du virtuel, un mouvement dans un arbre, il zoome, l’étonnement le renverse,
Charlotte!
bien calée dans une grosse branche!
qui dodeline de la tête comme si elle écoutait de la musique!
il éteint le virtuel, il en a assez vu, ça ne l’intéresse plus, il se remet à faire les cent pas, la tête penchée dans une réflexion profonde, parfois il gesticule, il marche ainsi au moins une heure, puis s’arrête d’un coup, relève la tête, se rend compte qu’il n’arrive pas à se rappeler ce sur quoi il a ruminé pendant toute cette heure, comme un rêve qu’on essaie de ramener à la conscience et qui s’effiloche en images et en concepts inintelligibles et insaisissables, est-ce qu’il a dormi debout? avait-il même les yeux ouverts ou a-t-il fait les cent pas les yeux fermés?
il a soif, il se sert un verre d’eau à la pompe, il pourrait très bien s’en synthétiser un, il préfère la pompe, il passe aux toilettes, vient se rassoir dans le fauteuil, se lève au bout d’un moment, examine les livres rangés sur la tablette, la lampe n’éclaire pas assez pour qu’il puisse lire les titres, ce n’est pas grave, les livres le rassurent, il se rassoit, se relève aussitôt, va s’assoir sur le bord du lit, regarde autour comme s’il cherchait à déterminer si le lit est à la bonne place, non, pas vraiment, il se relève, s’installe confortablement dans le fauteuil, s’y creuse un nid, il a un peu froid, se relève à nouveau en soupirant d’impatience, vient pour prendre une couverture sur le lit, décide que non, il s’en matérialise une dans le synthétiseur, se recale dans le fauteuil, se couvre, étire le bras pour tapoter sur la lampe, un deux trois, la cabane est plongée dans le noir,
il ferme les yeux, il pense à Charlotte perchée dans son arbre, s’endort rapidement, il est épuisé,
il fait un rêve, il suit un sentier en zigzag dans une forêt enchantée plongée dans la lumière dansante d’une lune orange, il aboutit à une clairière qui grouille d’animaux, il comprend tout de suite que l’heure est grave, les animaux se rangent en position de défense, une horde de zombies émerge de la forêt, Fanta accourt prêter main-forte, un sabre au poing, le combat est féroce, Fanta coupe des têtes, les griffes déchiquettent, les sabots piétinent, les serres arrachent, les becs tranpercent, la lutte dure une éternité, la lune est virée au rouge, finalement la horde est terrassée, Fanta est maintenant muni d’un lance-flammes et incinère les carcasses disloquées des zombies et les corps des animaux tombés au combat, des papillons disséminent de la poudre immunisante sur les plaies des blessé, la lune passe au bleu, Fanta se retrouve assis devant un gorille imposant pansé de partout, la bête a mené une bataille héroïque, pulvérisant les zombies dans une rage monstrueuse, elle prend la main de Fanta dans sa grosse patte, regarde le ciel, la tête légèrement penchée, le menton dans son autre patte, l’air de cogiter, puis revient à Fanta, lui lâche la main et de l’ongle trace en traits frustes dans l’herbe qui s’est changée en terre une allégorie du combat qui vient d’avoir lieu, la lune revient à l’orange,
Fanta se réveille au son d’une voix chantante, il fait jour, il écoute, c’est une voix de femme, elle fredonne un air qui lui semble familier, il n’est pas sûr, il se lève, s’approche lentement de la porte, la débarre, l’entr’ouvre, Éfrémia est assise sur le banc le long du mur, il ouvre plus grand, cligne des yeux sous la lumière brillante du matin, sort, referme, vient s’assoir à côté d’Éfrémia, il reconnaît l’air maintenant, une mélodie que sa mère lui chantait en le berçant dans ses bras quand une tempête de sable s’abattait furieusement sur le village, les paroles lui reviennent en mémoire et il se met à chantonner avec Éfrémia, la voix enrouée d’abord, les mots incertains, le chant hésitant, le rythme vacillant, comme s’il réapprenait à parler,

Charlotte avait passé la nuit sur sa branche, Élina était venue la rejoindre à l’aube,
«il a traversé l’aleph,» chuchota-t-elle,
«traversé quoi?» murmura Charlotte,
«l’aleph,» répéta Élina, «moi je serais pas capable,»

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