une bombe dans le chromaphone

VI.76

«c’est quoi, l’aleph?» demanda Charlotte,
mais Élina ne savait pas comment l’expliquer, elle en avait l’intuition, pas les mots pour le décrire, Charlotte interrogea son ordi, l’aleph, lui apprit-il, est un point infini qui contient simultanément tous les points du temps et de l’espace, où tous les moments et tous les lieux du cosmos coexistent,
ça lui rappelait le météorite au coeur de la ville des ovoïdes gazéiformes qui avait composé en millions de pixels et par effets imbriqués de zooms une représentation tridimensionnelle des objets stellaires et des distances interstellaires, c’était un peu comme ça, pensait-elle, mais en plus intégral, en plus exhaustif, Éfrémia ben Zaloumia avait son idée sur le phénomène,
«l’aleph, c’est l’intersection du fini et de l’infini,» disait-elle, «la rencontre de la mortalité et de l’immortalité, le croisement du tout et du rien, le noeud de l’être et du néant,»
«ah bon,» dit Charlotte,
après ce premier matin avec Éfrémia sur le banc devant la cabane Fanta ne parla plus, il chantait, des chansons de la Vieille Histoire, des ritournelles, des ballades, des pastourelles, des berceuses, des comptines, des épopées, même des airs courtois, il chantait dans toutes les langues et de toutes les cultures, ce qui rendait difficile de savoir ce qu’il voulait dire, il fallait traduire, puis interpréter, par chance Éfrémia était là pour en démêler le sens sinon les autres n’auraient pas compris grand-chose, c’était comme si Fanta fredonnait des paraboles, lyrisait des métaphores et que seule Éfrémia en possédait la clé, c’était à la fois charmant, agaçant et très étrange, on lui parlait, il répliquait avec un bout de chanson et on essayait d’en décortiquer la signification et d’en jauger la pertinence avec ce qu’on venait de dire,
Élina comprenait intuitivement, mais comme d’habitude ne parvenait pas à exprimer clairement ce qu’elle comprenait,
si Fanta se mêlait à la compagnie, ce qui était rare, il passait le plus clair de son temps avec Éfrémia, le plus souvent dans l’abri de la psychologue, il n’avait pas remis les pieds une seule fois dans l’astronef depuis leur arrivée, comme s’il l’évitait,
«il a trouvé sa mère,» dit Élina,
«elle est la seule qui a l’air de le comprendre,» dit Charlotte,
«ah, je le comprends moi aussi,» dit Élina, «mais sans vraiment le comprendre, tu comprends?»
«m’ouais,» fit Charlotte,
un autre phénomène s’était produit chez le garçon, il était complètement holographique, qui plus est, un enfant associé au temps de ses chants se superposait par transparence à son hologramme, il était à la fois Fanta et l’enfant qui chantait à travers lui,
«ah ben dis donc,» dit Charlotte, «t’es devenu un carrousel, on dirait,»
Fanta souriait en continuant de chanter, l’empreinte de l’enfant, cette fois-là une fille, pixelisée sur ses pixels à lui,
«il est maintenant les histoires qu’il racontait,» dit Élina,
«ah ça,» dit Charlotte, «c’est bien vrai,»
corollairement Élina était toute entière humaine, il n’y avait plus rien d’holographique chez elle, les deux manifestations de l’enfant métamorphe qu’ils avaient été jusque là, elle et Fanta, s’étaient dissociées en entités distinctes, désormais, si Charlotte touchait Fanta, même s’il avait l’apparence d’un être humain en chair et en os, les pixels vibraient sous ses doigts, si elle touchait Élina elle touchait à de la vraie peau,
«on dirait que t’es une rescapée de la Vieille Histoire,» dit Charlotte,
«oui, j’ai toute ma vie devant moi maintenant,» dit Élina, un large sourire aux lèvres, «Fanta est toustes, moi je suis à côté de toustes,» elle ajouta, l’air sérieux, une étincelle de plaisir dans le regard, «je me demande où je vais grandir, avec toi et Selsie? pourquoi pas? ta mère pourrait devenir ma mère, ça te dérangerait pas?» non, ça ne dérangerait pas Charlotte, bien au contraire, «je pourrais même aller jusque dans le lieu solaire, pis visiter le lieu mémoriel, alors que Fanta, lui, ben, on sait pas,»
elle n’était plus Fanta et il n’était plus elle, mais elle gardait un lien mental avec lui, une connexion empathique qui lui permettait de ressentir les émois du garçon,
cinq jours après leur arrivée, à la brunante, elles s’installèrent sur la branche de l’arbre, elles attendaient l’astrocargo qui avait annoncé son entrée dans le système stellaire quelques heures plus tôt, il apparut parmi les étoiles qui s’allumaient dans le ciel et vint lentement se poser entre la cabane à Zuber et les ruines de son astronef, c’était un énorme vaisseau avec à son bord, en plus de l’équipage, soixante passagers, tous des professionnels de diverses disciplines, et l’équipement nécessaire à l’édification d’une base permanente sur la planète,
elles avaient sauté au bas de l’arbre et étaient accourues vers les nouveaux arrivants, Éfrémia, Fanta, Wil et le trio AbéNazarDé étaient sur place, on s’échangea les nouvelles, Éfrémia lâcha un petit cri de joie quand elle reconnut la sémiologue Mei Lin Pascaline, Darsan, cantonné dans son astronef, suivait le tout sur les écrans,
un des passagers s’approcha de Charlotte et lui remit une bille noire,
«un message de ton amie Selsie,» dit-il,
Charlotte frétilla de plaisir en s’emparant de la bille et se précipita vers son arbre,
«je peux le voir avec toi?» lança Élina,
«bien sûr,» répliqua-t-elle,
une fois bien calée dans la branche avec Élina elle activa le message, l’hologramme de Selsie se matérialisa,
«elle a viré gothique!» s’exclama-t-elle,
en effet, Selsie était vêtue tout de noir, ses paupières, ses lèvres, ses ongles de doigts et d’orteils étaient teints en noir, des symboles en métal noir étaient plaqués sur le bleu translucide de sa peau, ses cheveux roulaient en larges boucles mauves sur ses épaules,
Selsie souriait d’un air coquin, elle avait anticipé la surprise de Charlotte, elle ne savait pas si Charlotte aurait atteint la planète Wizber quand son message y arriverait, elle savait seulement qu’elle n’était plus très loin sur le chemin du retour, sa ligne de vie à la station Loba ne trompait pas,
elle racontait en long et en large ses activités depuis le départ de Charlotte, elle poursuivait sa scolarité comme de raison, fit un clin d’oeil à Charlotte qui sûrement avait eu d’autres chats à fouetter, s’intéressait particulièrement à l’étude de l’astrobiologie, n’avait quitté la station Loba qu’une fois, pour une courte visite chez sur NOR-4, en avait rapporté des virtuels de Béatrice et de Dorothée que Charlotte s’empressa de visionner,
la nuit était très avancée quand elles s’endormirent sur la branche, Élina arrimée par des liens électromagnétiques pour ne pas rouler et tomber en bas de l’arbre durant son sommeil, elle n’était pas en symbiose avec le règne végétal comme Charlotte,
les jours suivants, alors qu’on s’attelait à la construction de la base, un des passagers, le mathématicien Lahit Sadril, corréla avec Darsan et Zuber les données de navigation du transit et celles de la progression du tsunami vers les lieux habités, on avait constaté que celui-ci ralentissait considérablement, Sadril avait émis l’hypothèse que le retour de l’astronef était à l’origine du ralentissement, ou plutôt ce que l’astronef transportait, et il avait fait le voyage jusqu’ici expressément pour en vérifier le bien-fondé, et justement, les données indiquaient clairement qu’à partir du moment où l’astronef avait quitté la planète Terminus le tsunami s’était mis à ralentir de façon notable et qu’il stopperait quand l’astronef aurait rejoint sa pointe la plus avancée,
l’enfant métamorphe rattrapait et freinait le tsunami,
c’était une bonne nouvelle en soi, mais en apparence seulement, les calculs révélaient que l’effet destructeur du tsunami serait alors concentré dans le trou noir comme une bombe à retardement dont les dégâts dans le cosmos si elle éclatait seraient infiniment pires que ce qu’on avait connu jusqu’à présent,
que faire? au terme de vives discussions on décida que le trio AbéNazarDé partirait au devant avec Sadril et une poignée de techniciens pour sonner l’alerte et préparer le terrain, Darsan suivrait une dizaine de jours plus tard avec Charlotte, Fanta, Élina, Éfrémia et Mei Lin, ces deux dernières tenaient absolument à faire partie du voyage, et ferait halte avant d’arriver à la station Loba pour y attendre des instructions,
Charlotte voulait envoyer un message elle aussi par l’entremise d’AbéNazarDé, un message à Selsie, elle le composa sur sa branche en compagnie d’Élina, qui était un peu dépitée de ne pas pouvoir s’holographier dans le corps du message, elle devait se contenter d’y joindre des clips, et le remit logé dans une bille au trio,
«tu l’as crypté?» demanda Abélard, la bille dans le creux de sa main,
Charlotte fit signe que oui, elle l’avait cryptée, un minuscule robot volant propulsé par l’astronef du multiple vint prendre la bille et retourna la déposer dans un fichier,
«de toute façon on l’aurait pas visionné,» dit Nazarine,
«on a assez de l’alerte sur le trou noir,» dit Dédale,
le trio afficha une expression de résignation stoïque, Élina éclata de rire,
«j’arrive pas à comprendre pourquoi ça t’inquiète pas,» lui dit Abélard,
«par contre je comprends que t’es en synchronie mentale avec Fanta,» dit Nazarine,
«comme vous trois,» dit Élina,
«oui, tu ressens et tu sais,» conclut Dédale, «quand même, c’est une bombe, c’est sérieux,»
Élina les regarda un moment, puis, le ton sérieux, l’air réfléchi, leur dit,
«oh, je dis pas qu’elle pourrait pas exploser, mais depuis que je suis vivante je peux plus mourir, il faudrait que Fanta meurt avant moi, pis ça c’est impossible, donc je mourrai pas, ergo elle explosera pas,»
ils la toisèrent, pas certains de bien saisir,
«ergo?» demanda Dédale,
«par conséquent,» dit Nazarine,
«ah oui, je savais ça,» dit Abélard,
«Fanta tient le trou noir dans ses bras,» reprit Élina,
«il lui chante des chansons,» dit Charlotte,
«oui,» dit Élina, «faudrait juste pas qu’il l’échappe,» ajouta-t-elle, l’air polisson,
le trio se gratta les écailles sur la tête,
«pis les mères vont trouver une solution,» dit Charlotte,
«c’est les seules qui le peuvent,» dit Abélard,
«y a beaucoup de monde qui croient pas en elles,» lui dit Nazarine,
«la mère Bay sait quoi faire,» dit Charlotte,
«la mère LaGross aussi,» répliqua Dédale, puis, se tournant vers ses doubles, «imagine notre mère dans un astrocargo si elle devait transiter jusqu’à la station Loba,»
«même jusqu’à NOR-4,» dit Nazarine,
«faudrait un astrocargo océanique,» dit Abélard,
sur ce, après avoir bien ri, on se souhaita bonne chance, on se dit au revoir, le trio s’envolait bientôt,
«on va manger?» dit Élina, «j’ai faim,»
«j’ai faim moi aussi,» dit Charlotte, «à la cafétéria?»
«à la cafétéria,» dit Élina,
la toute neuve cafétéria dans l’aire centrale de la base en construction,

4 réponses à une bombe dans le chromaphone

  1. catse dit :

    y a fallu que j’aille me rafraîchir les méninges sur l’Aleph , je savais que c’est la 1er lettre de l’alphabet hébreu avec plein de signification ésotérique …. et aussi que dans les tarots l’arcane de l’Aleph est le Bateleur représentant un magicien . là tu parles au sens cosmisqual !

    Élina était toute entière humaine, j’ai sauté des chapitres ,car elle ne s’est pas transformée par magie ?
    Pourquoi Élina ne peut pas s’holographier ?
    sont ils devenus un peu comme des vrais jumeaux qui parait il gardent toujours un lien entre eux malgré l’éloignement ?

    • Jean dit :

      je prends l’aleph tel que défini par l’écrivain argentin Jorge Luis Borges dans son recueil de nouvelles intitulé L’Aleph,
      au départ Fanta et Élina sont deux manifestations interchangeables de l’enfant métamorphe, ils deviennent distincts l’un de l’autre plus tard dans le récit, mais restent rattachés par le principe d’indétermination, chacun étant à la fois l’hologramme d’une personne humaine et une personne humaine organique, épisode 68: dédoublement(s) : « ils étaient à la fois substance organique et projection holographique, »
      suite à la traversée de Fanta dans l’aleph, épisode 74 : le tourment de Fanta, les deux entités Fanta et Élina se séparent et deviennent indépendants, lui sous forme holographique, elle sous forme organique, ils restent connectés mentalement comme le sont des jumeaux, mais ils sont désormais autonomes,
      Élina ne peut s’holographier parce qu’elle est, selon le mot de Charlotte, une rescapée de la Vieille Histoire, elle se retrouve plongée dans le monde de Charlotte sans ordi personnel, donc sans possibilité de s’holographier,
      je nouerai ces fils et quelques autres dans le prochain épisode qui sera consacré au message de Selsie à Charlotte, à celui de Charlotte à Selsie et aux clips d’Élina que Charlotte joint à son message,

      • catse dit :

        j’avais vu le titre de Borges ,je ne l’ai pas lu

        quand tu dis « chacun étant à la fois l’hologramme d’une personne humaine et une personne humaine organique » j’ai du mal à faire ta différence entre humaine et humaine organique ,les humains quelqu’ils soient sont tous organiques non ?
        veux tu sans doute dire humain holographié et humain organique ?

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