au Grand Bazar

I.12

Charlotte et Selsie vadrouillèrent deux journées entières dans les allées achalandées du Grand Bazar, tout les attirait, rien ne les retenait, le soir elles regagnaient leur chambre à l’hôtel Millésime, un fureteur les suivait constamment,
aller au Grand Bazar d’Arcade c’était s’aventurer dans un labyrinthe de kiosques, d’éventaires, de marchés, de foires, d’expositions, de galeries, et plus encore, c’était vaste, animé, bruyant, coloré, il y avait toujours foule, on prétendait qu’à défaut de pouvoir visiter le Mémoriel, on pouvait toujours se rabattre sur le Grand Bazar, c’était un peu exagéré, il n’en restait pas moins qu’on y trouvait à peu près tout ce qui relevait de la production et de l’activité humaine et alien, il est vrai que la majorité des artefacts exhibés l’étaient en virtuel ou reproduits en holosuite, quand même,
le premier jour, après leur rencontre avec la mère LaGross, alors qu’elles s’engageaient dans l’allée d’une foire agricole, une voix d’homme les interpela,
«ah ben! de la belle visite de Valence! approchez, les filles, approchez,»
monsieur Dimitri Loewen! une vieille connaissance, depuis trois décennies qu’il s’approvisionnait en fruits et légumes à la biosfère et à Valence City, grand, bedonnant, à moitié chauve, il portait son ordi près de la tempe gauche comme une mini poire argentée, la pointe vers le bas, ils s’échangèrent des nouvelles, il complimenta Charlotte sur ses pommes, remarquant le fureteur,
«il est après vous deux, celui-là?» dit-il,
«après Charlotte surtout,» dit Selsie,
monsieur Loewen fronça les sourcils, puis, s’adressant à Charlotte,
«c’est vrai, la rumeur? la mère Bay t’envoie en exotrip? soit-disant pour arrêter le Mur?»
Charlotte fit signe que oui,
«tu veux mon avis?» poursuivit-il, «ça servira à rien, pourquoi? je vais te le dire pourquoi, c’est parce que le Mur, si Mur il y a, est un phénomène galactique naturel contre la prolifération des entités vivantes, nous autres, les humains et les aliens, on est comme des microbes, et la Galaxie est en train de faire son grand nettoyage, c’est ce que je crois,»
«c’est une drôle d’idée,» dit Charlotte,
«c’est ce que je crois,» répéta-t-il, «et j’ajouterai que la mère Bay est folle de t’envoyer dans une expédition aussi dangereuse, cela dit sans vouloir t’offenser,»
«tu m’offenses pas,» dit Charlotte, «pis tu sauras que je pars avec Sand Darsan, l’as des exotripers,»
«ta ta ta,» dit-il, «lui ou un autre, c’est fou pareil,»
«t’es pas le seul à le penser,» dit Selsie,
«moi je soutiens qu’y a rien à faire,» continua-t-il, «s’il y a vraiment menace, ou on périra, ou on survivra, point à la ligne, c’est l’univers qui mène, pas nous, en attendant profitons de la vie tant qu’y en a, pas vrai?»
«si vous le dites,» dit Charlotte,
il leur offrit des fruits qu’elles croquèrent en poursuivant leur chemin, un peu plus tard, après avoir zigzagué dans le dédale des boutiques et des kiosques, la vitrine d’une galerie de jeux anciens attira leur curiosité,
«tiens,» dit Selsie, «toi que la Vieille Histoire intéresse tant, on entre?»
«la Vieille Histoire m’intéresse pas tant que ça,» dit Charlotte, «mais je suis quand même curieuse,»
l’endroit regorgeait de jeux de toutes sortes, de simples jeux avec osselets aux jeux électroniques d’avant la colonisation spatiale, en passant par une panoplie de jeux de cartes et de table, elles parcouraient une allée de jeux vidéo du vingtième siècle quand un androïde-préposé vint à leur rencontre,
«vous vous rendez compte, mesdemoiselles?» disait-il, en montrant un système sur un comptoir, «il fallait connecter les éléments les uns aux autres pour pouvoir jouer,»
le système consistait en une console, une cassette avec une illustration, deux manettes avec des contrôles, un moniteur, tout ça relié par des fils, et, à côté, disposés en éventail, deux livrets d’instruction, un en vieille langue, l’autre en langage courant, ce que précisait une notice au-dessus du moniteur, l’androïde-marchand inséra la cassette dans la console et pressa sur un bouton, un graphisme apparut sur l’écran du moniteur,
«Démons & Merveilles, ça s’appelle, ce jeu,» disait-il, «on dirige avec la manette, les boutons, ici, ce sont les contrôles, on les actionne avec le pouce et les doigts, avancer, reculer, tourner, sauter, monter, descendre, accélérer, ralentir, faire une pause, tout est là, tenez, essayez,»
Charlotte prit une manette et s’essaya, mais n’alla pas bien loin,
«c’est primitif,» dit-elle, en reposant la manette,
Selsie pointa du doigt sur un fil relié à la console qui pendait derrière le comptoir,
«c’est quoi, ça?»
«ça,» répondit l’androïde-marchand, «c’est le fil d’alimentation en électricité, dans ce temps-là il fallait une alimentation en électricité pour faire fonctionner les jeux, en fait il fallait une alimentation en électricité pour faire fonctionner à peu près tout, voyez,»
elles se penchèrent pour regarder, le fil était branché sur une prise derrière le comptoir,
«c’est une matrice de compatibilité, le jeu fonctionnerait pas sans ça,»
«je peux essayer moi aussi?» demanda Selsie,
«certainement,»
Selsie s’empara de la manette, mais n’alla pas beaucoup plus loin que Charlotte,
«mais c’est difficile!» s’exclama-t-elle, en éclatant de rire, «pourquoi deux manettes?»
«pour deux joueurs, on peut jouer en solo ou à deux, on a pu reproduire une trentaine de cassettes pour cette console-ci,»
plus loin dans la galerie elles explorèrent les jeux en réalité augmentée, Selsie s’essaya, Charlotte ensuite, leur maladresse à actionner les contrôles les fit rigoler,
«c’est moins primitif que l’autre,» dit Charlotte,
«moi ça m’a donné le vertige,» dit Selsie,
de retour à l’extérieur Charlotte regarda de travers le fureteur qui les attendait,
«espèce de bestiole!» lança-t-elle,
«t’occupe!» dit Selsie,
elles terminèrent leur journée dans les gradins d’un amphithéâtre où virevoltaient des acrobates,
ce n’est que le lendemain en fin d’après-midi que Charlotte décida de localiser le marchand de la mère LaGross, il tenait une boutique d’instruments de musique, elle le trouva assis sur un tabouret derrière un comptoir lisant un journal virtuel, qu’il désactiva à leur entrée, il les observa un moment,
«ah, Charlotte Bay, je t’attendais,» dit-il, en quittant son tabouret, «je suis bien content de te rencontrer, c’est la première fois qu’une des filles Bay me rend visite,» il s’adressa à Selsie, «et toi? attends,» il consulta son ordi, une bille bleue près de sa tempe droite, «ah oui, Selsie Okédou, soyez les bienvenues dans ma boutique,» il revint à Charlotte, «j’ai quelque chose pour toi,»
il se pencha et sortit d’un tiroir trois objets identiques en forme de triangles isocèles aux bords arrondis, de couleur mauve, une ouverture au sommet, trois tuyaux courts sur le côté opposé, comme la représentation abstraite de mains à trois doigts,
«des flûtes raméennes,» disait-il, en les déposant sur le comptoir, «on les appelle les flûtes à trois temps, de façon inappropriée devrais-je préciser, elles jouent plus que trois temps, crois-moi,»
«des flûtes? mais y a pas de trous!» dit Charlotte,
«prends-en une,» dit-il, «tu la tiens devant la bouche, sans toucher avec les lèvres, et tu souffles dans l’embouchure ici, pas besoin de souffler fort, tu harmonises avec les doigts, doucement, comme si tu caressais l’instrument,»
Charlotte prit celle du milieu et, la tenant à deux mains, souffla dedans, des notes s’envolèrent, elle tapota légèrement sur l’instrument en continuant de souffler, les notes dansaient, elle fit glisser ses doigts, les notes valsaient, c’était loin d’être de la musique structurée, elle n’avait aucune idée de ce qu’elle faisait, mais ça produisait des beaux sons,
«tu prends les trois,» dit le marchand,
Charlotte arrêta de jouer,
«les trois? pourquoi les trois? la mère LaGross a dit un instrument de musique, pas trois,»
«tu connais les Raméens,» dit le marchand, «ils font tout par trois,»
les humains entretenaient une relation sporadique avec les Raméens, on ignorait d’où ils venaient, c’était une race discrète et réservée qui faisait tout par trois, comme disait le marchand, quand un vaisseau raméen se pointait dans un lieu humain, on savait que deux autres suivraient à quatre années d’intervalle, sur la même trajectoire, le vaisseau, un gigantesque cylindre gris, passait sans s’arrêter près de la planète principale du système visité, on grimpait à bord et on amorçait le premier tiers des transactions avec les occupants, on attendait le passage du deuxième vaisseau pour les reprendre là où on les avait laissées quatre ans plus tôt, on les concluait avec le passage du troisième vaisseau, c’était compliqué et laborieux,
le marchand rangea les flûtes dans un sac antigravité,
«ah, j’oubliais,» dit-il, «la banque holographique,»
son ordi, un octaèdre bleu sur la tempe gauche, transmit les données à celui de Charlotte,
«tu trouveras toute une sélection de liens dans la banque,» disait-il, «y a des concerts, des instructions, des feuilles de musique, y a aussi …»
mais Charlotte n’écoutait plus, elle empoigna Selsie par le bras et l’entraîna dehors, Selsie voulut savoir quelle mouche l’avait piquée, Charlotte ne répondit pas, elle marchait vite, elle spotta un parc au bout d’une allée sur sa gauche, bifurqua brusquement, Selsie exécuta une steppette pour la suivre, le sac antigravité et le fureteur négocièrent la courbe sans hésitation, elles allèrent s’assoir sur un banc, Selsie prit la main de Charlotte dans la sienne,
«mais qu’est-ce qu’y a?»
«je sais pas, je me sens toute drôle,»
«drôle comment? genre malade?»
«non, genre… genre… fâchée! pas juste ça, confuse, je sais pas,»
«c’est les flûtes?»
«les flûtes, le fureteur, là, qui nous lâche pas, pis pourquoi elle a dit un instrument de musique quand y en a trois? à quoi ça va me servir? à relier des notes, qu’elle a dit, la belle affaire! pis pourquoi des flûtes raméennes? pourquoi pas des flûtes humaines? et pourquoi ils sont là, eux? regarde, et je suis même pas surprise,»
elle montrait du doigt le multiple LaRaDoNest assis sur un banc de l’autre côté du parc, un fureteur pas loin, son ordi l’informa qu’ils venaient juste d’arriver, la coïncidence, tiens! pensa-t-elle, lâchant la main de Selsie elle se leva, traversa le parc à grandes enjambées et se planta devant le multiple, Selsie la rejoignit, leur fureteur alla se positionner près de celui du multiple,
«pourquoi vous êtes ici?»
c’est pas ce qu’elle voulait dire, elle ne savait pas au juste ce qu’elle voulait dire, il y eut un moment de silence embarrassé, que brisa Ramaï,
«c’est pas de notre faute,»
Charlotte relaxa, un peu, l’expression de son visage s’adoucit,
«je sais bien,» dit-elle, «mais après tout ça tombe à pic, je voulais demander quelque chose à la mère LaGross hier et j’ai oublié,»
le multiple se leva comme une machine synchronisée,
«quoi?» s’enquit Laramie,
«je voulais lui demander quel multiple va m’accompagner dans mon exotrip, j’espère que ça va être AbéNazarDé, vous le savez, vous?»
ils se concertèrent télépathiquement, on le devinait à leurs expressions et leur gestuelle muettes,
«on va demander à mère,» dit Laramie à Charlotte entre deux échanges de pensées, «elle veut savoir pourquoi ce multiple et pas un autre,» ajouta-t-elle au bout d’un moment,
Charlotte réfléchit avant de répondre,
«parce qu’ils sont jeunes, voilà pourquoi, aussi parce que je les connais,»
«oui,» dit Laramie, quelques instants plus tard,
«oui, quoi? parce qu’ils sont jeunes, parce que je les connais, parce qu’ils vont exotriper avec moi?»
«oui aux trois questions,» dit Nestor, »
«ils vont pas transiter avec toi,» dit Ramaï, «ils vont suivre derrière,»
«je sais, ça,» dit Charlotte, «mais je suis contente que c’est avec eux,»
«j’ai un petit creux, moi,» dit Selsie, «je voudrais bien manger quelque chose,»
«moi aussi,» dit Charlotte,
elles saluèrent le multiple, prirent la direction d’une aire de restauration en bordure du parc, défilèrent devant les stands, se décidèrent pour celui avec des gaufrettes au menu, aux fraises pour Charlotte, au chocolat pour Selsie, partageant une bouteille d’eau,
«ça va mieux, là?» demanda Selsie,
«je me sens encore un peu drôle, mais ça va mieux, oui,»
«j’allais te dire d’écouter tes Beatles, mais j’ai comme l’impression que c’est pas le bon moment,»
«t’as deviné juste, au moins ils sont partis,»
d’un coup de tête elle indiqua le parc, LaRaDoNest et les deux fureteurs s’étaient retirés, ce soir-là Bok vint les rejoindre au souper dans la salle à manger sur le toit de l’hôtel, le soleil d’Arcade, une supergéante rouge, roulait avec démesure sur l’horizon, les lumières de la ville s’allumaient, Bok remarqua que Charlotte était moins animée que d’habitude, elle avait l’air perdue dans ses pensées, y avait-il un problème? elle haussa les épaules,
plus tard elle contacta la biosfère, Aline apparut sur l’écran, Charlotte lui raconta les événements des deux derniers jours, s’informa de Dorothée, puis insista pour parler avec leur mère, Aline lança ses confettis d’amour, Ono Bay la remplaça sur l’écran,
«maman!» s’écria Charlotte,
«bonjour, ma chérie,» dit Ono Bay, «plutôt bonsoir chez toi, c’est le jour ici, Aline vient de me retransmettre votre conversation, vous avez quand même passé deux belles journées, Selsie et toi,»
Charlotte se sentit beaucoup mieux, ce visage aimé, ce regard alerte, cette voix mesurée la réconfortaient,
«Béatrice a vraiment hâte de te voir,» disait Ono Bay,
«moi aussi j’ai hâte de la voir, maman, attends,» elle eut un petit sourire en coin, «dis-moi une énigme,»
«on construit le réel à mesure,» dit Ono Bay, après un moment de réflexion, «l’univers est aléatoire,»
«on construit le réel à mesure,» répéta Charlotte, «l’univers est aléatoire, t’es sûre de ça? parce que j’ai l’impression que je suis … que je suis comme une marionnette, c’est comme si… non, attends… okay, j’en ai une pour toi moi aussi, la Voie Lactée est dans ma tête,»
«c’est pour ça que tu entends la musique des étoiles,»
Charlotte ne réagit pas tout de suite, elle réfléchissait sérieusement,
«t’as mis la Voie Lactée dans ma tête?» finit-elle par dire,
«on a tous l’univers dans la tête, mais oui, j’ai mis la Voie Lactée dans ton ordi, quand je l’ai manipulé la première fois,»
«enfin! une réponse claire,»
«c’est pour ça aussi que je t’ai semé un pommier,»
«qu’est-ce que mon pommier vient faire là-dedans?»
Ono Bay souriait, Charlotte éclata de rire, son énigme n’avait pas fait long feu dans le puits autrement énigmatique de la pensée de sa mère! elle se sentait bien maintenant, elle était contente, le reste de leur conversation tourna autour de Dorothée, et c’est d’un pas léger qu’elle alla rejoindre Selsie, qui de son côté avait contacté Sookie,
de retour dans leur chambre elles placotèrent jusque tard dans la nuit; des bouts sérieux, d’autres moins, des confidences, des silences, elles décidèrent de quitter Arcade au matin, en avisèrent Bok, qui maugréa, elles l’avaient réveillé, mais pas de problème,
un vent fort soufflait l’air marin par la baie ouverte quand elles s’endormirent,

3 réponses à au Grand Bazar

  1. catse dit :

    parce que …j’aime cette réponse compléte hé hé

    oui l’annexe c’est vrai

  2. catse dit :

    ah quel plaisir ce monde sans fil qui s’entortillent et trainaillent partout !!

    tu dis « Espèce de bestiole » pour insulter toi ah ah …. sale bestiole oui ,ou encore mieux espèce de saleté

    c’est quoi déjà une steppette ? (ok je peux chercher mais t’es aussi là pour ça ) ah oui spotter c’est apercevoir ?

    Charlotte semble énervée , le son que produisent les flutes ?un son vibratoire qui influe sur l’intérieur du corps ? mais alors pourquoi Selsie ne le ressent pas ?

    que m’as tu dis à propos de ces » ; » ? qui sont bizarres ici et pourquoi spécialement dans cette phrase à la fin ?

    encore un bon épisode ! même si je me mélange avec tous ces noms ;=)

    • Jean dit :

      steppette : un petit saut de côté
      spotter : apercevoir
      pour le son des flûtes, faut attendre plus loin dans le récit,
      les ; c’est parce que …
      les noms, quand tu t’embrouilles, va voir dans l’annexe

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