en route pour Arcade, deuxième partie

I.10

«y a un fureteur qui m’observe,» dit Charlotte,
«où ça?» demanda Selsie,
Charlotte pointa du doigt vers un globe noir de la grosseur d’un pamplemousse qui flottait à quelques mètres de distance sous le plafond de la salle,
«tu peux pas savoir,» dit Selsie, «y en a un là-bas, et deux autres là,»
«je pense que celui-là me suit,»
«tu peux pas être sûre,»
les fureteurs relevaient de la mère LaGross, ils étaient ses yeux et ses oreilles dans les spatioports et sur les planètes-réservoirs, un réseau de sondes d’observation et de collecte de données qu’elle étendait sur le lieu arcadien, on les rencontrait partout, c’était tellement normal qu’on ne les remarquait plus, surtout qu’ils se confinaient aux coins des plafonds et aux frises des toits, partout, sauf dans le système de Valence, où ils étaient interdits,
l’astrocab avait complété la première partie du transit, par les larges baies vitrées de l’observatoire du spatioport SGR-5 les filles regardaient le ballet des navettes autour de la planète-réservoir et de ses trois lunes, Bok veillait à la maintenance de son astrocab dans le hangar de stationnement, à mi-chemin entre Valence et Arcade, SGR-5 constituait le point de jonction le plus achalandé du lieu,
elles quittèrent l’observatoire et prirent la direction de la salle des communications, Charlotte voulait contacter la biosfère, toute communication avec l’extérieur étant impossible en hyperespace, il ne s’était écoulé que quatre jours depuis leur départ de Valence, mais elle tenait quand même à rejoindre les siens, elle connecta son ordi à un poste d’appel, il s’écoulerait quelques minutes avant que la communication s’établisse,
«je te le dis, Selsie,» dit Charlotte, «il était à l’observatoire et il nous a suivi jusqu’ici,»
«c’est possible, pourquoi pas?» dit Selsie, «la mère LaGross sait que tu t’en viens, alors elle te surveille,»
«m’ouais,»
le visage d’Aline apparut sur l’écran,
«bonjour les filles,» dit-elle, «tout va bien?»
«bonjour Aline,» dit Charlotte, «oui, tout va bien,»
«bonjour Aline,» dit Selsie,
«la mère Bay est là?» demanda Charlotte,
«bien sûr qu’elle est ici,» rétorqua Aline, «où veux-tu qu’elle soit?»
«c’est pas ce que je voulais dire,» répliqua Charlotte, «t’as l’air tracassée, qu’est-ce qu’il y a?»
«rien,» dit Aline, «notre mère est avec Dorothée, je vais la rejoindre tantôt, tenez, regardez,»
elle retransmit un virtuel d’une dizaine de minutes de Dorothée, une compilation des derniers jours, pas beaucoup avait changé, quand même, un zoom en transparence sur la cheville de Dorothée montrait que le noyau du tatouage que la mère Bay y avait semé avait grossi et poussait déjà des filaments dans deux directions : ses racines dans la chair qui iraient s’accrocher à l’os, sa tige vers la peau qui deviendrait le tronc de l’arbre, il fallait vraiment zoomer sérieux pour les voir, pareil pour l’ordi près de la tête de Dorothée, qui se complexifierait en parfaite synchronie avec son cerveau,
Charlotte regarda sa petite soeur potelé gigoter dans sa bulle, les yeux grands ouverts, que voyait-elle? à quoi rêvait-elle quand elle dormait?
les deux filles lâchaient des oh et des ah d’émerveillement, elles enregistrèrent le virtuel dans leur ordi respectif,
«je pense qu’un fureteur m’observe,» dit Charlotte,
elle pointa du doigt vers le globe, il n’avait pas bougé,
«ben, c’est sûr,» dit Aline, «la mère LaGross t’attend, elle t’observe,»
«ah, tu vois,» dit Selsie, «c’est ce que je disais,»
«non,» répliqua Charlotte, «tu disais que je pouvais pas être sûre,»
«ben, j’ai changé d’avis,» dit Selsie,
elles placotèrent encore un bout avec Aline, puis mirent fin à la communication,
«allez, au revoir,» dit Aline, «je vous lance mon amour,»
c’était sa manière, à Aline, au terme d’une communication intersidérale, elle projetait son amour d’un geste de la main comme une poignée de confettis,
«tu contactes pas Sookie?» demanda Charlotte à Selsie,
«non, c’est pas nécessaire,»
elles retournèrent à l’observatoire, le fureteur les suivait, Charlotte lui lança un salut moqueur, Bok les bipa, le GB34 était prêt à décoller,
la deuxième portion du transit ne fut en rien différente de la première, elles occupèrent leurs heures aux jeux vidéo, à l’étude, un peu, au placotage, beaucoup, elles participèrent à des holofilms interactifs, Bok en gardait toute une collection pour ses passagers,
enfin, en rien différente, c’était une façon de parler, le fureteur accompagnait l’astrocab en déplacement parallèle.
«on a un indésirable,» avait dit Bok, en pointant du doigt sur un écran,
«eh oui,» avait dit Charlotte,
«il est après toi, c’est évident,» avait-il dit,
«tu les aimes pas?» lui avait demandé Selsie,
non, il n’aimait pas les fureteurs, il les jugeait inutiles et malséants, les moyens de communication, d’observation, de localisation, de surveillance étaient suffisamment développés dans les lieux sans leur ajouter une couche de fureteurs qui ne répondaient qu’à la mère LaGross, connaissait-on vraiment l’étendue de leur intrusion dans les affaires du lieu? en principe ils collectaient les données standards, communes, publiques, accessibles à tous les autres appareils, mais Bok était d’avis que la mère LaGross les utilisaient dans l’ombre comme arsenal d’espionnage, à l’encontre de la Charte des Convenances du Matriarcat, il n’était pas seul à le penser, quelque chose ne tournait pas rond chez les mères, quelque chose de grave, on ne savait pas trop quoi, des rumeurs de confrontations dans le lieu solaire, de partis opposés au Mémoriel, et ici, dans le lieu arcadien, d’un conflit caché entre les mères Bay et LaGross,
«c’est à cause du Mur,» dit Charlotte, «tu sais ce qu’Aline m’a dit, ma soeur Aline, avant qu’on parte de Valence?»
non, Bok ne le savait pas,
«ben, d’après elle, les mères sont responsables du Mur, si c’est vrai, pis on sait pas si ça veut dire toutes les mères, c’est peut-être juste un groupe, pis elles ont peut-être perdu le contrôle, je veux dire du Mur, si c’est ça, ben c’est assez pour déclencher la bisbille, non? pis si Aline a pas raison, si les mères sont pas responsables du Mur, c’est quand même un gros problème, tsé?»
«un gros problème pour toulmonde, en effet,» dit Bok, «assez pour créer la zizanie chez les mères,»
«tu veux une pizza?» lui demanda Selsie,
ils étaient dans la cuisinette de l’holosuite des filles, Bok venait les visiter de temps en temps, l’avant-veille Selsie lui avait demandé la permission de visiter son holosuite à lui, Charlotte l’avait déjà vue auparavant, lors d’un transit avec Aline, pas Selsie, il avait accepté, une holosuite très simple, austère, dépouillée : cuisinette, salle de séjour, salle de bain, il n’avait pas de chambre? non, il dormait sur son sofa-lit, là,
il voulait bien une pizza,
il leur raconta une histoire qui justement impliquait un fureteur, un fureteur qui avait perdu la boule, elles éclatèrent de rire,
«oui, les filles,» disait Bok, «une boule qui a perdu la boule,»
la mère LaGross avait réservé son astrocab pour un long transit, il devait transporter un multiple PolyAnémone jusqu’au lieu mémoriel,
«un quatuor, le multiple,» disait-il, «deux mâles, deux femelles, attendez,» il consulta son ordi, «FiZaNoMa, Fiona, Zak, Nomi et Malek, et un fureteur,»
le fureteur ne pouvait pas plus que le pilote et les passagers d’un astronef communiquer avec l’extérieur lors des transits en hyperespace, cependant il restait connecté aux instruments de l’appareil, comme celui qui les accompagnait maintenant, celui-là filait à quelques mètres à côté de l’astrocab, en apparence immobile comme lui, juste là, dans la bulle hyperspatiale qu’ils partageaient; plus précisément à laquelle le fureteur s’accrochait par ferroutage,
le transit entre le lieu arcadien et le lieu mémoriel durait presque un an, sur un chapelet de stations et des relais égrenés entre quelques spatioports,
«à peu près à trois mois de notre destination,» racontait Bok, «des messages étranges commencent à apparaître sur mes écrans, je dis des messages, plutôt des algoritmes qui transparaissaient à travers les données des programmes, ça arrivait par vagues, d’abord intermittentes, puis de plus en plus fréquentes et élaborées, je fis un scan de mes appareils, il m’a fallu utiliser toutes les ressources de mes logiciels pour décrypter les algorithmes, et je réalisai que c’était le fureteur qui les produisait, et tenez-vous bien, selon ses estimations, au fureteur, si nous continuions sur notre itinéraire nous allions à notre perte, nous nous écraserions dans une étoile quelconque hors du système du Mémoriel, il aurait fallu rebrousser chemin, s’arrêter net, changer de cap, n’importe quoi, complètement illogique, c’était pas tellement grave, de la pollution sans conséquence dans mes données, un bruit de fond agaçant, mais pas dangereux, même que c’était plutôt drôle, pensez, un des fureteurs de la mère LaGross qui capotait, ça s’était jamais produit, du moins à ma connaissance, il alla jusqu’à tenter de prendre le contrôle de mon astrocab,»
«ça peut pas faire ça, un fureteur,» dit Charlotte,
«non, ça peut pas,» dit Bok, «pourtant celui-là a essayé, il insérait toutes sortes de sous-programmes dans mes logiciels pour altérer les manoeuvres, mais il arrivait à rien, les protocoles de sécurité d’un astronef sont trop bien structurés, mais c’est pas juste ça, c’est qu’en plus il contaminait nos ordis, à moi et au multiple, il essayait de modifier le cours de nos pensées, surtout les miennes, voulez-vous que je vous dise comment?» elles firent signe que oui, «en émettant des ondes de peur, oui, les filles, des ondes de peur,»
«un fureteur qui a peur,» dit Selsie, «ça se peut pas, c’est juste de la mécanique,»
«je sais bien,» dit Bok, «mais celui-là émettait des ondes de peur, vrai comme je vous dis, c’était devenu comme un grondement continu dans mes appareils et dans nos ordis, c’était très désagréable, mes passagers, je vais vous dire, plus le fureteur perdait la boule, plus ils s’inquiétaient,»
«ben, c’est sûr,» dit Charlotte, «les fureteurs servent d’abord à la communication privée entre la mère LaGross et ses PolyAnémones, alors si l’un d’eux se met à dérailler …»
«c’était leur fonction première,» dit Bok, «un système de positionnement très sophistiqué, au début ils n’accompagnaient que les PolyAnémones, c’est plus tard que la mère LaGross a diversifié leur fonction pour en faire ce qu’ils sont aujourd’hui, son réseau d’observation et de surveillance, si ça avait été que de moi j’aurais empêché ça,»
«la mère Bay l’a empêché,» dit Charlotte,
«je sais,» dit Bok, «et c’est bien comme ça,»
«mais y en a pas non plus au Mémoriel,» dit Selsie, «non plus dans le lieu solaire, je me trompe?»
«non, tu te trompes pas,» dit Bok, «le seul que les autorités au Mémoriel avaient accepté c’était celui-là et seulement parce qu’il accompagnait le multiple, mais il est arrivé dans un état de détérioration tellement avancé qu’il a fallu le désactiver, les experts ont bien essayé de le réparer avec l’aide la mère LaGross par hologramme, rien à faire, le multiple était pas vraiment content, ils espéraient que la mère LaGross en enverrait un autre, pas de chance, les autorités au Mémoriel ont refusé,»
«il est encore là-bas, le multiple?» demanda Selsie,
«oui,» répondit Bok, «sans fureteur, moi je suis revenu au lieu arcadien avec le fureteur désactivé, je l’ai placé sur un des sièges des passagers, je l’ai remis à la mère LaGross en arrivant à Arcade,»
«c’est quoi qui a causé son malfonctionnement?» demanda Charlotte, «la longueur du transit?»
«je sais pas,» dit Bok, «on me dirait que ce sont les mères sur Terre qui ont détraqué le fureteur avant qu’il arrive au Mémoriel que ça me surprendrait pas,»
«toutes ces affaires de fureteurs, moi, ça m’embête,» dit Charlotte, «je fais pas confiance à la mère LaGross,»
«moi elle me fait peur,» dit Selsie,
«ah ça,» dit Bok,
trois jours plus tard ils arrivaient au spatioport d’Arcade, le fureteur fila vers la planète, Charlotte et Selsie le suivirent peu après à bord d’une navette qui les déposa à l’aéroport, Bok restait derrière pour veiller au ravitaillement de son astrocab, il descendrait plus tard,

2 réponses à en route pour Arcade, deuxième partie

  1. Jean dit :

    les mères sont déjà des «big brothers», pis oui, y a des divisions entre elles, tout ne tourne pas rond dans le matriarcat, mais ça, faudra attendre la suite du récit pour en savoir plus

  2. catse dit :

    intéressant ta description des fureteurs , elle me fait penser à notre possible futur ,hélas! Sauf que les notres ne viendront pas de la mère LaGross mais de gens moins bien intentionnés et seront de la pure intrusion dans notre vie privée.
    le fureteur il me fait penser aux poissons pilotes qui « se collent » aux requins …

    tu as raison lorque tu dis « C’était tellement normal qu’on ne les remarquait plus »
    regarde les caméras de surveillance ,elles sont partout et si au début on levait la tête maintenant qui s’en soucie ?

    ah les mères auraient elles des divisions entre elles ? font elles à leurs niveaux de la politique ?
    les mères auraient elles des tendances à devenir des « big brother » ?

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