en route pour Arcade, première partie

I.9

le véhicule déposa les deux jeunes filles devant l’entrée principale du spatioport, puis alla se garer dans l’aire de stationnement, on disait spatioport improprement, il s’agissait d’un aéroport qui desservait la planète et le spatioport en tant que tel, qui lui était en orbite,
un aéroport grouillant d’activité : des humains, des androïdes, des robots, quelques aliens,
elles trouvèrent Glass Bok dans un restaurant au rez-de-chaussée et prirent place à sa table, un robot serveur vint prendre leur commande, une glace aux fraises pour Charlotte, au chocolat pour Selsie, Bok croquait dans un sandwich au fromage,
petit, joufflu, amène, il avait la peau basanée des réguliers du transit, son ordi flottait près de sa tempe droite comme une bille noire, Selsie lui demanda s’il avait reçu l’autorisation de Sookie, oui,
il leur raconta une histoire, il aimait raconter des histoires, surtout des histoires de quasi catastrophe aux commandes de son astrocab, comme s’il trouvait plaisir à inquiéter ses passagers, pas cette fois-ci cependant,
«je reçois un hologramme d’une vieille dame, une très vieille dame, les filles, ridée comme c’est pas possible, j’ai jamais su son âge, mais elle devait bien friser les deux cents ans, je vous mens pas, j’avais jamais vu une personne aussi âgée, elle m’explique qu’elle est née et a vécu toute sa vie à Arcade et qu’elle a pas une seule fois transité dans le lieu, jamais,»
«jamais?» demanda Charlotte, «elle avait peur ou quoi?»
«je sais pas, mais là, peur ou pas, elle tenait à voir une autre planète qu’Arcade avant de mourir, et pas n’importe quelle, SGR-27, vous savez c’est quoi, SGR-27?» les filles firent signe que non, «c’est un réservoir d’eau douce, presque toute la planète en est recouverte, tenez, je vais vous montrer,»
il activa un hologramme, SGR-27 consistait en deux calottes polaires sur un treillis de continents étriqués et rocheux truffés de centaines de milliers de lacs, un complexe immobilier occupait sur l’équateur le continent le plus large, sur la rive du plus grand lac,
«on est resté cinq jours là-bas, y a pas grand monde sur SGR-27, une communauté d’à peine deux cent personnes, y compris les androïdes, le personnel normal pour ce genre d’installation, puis des robots ouvriers, ça, y en a, moi j’ai visité, j’ai fait des connaissances, la dame, elle, vous savez ce qu’elle a fait?» elles firent signe que non, «elle a passé ses journées et même une partie de ses nuits assise à une terrasse au bord du lac,» il pointa du doigt sur l’hologramme et zooma, «là, la terrasse, là, elle donne sur le grand lac, tout donne sur un lac sur cette planète,»
il éteignit l’hologramme, elles attendaient la suite, il terminait son sandwich,
«puis?» demanda Selsie,
«puis? rien,» répondit-il, «juste ça, la dame assise sur la terrasse à regarder le lac, j’ai jamais su la raison de son voyage, pourquoi elle voulait visiter cette planète-là et pas une autre? pourquoi elle est restée là à regarder le lac? elle en a jamais parlé, déjà qu’elle a pas beaucoup parlé durant le transit, elle a passé le plus clair de son temps dans l’holosuite, aller retour,»
«tu lui as pas demandé?» dit Charlotte,
«non, c’est pas mes affaires, moi je crois qu’elle est allée se ressourcer avant de mourir, une sorte de communion avec la source de la vie,»
«tu veux dire avec l’eau douce?» demanda Selsie,
«oui, avec l’eau douce, je pense, y en a pas sur Arcade, vous le savez, à l’état naturel, s’entend, juste de l’eau salée, sur SGR-27 y a que de la roche et de l’eau, de la végétation aussi, mais si peu que ça vaut pas la peine d’en parler, de l’eau, de la roche et une vieille dame qui se prépare à mourir, c’est symbolique, non?»
«c’est pas bête,» dit Charlotte,
«bon,» dit-il, en se levant, «vous viendrez me rejoindre quand vous serez prêtes, à tantôt,»
elles dégustèrent leur glace en placotant, à commencer par l’histoire de la vieille dame, raclèrent le fond de leur gobelet et prirent la direction de l’aire d’embarquement des navettes spatiales, Bok les attendait derrière les commandes d’une navette petit calibre, six passagers maximum, elle montèrent à bord,
la navette prit lentement son envol, accélérant à mesure qu’elle gagnait de l’altitude, Valence City rapetissait sous eux, puis l’océan, les montagnes, la jungle de l’autre côté, le plateau couronné de sa biosphère, Charlotte synchronisa son ordi à celui de Selsie en l’enjoignant d’écouter,
«c’est quoi ça, tes Beatles?» dit Selsie, après que le morceau eût joué dans sa tête,
«oui, mes Beatles,» dit Charlotte, un peu offensée, «ça s’appelle Flying, je trouvais que ça allait bien avec le moment présent,»
«m’ouais, si tu le dis,»
la navette quittait l’atmosphère et filait vers le spatioport qui scintillait dans le vide de l’espace, par les larges hublots on apercevait les milliers d’îles qui picotaient le milieu de l’océan comme une longue et sinueuse dentelle aux couleurs bigarrées, plus loin, dans le terminateur, on devinait la masse de l’autre continent, il n’y en avait que deux sur Valence, celui-là émaillé de stations scientifiques, de chantiers d’exploitation et de sites de villégiature,
«t’as pas aimé?» demanda Charlotte,
«c’est pas ça,» répliqua Selsie, «c’est bien, c’est juste que je vois pas l’intérêt de cette musique, c’est pas moderne, Loral Art, ça c’est moderne,»
«pfft, Loral Art, c’est qu’une vague,»
«pas du tout, j’aime ses concerts et c’est ça qui compte, le problème avec tes Beatles, c’est qu’ils sont pas en temps réel, de la musique figée, voilà ce que c’est, en plus on comprend pas les paroles,»
«y en avait pas dans celle-là, puis y a l’équivalence,»
«m’ouais, si on veut, mais moi, tu me connais, du live ou rien, le concert de Loral Art le mois dernier, c’était quelque chose, t’aurais dû venir, du délire polytonal et multicolore, que c’était,»
«je pouvais pas,»
«dis plutôt que tu voulais pas,»
«c’est pas la question,»
«c’est quoi la question d’abord?»
«la question, ben, la question c’est que tu te limites au contemporain, ce qui vient avant tu t’en balances,»
«ah ça, c’est pas vrai!» s’exclama Selsie, «t’es pas juste, là, et je te ferai remarquer que ton engouement pour les Beatles, c’est peut-être pas tout à fait de toi, pas vrai?»
«et la Vieille Histoire aussi, je sais,»
«c’est un peu effrayant quand on y pense, je veux dire, ce pouvoir qu’elle a, ta mère,»
«c’est comme un puzzle métaphysique qu’elle déploie dans l’espace-temps,»
«ah ben ça, tu pourrais pas mieux dire,»
c’était pas la première fois qu’elles s’astinaient sur leurs goûts musicaux, ni s’interrogeaient sur le pouvoir de la mère Bay, Bok se tourna vers elles,
«les filles, arrêtez de vous chamailler, là, on arrive,»
«on se chamaille pas,» dit Charlotte,
«on argumente,» dit Selsie,
un flanc du spatioport grossissait dans les hublots, Bok manoeuvra la navette jusqu’à son enclos, de là un véhicule les transporta jusqu’à l’aire de stationnement des astronefs, celui de Bok, l’astrocab GB34, avait l’air d’un gros oeuf sur quatre pattes, le bout arrondi à l’avant, il s’installa aux commandes et paramétra les données de navigation, Charlotte et Selsie prirent place derrière,
l’astrocab quitta le spatioport et accéléra en direction du soleil bleu en même temps qu’il s’enrobait d’un champ de force opaque, sur un écran on pouvait voir Valence et ses deux lunes qui s’éloignaient derrière, sur un autre suivre le déploiement du modulateur angulaire qui s’allongeait à l’arrière de l’engin,
l’appareil atteignit rapidement une vitesse de 0,8 relative à celle de la lumière, puis grimpa plus lentement à près de 0,86, le vent astral soufflait le modulateur angulaire comme la queue d’une comète, Bok activa le propulseur transitaire qui allait harnacher l’astrocab au champ gravitationnel de l’étoile comme une roche au bout d’une fronde, mais une roche infinitésimale propulsée dans l’hyperespace par une fronde monumentale,
«attention, les filles,» dit-il, en leur jetant un coup d’oeil, «on saute,»
il pitonna sur un écran, l’astrocab bondit comme poussé par une main géante, Selsie lâcha un petit cri, elle détestait ce court instant où on passait de l’espace à l’hyperespace, puis on se retrouvait dans … rien,
à bord d’un vaisseau comme celui que pilotait Bok le transit entre Valence et Arcade durait une semaine et comportait un arrêt à mi-chemin pour le ravitaillement auprès d’une planète-réservoir,
de la durée dans rien, c’était ça, le transit, on se déplaçait à vélocité supraluminique dans du vide, ce n’était pas réellement du vide, on évoluait dans une dimension autre, mais c’était tout comme, l’astrocab semblait complètement immobile; aucune sensation de mouvement, aucune vibration, aucun bruissement, seule l’activité sur les écrans indiquait qu’on bougeait, dans les docus Charlotte avait appris qu’en transit l’espace s’étirait derrière et se contractait devant, le vaisseau se déplaçait sur l’océan cosmique comme un surfeur sur une vague, les horloges restaient synchronisées entre le départ et l’arrivée, les lois de la relativité étaient respectées, parce que la lumière dans l’astrocab voyageait elle aussi à sa vitesse normale, pour autant que Charlotte saisissait les subtilités du processus,
Bok quitta le poste de pilotage, l’astrocab filait en automatique,
«bon, les filles,» dit-il, «je me retire dans mon appartement, si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous gênez pas,»
ce qu’il appelait son appartement était une holosuite, l’astrocab en comptait deux, la sienne, dans le poste de pilotage, celle des passagers, dans leur section, on y accédait par une porte coulissante,
«bon, bien, allons préparer le nôtre,» dit Charlotte,
«allons,» dit Selsie,
elles connectèrent leur ordi à la matrice de l’holosuite, sélectionnèrent un design standard, cuisinette, salle de séjour, chambre commune, salle de bain, le modifièrent à leur goût et composèrent un petit appartement coquet, pour une semaine ça valait pas la peine de se casser la tête avec des constructions élaborées, leur travail terminé elles se servirent deux bouteille d’eau froide du synthétiseur dans la cuisinette, suivies de deux mini pizzas fumantes, passèrent dans la salle de séjour avec leur lunch et programmèrent les paramètres holographiques d’un jeu de rôles,

4 réponses à en route pour Arcade, première partie

  1. Sofy dit :

    Non, non t’as pas saisi….. tu auras beau allonger les épisodes autant que tu veux, j’aurais toujours hâte au suivant. Plus ça va et plus j’ai Charlotte dans la peau, comme une petite nièce, je pense a elle et me soucis de son bien être.
    Le dernier écrivain qui a réussi à me faire cet effet c’est Michel Tremblay avec « La grosse femme d’à côté est enceinte ».
    Longue vie à Charlotte!!!

  2. Sofy dit :

    J’espère rêver de vélocité supraluminique, ça a l’air reposant….. un grand rien silencieux! Juste une critique : ces épisodes sont trooooop coooouuurts…. toujours tellement hâte à la suite!

    • Jean dit :

      Trop courts, tu dis? J’avais d’abord pensé à des épisodes de 600 mots. Hou la la! T’aurais trépigné d’impatience big time.
      Okay. Voyons voir. Les épisodes ont une moyenne de 1500 mots. Passer à une moyenne de 2000 mots? 2500? 3000 même? C’est faisable. Graduellement.

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