la mère LaGross, ses fureteurs et ses multiples

I.11

la planète Arcade ne comptait qu’un continent qui occupait le tiers de sa surface, l’océan couvrait le reste, sur cet océan flottait une île de verre et de métal montée sur une plateforme pentagonale cyclopéenne : la ville d’Arcade, des ballasts, des balanciers et de modulateurs antigravité en assuraient la stabilité, des propulseurs la déplaçaient sur les flots,
un multiple de PolyAnémones attendait Charlotte et Selsie à l’aéroport,
les PolyAnémones représentaient une espèce humaine particulière, ils naissaient en grappes sous l’eau avec des branchies de chaque côté du cou, les individus d’un multiple partageaient entre eux une relation télépathique exclusive en même temps qu’ils étaient connectés aux autres multiples par un réseau mental au coeur duquel la mère LaGross, leur génitrice, siégeait comme une pieuvre,
le multiple s’appelait LaRaDoNest, un quatuor dans la vingtaine composé de deux femelles, Laramie, qui fit les présentations, et Ramaï, les Anémones, et de deux mâles, Doyle et Nestor, les Polys, leur nom composé reflétait leur ordre de naissance,
«si vous voulez bien nous suivre, mesdemoiselles,» dit Laramie, «la mère LaGross t’attend,» ajouta-t-elle, à Charlotte,
«elle perd pas de temps,» répliqua celle-ci,
le groupe traversa les couloirs qui menaient au stationnement, chemin faisant Ramaï et Doyle posèrent plein de questions aux deux filles sur Valence City et sur la biosfère de la mère Bay, à quoi elles répondirent de bonne grâce, surtout Charlotte, Selsie restait évasive, un fureteur les suivait de loin,
«c’est le même qui a transité avec nous?» demanda-t-elle à Laramie,
«quoi, le fureteur? je sais pas, y a un fureteur qui a transité avec vous?»
«de SGR-5,»
«ah ben, je savais pas, mais ça me surprend pas, nous autres on en a toujours un,»
parvenus au stationnement ils prirent place à bord d’un véhicule sur un siège en demi-cercle, le multiple sur un côté, les filles sur l’autre, Laramie entra les coordonnées de l’itinéraire, le véhicule quitta le sol et fila vers le centre de la ville à travers des canyons de buildings, il y avait du monde partout, sur les balcons, sur les nombreuses terrasses de culture hydroponique, au sol, dans des véhicules, partout, sous un ciel bleu tirant sur le mauve plein des odeurs de l’air marin et que des navettes zébraient en tous sens,
«tu te sens pas bien?» dit Charlotte à Selsie,
en effet, Selsie n’avait pas l’air dans son assiette, elle regardait le quatuor à la dérobée, c’était la première fois qu’elle était en présence d’un multiple et leur apparence la troublait, comme tous les PolyAnémones ceux-ci étaient d’un vert très foncé, un vert opaque, pas du tout translucide comme celui de Charlotte, leurs branchies étaient au repos, pour le moment ils respiraient par le nez comme toulmonde, ils n’avaient pas de cheveux, des écailles qui s’affinaient en pointe sur la nuque recouvraient leur crâne comme des pelures d’oignon d’un vert presque phosphorescent, ils portaient leur ordi comme une bille verte au front et étaient vêtus d’une sorte de salopette verte à bretelles qui les couvrait du torse aux cuisses, aux pieds des mocassins verts,
Selsie se tourna vers Charlotte,
«t’aurais quoi comme chanson des Beatles, là, maintenant?»
«toi, une chanson des Beatles? c’est surprenant, quel genre?»
«quel genre! quel genre! je sais pas, moi, quel genre, je suis à Arcade, je voudrais aller au Grand Bazar, au lieu je suis avec des PolyAnémones qui nous conduisent chez la mère LaGross, pis y a un fureteur qui nous suit, voilà quel genre!»
«tu le verras le Grand Bazar,» dit Ramaï, «t’en fais pas,»
«attends, je sais quoi,» dit Charlotte, après avoir consulté son ordi, qu’elle synchronisa ensuite à celui de Selsie,
elle fit jouer Tomorrow Never Knows, Selsie écouta les yeux clos, qu’elle rouvrit la chanson terminée,
«c’est une drôle de chanson,» dit-elle,
«t’as pas aimé?» demanda Charlotte,
«oui, non, je sais pas, j’ai mis l’équivalence, mais je suis pas sûre que j’ai bien compris, en tout cas ça m’a amusé, je me sens mieux maintenant,»
l’équivalence transposait les paroles en représentations mentales, comme une lanterne magique dans la tête, c’était l’original +,
«je peux pas dire que je comprends tout moi non plus,» dit Charlotte, «on comprend ce qu’on peut, tsé?»
«c’est quoi, l’équivalence?» demanda Doyle,
«tu pourrais demander à ton ordi, tu le saurais tout de suite,» dit Charlotte, «ça aide à interpréter la Vieille Histoire,»
«la Vieille Histoire?» dit Nestor, «ça nous intéresse pas vraiment, nous, ça vous intéresse, vous?»
«elle, pas moi,» dit Selsie,
«c’est quoi les…?» demanda Ramaï, «comment t’as dit, donc?» elle consulta son ordi, «les Beatles? c’est quoi, ça?»
Charlotte expliqua,
«tu t’intéresses à la Vieille Histoire, toi?» lui demanda Laramie,
«c’est à cause de la mère Bay,» répondit-elle, «ben, je pense, han?» ajouta-t-elle en se tournant vers Selsie,
«pourquoi?» dit Laramie,
«je sais pas, ça fait partie de son plan,»
«quel plan?» demanda Ramaï,
«aucune idée,» dit Charlotte, «ma mère parle par énigmes,»
«la nôtre est pareille,» dit Doyle, «on dirait qu’elle s’amuse à parler en devinettes,»
«les mères peuvent pas s’empêcher d’être ésotériques,» dit Charlotte, «c’est dans leur nature,»
«c’est bien vrai, ça,» dit Nestor,
«c’est vrai, ce qu’on dit?» demanda Laramie à Charlotte,
«quoi?»
«que tu vas faire un exotrip avec,» elle consulta son ordi, «Sand Darsan?»
«c’est vrai,»
«c’est effrayant, tu penses pas?» dit Doyle, «moi je trouve ça effrayant, c’est la mère Bay qui t’a mis ça dans la tête?»
«c’est une maîtresse manipulatrice,» dit Ramaï à Doyle, «c’est sûr qu’elle lui a mis ça dans la tête,»
«je peux voir tes pommes?» lança Nestor,
Charlotte sortit un accessoire de son sac en bandoulière, tapa du bout de l’accessoire sur le t-shirt pour le rendre transparent, excepté sur la poitrine, comme un top de bikini, remit l’accessoire dans son sac, se leva et montra ses pommes au multiple,
«elles vont vraiment te nourrir?» demanda Nestor, «comment?»
«elles vont tomber dans moi quand elles seront mûres, me demande pas où dans moi, j’en ai aucune idée, de là elles vont se désagréger, j’aime mieux dire ça que décomposer, pis elles vont diffuser leurs éléments nutritifs dans mon corps,»
«peut-être qu’elles tombent dans ton estomac?» dit Laramie,
«c’est pas bête, ça,» dit Charlotte, «j’y avais jamais pensé, ça serait logique,»
elle avait désactivé la transparence de son t-shirt et avait repris sa place,
ils arrivaient, le véhicule survola une plage de panneaux solaires qui séparait les buildings d’une mer intérieure, le coeur d’Arcade, et prit la direction du large où flottait la mère LaGross,
Ida LaGross ressemblait à un iceberg vert foncé, on ne voyait d’elle que sa tête couronnée d’écailles, son cou avec ses branchies, ses épaules et le dessus de ses bras qui reposaient horizontalement sur l’amoncellement de sa chair, le reste de sa gigantesque corpulence était sous l’eau, c’était grotesque à voir, ce corps formé d’épais bourrelets que surmontait une tête deux fois plus grosse qu’une tête normale, mais qui paraissait minuscule sur cette masse de chair que ses PolyAnémones entretenaient en permanence comme une colonie d’insectes amphibies,
le véhicule se stabilisa à quelques mètres de cette banquise humaine, Laramie fit signe aux filles de rester assises, puis plongea dans l’eau avec les trois autres, la tête de la mère LaGross apparut en hologramme au-dessus du véhicule, son ordi, une bille verte, flottait à la racine de son nez,
«mesdemoiselles Charlotte Bay et Selsie Okédou,» dit-elle, les yeux plissés par l’adiposité,
«bonjour, mère LaGross,» dit Charlotte,
Selsie ne dit rien, elle avait pris la main de Charlotte dans la sienne, une formation de cinq fureteurs se disposa au-dessus de l’hologramme, Charlotte s’assura tout de suite que son ordi était protégé autant que possible contre leur intrusion, elle envoya un message à Selsie pour qu’elle fasse pareil, Selsie lui répondit que c’était déjà fait,
un fureteur en solo ne pouvait pas grand-chose contre les dispositifs de sécurité d’un ordi, c’était quand on était confronté à plus d’un fureteur que ça devenait problématique, en groupe ils pouvaient trianguler un ordi et contourner ses filtres de sécurité pour accéder aux données personnelles,
en plus ici, dans le domaine de la mère LaGross flanquée de cinq fureteurs …
«je sais à quoi tu penses,» dit celle-ci, «rassure-toi, mes fureteurs vont fouiller un peu dans ton ordi, mais je veux juste un relevé de l’activité récente chez la mère Bay depuis, disons, tiens, depuis Darsan,»
elle observa un moment de silence, puis ajouta,
«ta mère fait pousser des plantes, moi je fais germer des PolyAnémones, regarde,»
un écran virtuel se matérialisa à côté de l’hologramme de sa tête et montra sa jambe gauche sous l’eau, une excroissance brune se développait sur un des bourrelets de sa cuisse,
«un multiple de neufs,» dit-elle, «cinq femelles, quatre mâles, ce sont que des embryons encore, c’est ma première ennéade, mon Ode à la joie, tu connais? tu devrais, toi qui explore la Vieille Histoire,»
Charlotte consulta rapidement son ordi, il s’agissait d’un poème de Friedrich von Schiller mis en musique par Ludwig van Beethoven, elle n’avait aucune idée qui étaient ces deux bonhommes, ils avaient vécu au moins deux siècles avant les Beatles, son ordi l’informa en outre que le band avait une chanson intitulée Roll Over Beethoven,
«tu t’intéresses à la Vieille Histoire toi aussi?» dit Charlotte,
«à ma façon, selon ma perspective, je me tiens au courant,»
«ah bon, tu vas l’appeler comment, ton multiple? ça va quand même faire un nom pas mal long,»
«oui,» se contenta-t-elle de répondre en souriant,
l’écran virtuel disparut, la mère LaGross tourna légèrement la tête, les fureteurs se retirèrent, elle revint à Charlotte,
«elle plante aussi des clés, ta mère,» dit-elle, «Ono Bay, ma soeur terrestre,»
«la mère Bay est pas ta soeur,» lança Selsie, qui se renfrogna aussitôt,
«j’ai bien dit ma soeur terrestre, pas ma soeur biologique,» elle reporta son attention sur Charlotte, «sais-tu que si le Mur décime Arcade, je serai probablement la seule à survivre? j’ai suffisamment de graisse pour me soutenir pendant mille ans,»
elle éclata de rire, ce qui eut pour effet de faire rouler des vagues imposantes,
«t’aurais pas tes PolyAnémones pour t’entretenir,» dit Charlotte, «plein de mollusques et toutes sortes d’autres bibittes recouvriraient ton corps, ça serait pas beau,»
«non, ça serait pas beau, c’est pas important, dis-moi, tu entends toujours la musique des étoiles?»
Charlotte fut à la fois prise au dépourvu et contente, on en faisait mention si rarement, de ce don qu’elle avait, elle fit signe que oui,
«bien, ça te servira pour relier les points,»
«quels points?»
«ou plutôt les notes, les notes de musique, au Grand Bazar tu iras chercher un instrument de musique, c’est un instrument bien particulier, je veux que tu l’emportes avec toi dans ton exotrip, mes fureteurs ont transmis les coordonnées du marchand à ton ordi tantôt,»
«okay, mais ma mère m’a dit que t’avais une clé … ah! c’est ça, ta clé, un instrument de musique,»
la mère LaGross fit signe que oui, puis éteignit son hologramme,
le véhicule reconduisit les filles, elles restèrent silencieuses tout au long de cette mer intérieure, c’est seulement en approchant de la rive des panneaux solaires qu’elles se remirent à parler,
«ah ben dis donc!» fit Charlotte,
«j’en reviens pas comme elle est énorme,» dit Selsie,
«elle m’a fait venir juste pour ça,» dit Charlotte, «juste pour fouiller dans mon ordi, son instrument, ben, la clé, elle avait pas besoin de me voir, un message aurait suffi, c’est étrange, Selsie, écoute, elle avait pas besoin de me demander à propos de la musique des étoiles, c’est là, dans mon ordi, pis elle veut que j’emporte un instrument de musique,»
«pis t’écoutes les Beatles,»
«pis j’écoute les Beatles, c’est étrange, non?»
«y a de la musique dans l’air!»
elles éclatèrent de rire,
«moi, ce que je me demande,» reprit Selsie, «c’est comment ils font pour garder les yeux ouverts sous l’eau, les PolyAnémones, c’est la mer, c’est salé,»
elle se renseigna auprès de son ordi, Charlotte fit pareil, elles apprirent qu’ils possèdent une membrane translucide sous la paupière qui protège l’oeil, une deuxième paupière, quoi,
«ah ben oui, c’est logique,» dit Charlotte,
«tu penses qu’elle a fouillé dans mon ordi aussi?» demanda Selsie,
«probable, je vois pas en quoi ça la gênerait, mais assez avec ça, on s’en va s’amuser,»
«on s’en va s’amuser,»
le véhicule s’engouffrait dans les couloirs de circulation en direction du Grand Bazar,
un fureteur les suivait,

7 réponses à la mère LaGross, ses fureteurs et ses multiples

  1. catse dit :

    LaRaDoNest
    il y a un rapport avec les mots anglais « do nest » ? ou ce sont juste les abréviations des membres ?

    t’es bien pudique avec tes personnages ! tes PolyAnémones devraient se balader toutnus puisqu’ils vont aussi dans l’eau et que c’est leur élément ! pourquoi les as tu habillés ?

    comment les pommes tomberaient elles dans son estomac ?
    elle est humaine donc il y a de sacrées barrières à franchir .. OK je sais c’est un roman mais quand même la physique /chimie humaine … ah ah

    ta mère LaGross me ferait penser à une reine fourmi ,ou abeille! elle devrait les pondre ses « enfants » mais tu trouverais le coté animal peu plaisant hein ;=)

    • Jean dit :

      pas de rapport avec les mots anglais « do nest », c’est juste l’abbréviation des noms

      moi, pudique? oui, en réaction à l’effervescence sexuelle dans mes trois romans précédents, comme un pendule je suis passé d’un extrême à l’autre,

      comment elles tombent dans son estomac, les pommes? est-ce que je sais, moi? on sait même pas si c’est vraiment là qu’elles tombent, Charlotte le sait pas, elle le dit dans l’épisode, elle n’a aucune idée où elles tombent dans son corps,
      oublie pas que ce sont des pommes tatouées, des pommes en deux dimensions, des images vivantes sur la peau de Charlotte, on peut imaginer que chaque pomme contient en concentré dans son image plane tous les éléments nutritifs d’une vraie pomme et que ces éléments, quand la pomme « tombe », sont véhiculés par le sang dans le corps,
      plus loin dans le récit Charlotte va essayer d’approfondit le sujet,

      • catse dit :

        oui des atomes de nutriments de pommes qui passent par le sang ..c’est un peu plus de l’ordre du possible ! mais le reste de la pomme t’en fais quoi ? elle a pas une centrifugeuse intégrée Charlotte qui rejetterait les déchets d’un coté 😉

        t’as pas de milieu avec le sexe ! quand même sous l’eau toute sa vie la mère LaGross elle ne porte pas une tenue sous marine quand même ? j’éspere pour elle

        • Jean dit :

          les déchets, ben le sang les transportent dans les intestins,

          la mère LaGross, tounue sous l’eau? p’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’ non, ça se pourrait qu’elle porte une salopette dotée de fonctions comme celles que j’explore dans le courriel que je t’ai envoyé,

          • catse dit :

            mais les déchets direct dans l’intestin ? non l’organisme produirait des défenses et les molécules seraient trop grosses pour passer dans le sang ..enfin tu fais comme tu veux même faire passer une pomme par les veines ! mais attention aux bouchons …hon hon

  2. Sofy dit :

    C’est magnifique! J’ai le cerveau tout plein de belles images nouvelles et de lieux uniques

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