chez Béatrice

I.14

L’univers est non seulement plus étrange que ce que nous imaginons, il est plus étrange que ce que nous pouvons imaginer.
J. B. S. Haldane

on parlait de NOR-4 comme d’une planète de classe M, pouvant supporter la vie humaine, mais c’était en réalité une lune, la plus éloignée des huit lunes qui gravitaient autour d’une géante gazeuse qui elle-même orbitait autour d’une étoile orange massive, le cycle des jours, des nuits et des saisons relevait du ballet complexe de ces corps célestes,
un continent unique entouré d’un océan d’un bleu cristallin couvrait près du tiers de sa surface sur laquelle on avait aménagé une dizaine d’agglomérations de 1000 à 2000 habitants chacune, Béatrice avait pris domicile dans l’agglomération NOR-4B,
«parce que mon nom commence avec B, c’est pour ça,» avait-elle expliqué, «pas besoin de chercher de midi à quatorze heures,»
les filles venaient d’arriver, elles avaient quitté le petit spatioport de NOR-4 en compagnie de Bok à bord d’une navette-autobus qui les avait déposées à l’aéroport, de là Bok s’était rendu chez une de ses collègues à NOR-4F,
«une amie, vous comprenez,» avait-il dit, en prenant place à bord d’un véhicule, «une amie très chère,»
les trois fureteurs qui les avaient suivis depuis Arcade étaient restés au spatioport, au grand soulagement de Charlotte, leur formation triangulaire flottant en retrait de l’astrocab GB 34,
«qu’est-ce que vous avez là?» demanda Béatrice, en montrant le paquet antigravité, après avoir embrassé sa soeur et Selsie, «des objets trouvés sur Arcade?»
Charlotte ouvrit le paquet,
«trois flûtes raméennes,» dit-elle,
«ah oui, c’est vrai, les flûtes raméennes, que je suis bête!» dit Béatrice, «Aline m’en a parlé, une idée de la mère LaGross, c’est bizarre, non? elles sont très jolies, ça, on peut pas dire qu’elles sont pas jolies, mais laissons ça pour le moment, que je suis contente de vous voir, et comme vous avez grandi toutes les deux! mais je parle, je parle et je manque à mes devoirs d’hôtesse, êtes-vous fatiguées? vous voulez peut-être vous reposer? vous rafraîchir? vous avez faim? voulez-vous quelque chose à boire? je vous ai préparé la chambre d’amis, ça vous dérange pas de la partager?»
Charlotte éclata de rire,
«t’es terrible,» dit-elle à sa soeur,
Béatrice affecta l’étonnement,
«moi, terrible? mais non, mais non, juste super contente,»
Charlotte et Selsie l’assurèrent qu’elles étaient très contentes elles aussi, non, elles n’étaient pas fatiguées, elles n’avaient pas faim, elles ne voyaient aucun inconvénient à partager la chambre d’amis, par contre elles voulaient bien quelque chose à boire,
«venez, on va aller sur la véranda en avant,» dit Béatrice,
les filles étaient arrivées par le côté, sur l’aire de stationnement, strictement parlant il n’y avait ni devant, ni derrière, ni côtés, vu qu’il s’agissait d’une sfère d’habitation, — aux dimensions modestes, Béatrice étant peu encline au tape-à-l’oeil, — mais comme la véranda donnait sur la rue principale de NOR-4B, c’était logique, le sac antigravité se rangea de lui-même sur un bahut dans la salle de séjour,
des habitations aux architectures diverses jalonnaient la rue principale, large et rectiligne, les gens allaient et venaient, à pied, en bicyclette ou à bord de véhicules, parmi eux des robots et des androïdes, des connaissances saluaient Béatrice et ses deux visiteuses au passage, des enfants s’épivardaient dans un terrain de jeu à côté du magasin général qui surplombait les autres constructions de ses sept étages,
l’après-midi tirait à sa fin, le soleil orange près de l’horizon enflammait le ventre de la géante gazeuse et étirait les ombres sur les pelouses et dans la rue, une bande filamenteuse de nuages bleux, mauves et magentas éclairés d’en arrière par une des lunes comme par un miroir parabolique avançait au-dessus des toits,
«j’ai bien peur qu’on va avoir de l’orage ce soir,» dit Béatrice,
un robot avait déposé jus et fruits sur une petite table, les filles, confortablement assises dans des fauteuils en osier, placotaient à qui mieux mieux, empressées de se partager les nouvelles, quand un monsieur en bicyclette stoppa net, mit pied à terre, accota sa bicyclette contre un arbre, fit quelques pas et s’arrêta devant la membrane translucide de la sfère délicatement effleurée par les couleurs du ciel,
«qui vois-je là?» s’exclama-t-il, «mais c’est la belle Charlotte!»
«bonjour monsieur Lafarti,» dit Charlotte, «c’est monsieur Lafarti,» ajouta-t-elle, en s’adressant à Selsie, «un ami de la famille depuis, ben, depuis toujours,»
«depuis toujours, en effet,» dit monsieur Lafarti, «je peux entrer?»
Béatrice fit signe que oui, des serpentins multicolores ondulèrent sur son corps quand il traversa la membrane, il s’accouda à la rampe de l’escalier à trois marches de la véranda, un pied sur la marche du bas, son ordi flottait devant son front comme une goutte de diamant,
«c’est toujours un plaisir de te voir, Béatrice,» dit-il, «et c’est un super grand plaisir de te voir, Charlotte, et toi, t’es qui?»
«Selsie, ma copine,» dit Charlotte, «Selsie Okédou,»
«bonjour mademoiselle Okédou,» dit monsieur Lafarti,
«bonjour monsieur Lafarti,» dit Selsie,
«je te regarde, là,» dit-il, à Charlotte, «c’est que t’as sacrément grandie depuis ta dernière visite, lève-toi donc pour voir?»
Charlotte se leva, se trémoussa un peu, puis se rassit,
«oh la la!» reprit monsieur Lafarti, «t’es en train de devenir une jolie demoiselle, aussi délicieuse que ta soeur, t’aimes toujours pas qu’on parle de tes taches de rousseur?»
Charlotte fit signe que non, monsieur Lafarti était reconnu pour son attitude un peu cavalière, il faut dire qu’à son âge, 102 ans, il pouvait se permettre un certain sans-gêne,
«bon, on en parlera pas d’abord,» dit-il, en souriant, «par contre je remarque que ton tatouage produit des pommes, j’en vois quelques-unes, là, ses premières pommes, sans aucun doute,»
il pointait du doigt vers le cou de Charlotte où quelques pommes minuscules apparaissaient au-dessus du col de son t-shirt, la branchette qu’elle avait remarquée sur son flanc un mois plus tôt, quand elle attendait Darsan dans l’aube du plateau, avait depuis grimpé jusque sous son aisselle pour ensuite continuer sa course jusque sous son menton où elle avait fleuri, puis produit des fruits,
«oui, ses premières pommes,» dit Charlotte,
«parlant de pommes,» dit Béatrice, «voulez-vous quelque chose à boire? un fruit?»
«un grand verre d’eau froide ferait bien mon affaire,»
un robot s’en occupa,
«ah, ça fait du bien,» dit-il, le verre à la main, après en avoir avalé une longue gorgée, «on va avoir de l’orage,» ajouta-t-il, en regardant le ciel,
«c’est ce que je disais tantôt,» dit Béatrice, «mais vous, là, ça va?»
Béatrice expliqua aux filles que la soeur de monsieur Lafarti avait quitté NOR-4 pour s’en retourner dans le lieu solaire à cause de la menace du Mur,
«elle est pas la première à partir,» dit-il, «elle sera pas la dernière, près du dixième de la population a déjà quitté NOR-4, les agglomérations se vident tranquillement,»
«on dirait pas,» dit Charlotte,
«te laisse pas tromper par les apparences,» reprit-il, «juste moi, tiens, bon, y a ma soeur qui est partie, deux de mes amis proches sont partis aussi, puis une famille de mes voisins, et y en aura de plus en plus avec l’avancée du Mur, tiens, les enfants là-bas, ben, y en a cinq qui partent avec leurs parents dans une semaine, c’est triste quand les enfants s’en vont, moi je reste, j’ai vécu presque toute ma vie ici, pas question que ce sapré Mur me fasse déguerpir,»
«on dit qu’il ralentit,» fit Charlotte, «que peut-être il s’arrêtera à la frontière du lieu,»
«c’est ce qu’on dit, en effet,» dit-il, «tu y crois, toi?»
«non, pas vraiment, vous?»
«on espère, hein? au pire on viendra se réfugier dans la sfère, enfin, ceux qui seront restés,»
en théorie la sfère de Béatrice pouvait survivre au passage du Mur par synchronicité avec la biosfère de la mère Bay, qui à son tour survivrait par synchronicité avec la Terre, mais on était pas sûr, c’était une risque à prendre, quoi qu’il en soit Béatrice avait offert l’abri de sa sfère à toulmonde, avec l’expertise de la mère Bay via hologramme c’était rien de l’agrandir et de la creuser en holosuites,
«mais dis-moi, Charlotte,» demanda-t-il, «c’est vrai ce que dit Béatrice, que tu vas exotriper avec Darsan?»
Charlotte fit signe que oui,
«quelle drôle d’idée! j’imagine que ta mère sait ce qu’elle fait, toi, Selsie Okédou, tu vas pas exotriper avec eux, non?»
«jamais de la vie!» s’exclama Selsie,
«moi, si j’étais plus jeune, je ferais l’exotrip,» reprit-il, «ça m’intrigue énormément, ce Mur, j’aimerais bien découvrir ce qui se cache derrière,»
«monsieur Lafarti ne croit pas à l’enfant métamorphe,» dit Béatrice,
«c’est pas que j’y crois pas,» dit-il, «c’est juste que je trouve ça, comment dire, tiré par les cheveux, je veux bien en considérer l’hypothèse parce que c’est les mères, mais quand même, c’est outré, non, à mon avis, c’est causé par une anomalie cosmique, une déviation dans l’évolution de la Galaxie, et c’est peut-être pas si rare qu’on pense, l’univers est vaste et une telle anomalie pourrait statistiquement se produire dans plusieurs autres galaxies,»
«ça pourrait être des aliens aussi, non?» dit Béatrice, «faut pas oublier que le Mur se dirige vers nous, les humains,»
«c’est horrible, ça,» dit Selsie, «des aliens qui voudraient anéantir les humains,»
«c’est pas inconcevable,» dit monsieur Lafarti, «mais j’en doute, le Mur progresse vers nous, c’est vrai, mais c’est parce qu’on le regarde de l’extérieur, c’est peut-être un cercle ou même une sphère qui s’étend sur toute la Galaxie et qui menace toute forme de vie, pas seulement la nôtre,» il fit une lègère pause, «ah, mes furets m’appellent!»
il vida son verre, grimpa les marches pour le poser sur la table, redescendit,
«vous avez toujours vos furets?» demanda Charlotte,
«il m’en reste trois, les autres sont morts de vieillesse,»
«vous en aviez combien?» demanda Selsie,
«il en avait huit,» dit Charlotte,
«Blaise, c’était mon plus vieux, les jumelles Hélène et Léda, elles sont mortes ensemble, Giuseppe, Martin,» il comptait sur ses doigts, «Lancelot, Virginie et Théodore, il leur reste un an encore, deux au plus,»
«et ils vous appellent, là?» demanda Selsie,
«ses furets communiquent avec lui par un émetteur-récepteur connecté à son ordi,» expliqua Charlotte, «si je me souviens bien l’émetteur-récepteur est dans votre cuisine, c’est ça?»
«oui, comme ça, en cas de problème, ils me lancent des petits cris pour m’avertir, et là, ce sont des cris d’impatience, je suis en retard. mais c’est pas juste ça, la mort des autres les a affectés, puis ce sont des animaux, hein? ils sentent la menace,» il prit le temps de s’entretenir avec ses furets, «je viens de leur dire de pas s’affoler, que j’arrive bientôt, bon, les filles, c’était un plaisir, mais je dois vous quitter, allez, au revoir,»
on se salua à la ronde, monsieur Lafarti enfourcha sa bicyclette et prit la direction de son domicile,
«il demeure à un kilomètre d’ici, passé le magasin général,» dit Béatrice à Selsie, «un bien gentil bonhomme,»
«il enseigne toujours?» demanda Charlotte,
«il est professeur?» demanda Selsie,
«professeur de biologie moléculaire,» dit Béatrice, «il donne deux cours pas semaine au collège à NOR-4A, il s’occupe aussi de l’aménagement des zones agricoles dans les agglomérations,»
le soleil virait orange brûlé sur l’horizon, la géante gazeuse, à moitié cachée par les nuages et flanquée de deux de ses lunes, celle qui avait fait comme un réflecteur parabolique et une plus éloignée qui était apparue derrière, montait vers son zénith, sa surface vaporeuse colorée comme de l’acrylique, un bout de Voie Lactée se pointait dans un coin du ciel à gauche du magasin général, ça serait une semi-nuit dans ce ballet cosmique, ni claire comme le jour, ni noire comme la nuit, avec du mauve et des touches de turquoise,

2 réponses à chez Béatrice

  1. catse dit :

    me suis emmêlée les pinceaux dans l’ordre des pages ! bon pas trop grave

    Je la prends pour moi la phrase « Pas besoin de chercher de midi à quatorze heures. » ah ah .

    je dois aller voir en annexe pour le sac antigravité ? non y a rien .. il fait quoi ce sac ? à part voler et comment ?
    punaise il a 102 ans monsieur Lafarti ! on vit vieux là-bas
    les couchers de soleil doivent être somptueux !

    donc le mur , que je visualise mal d’ailleurs ,s’agrandit dans le vide sidéral ou que sur les planètes et comment fait il pour sauter de l’une à l’autre alors ? ou je lis mal …

    bien belle page avec ses couleurs

    • Jean dit :

      t’en fais pas pour le Mur, tu verras de quoi il retourne avec Charlotte quand elle entreprendra son transit dans le lieu exo avec Darsan,
      le sac antigravité, on met du stuff dedans et il vole à nos côtés, il nous suit, c’est automatique, comme les robots volants (y en a un dans l’épisode 3, la plante porteuse), c’est pas plus compliqué, dans le monde de Charlotte on n’a pas besoin de transporter nos emplettes à la main, le sac antigravité s’en occupe, d’ailleurs, dans son monde, on appelerait plutôt ça un sac antigrav,
      oui, on vit vieux dans ce monde

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