d’Arcade à NOR-4

I.13

trois fureteurs s’étaient positionnés en retrait au-dessus de l’aire de stationnement de l’astrocab GB34, Bok les avait zyeutés avec agacement,
Charlotte les observa quelques instants avant de monter à bord, ils flottaient, là, dans les airs, en triangle, la pointe vers le bas, en oscillant légèrement, trois mouchards de la mère LaGross qui la fileraient comme une idée fixe, elle fut prise d’un accès de colère à la pensée qu’ils importuneraient certainement sa soeur Béatrice,
«espèce de machins débiles!» leur lança-t-elle,
le transit d’Arcade à NOR-4 durait presque trois semaines et comptait quatre haltes sur des planètes-réservoirs, plutôt des stations de ravitaillement desservies par des spatioports modestes, on voyageait aux confins de la colonisation spatiale, au-delà s’étendait le lieu exo, où s’aventuraient les exotripers pour tracer des itinéraires dans l’inexploré et que suivaient les arpenteurs pour y aménager des stations,
Charlotte contactait la biosfère durant les haltes, Aline prenait la communication comme d’habitude, elle avait toujours des virtuels de Dorothée à partager,
Charlotte trouvait qu’elle ressemblait à Aline,
«elle a tes yeux, et je pense qu’elle va avoir ton nez,»
son ordi flottait maintenant comme un cristal minuscule près de sa tête, le tatouage de son oranger avait percé l’épiderme, ses racines moléculaires bien accrochées à l’os, une brindille lilliputienne se pointait sur sa cheville,
Aline trouvait plutôt qu’elle ressemblait à Béatrice, alors que Selsie trouvait qu’elle ressemblait à Charlotte,
«attendons au moins qu’elle soit née,» dit Aline, «et encore,» ajouta-t-elle, en ricanant, «un bébé, ça ressemble à un bébé, pas vrai?»
suivait un échange avec la mère Bay, qui, elle, trouvait que Dorothée ne ressemblait à personne,
au cours d’un de ces échanges Charlotte questionna sa mère au sujet de la clé qu’elle avait insérée dans l’ordi de Darsan,
«tu sais,» dit Ono Bay, «une chanson, c’est comme un poème, il faut en saisir la clé,»
«ben justement,» répliqua Charlotte, «c’est quoi, cette clé? oh! une clé musicale!»
l’idée venait de la frapper comme une évidence,
«une clé musicale?» dit Ono Bay, «c’est une idée charmante, ton coeur est une énigme, ma chérie,»
«et ça veut dire quoi, ça?»
«un poème, c’est comme une chanson,»
«grrr,» fit Charlotte,
ces échanges lui faisaient du bien, à Selsie aussi d’ailleurs, qui de son côté en profitait pour communiquer avec Sookie, lequel s’assurait qu’elle ne négligeait pas sa scolarité, une surprise l’attendait à la deuxième halte, un virtuel de ses frères et de ses soeurs de la deuxième génération du groupe K qui la saluaient en gesticulant et en faisant des simagrées, elle en eut les larmes aux yeux, elle se rendit compte à quel point sa famille prismatique lui manquait,
le transit se déroulait comme il devait, c’est-à-dire plutôt monotone, les fureteurs en déplacement parallèle, les filles s’adonnaient à leurs activités habituelles, discutaient de ce qu’elles appelaient les «indices» (le dé pipé, la clé dans l’ordi de Darsan, la Vieille Histoire, les flûtes raméennes, la charade des mères, surtout de la mère Bay), parlaient de leur séparation future, sans insister, en effleurant le sujet, ça viendrait bien assez vite, visionnaient les virtuels de Dorothée enregistrés dans leur ordi, excitées à l’idée que bientôt elles assisteraient à sa naissance retransmise en hologramme chez Béatrice, écoutaient de la musique, faisaient de l’exercice, jouaient des flûtes raméennes, pas souvent, parfois avec Bok, bref, elles avaient hâte d’arriver,
Bok partageait leur repas de temps à autre et, fidèle à son habitude, il leur racontait des histoires, comme celle où il avait été avalé par une planète,
«j’étais jeune, j’étais fantasse, je croyais déjà tout comprendre du transit, je revenais d’une course à la planète-réservoir SGR-7, j’y avais reconduit une équipe de quatre techniciens de maintenance, j’avais pas encore le GB34 dans ce temps-là, juste un astrocab de service, j’ai voulu transiter plus vite, ben, en fait, je voulais sauter une étape de l’itinéraire, j’ai mal calculé mon coup et je suis parti sur une tangente, j’ai abouti dans un système à une centaine d’années-lumière du parcours, bon, si ç’avait été que de ça j’en aurais été quitte pour retrouver mon chemin, ça m’aurait pris du temps, m’aurait fallu me rationner drastiquement, mais j’y serais arrivé, mais voilà, j’avais abîmé l’astrocab en réintégrant l’espace, j’étais rentré trop près d’une géante rouge, l’astrocab ne répondait plus, la navigation devenait dangereuse, c’était grave, en plus qu’il y avait qu’une seule planète dans ce système, une planète gazeuse aux teintes de violet super massive, des tentacules de gaz émergeaient de sa surface et sinuaient dans l’espace, l’une d’elles venait vers moi, j’ai pas eu le temps de faire quoi que ce soit, en fait je pouvais rien faire, la tentacule a attrapé mon astrocab et m’a attiré vers la planète, je pouvais pas me libérer, j’avais beau pitonner comme un bon sur les contrôles, faire travailler mon ordi à toute vapeur, rien à faire, la tentacule se résorbait dans la planète avec moi au bout, voulez-vous que je vous dise ce que je pensais à ce moment-là? j’étais sûr que la planète allait m’avaler et me digérer et je trouvais ça absurde, non, grotesque, ridicule, imaginez un moustique triporteur aspiré par une baleine arcadienne, mais dans des proportions cent mille fois plus démesurées,»
le triporteur, un moustique marin indigène à Arcade, était si petit qu’on le voyait à peine à l’oeil nu, on l’appelait triporteur parce que ses larves naissaient mâles, femelles ou asexuées, la baleine arcadienne était cinq fois plus grosse que la baleine à longue queue de Mémoriel 2, elle-même trois fois plus grosse que la baleine terrestre,
«je me suis retrouvé dans l’atmosphère de la planète, je dis atmosphère, c’était presque liquide, la tentacule avait disparu et moi je descendais de plus en plus rapidement, la pression augmentait, le bouclier protecteur fléchissait, l’astrocab allait se désintégrer, puis j’ai perdu connaissance,»
les filles attendirent la suite, Charlotte sirotant un jus de pomme, Selsie un jus de prunes, Bok buvait un café,
«quand je suis revenu à moi,» reprit-il, après les avoir fait mijoter un bout, «j’étais hors de la planète, une tentacule m’avait replacé là où la première m’avait happé, c’était peut-être la même, elle venait de lâcher l’astrocab et s’en retournait vers la planète, et l’astrocab, ben, tenez-vous bien, il était en parfait état de marche, la planète l’avait réparé,»
«une planète intelligente,» dit Charlotte,
«une planète intelligente,» dit Bok, «ou une planète formatée,»
«est-ce qu’on est retourné là-bas depuis?» demanda Selsie,
«tu penses bien,» dit Bok, «une équipe s’est rendue sur place, on a essayé de communiquer avec la planète, Joon, qu’on l’a nommée, on a envoyé des sondes dans son atmosphère, on a conduit toutes les analyses possibles, Joon est restée muette, ses tentacules se défilaient quand on s’en approchait, on a même reproduit mon accident, voir si elle réagirait, pas du tout, comme si elle savait que ce n’était pas nécessaire d’intervenir, au bout du compte on a stationné une sonde dans le système pour l’observer et on a cessé de l’importuner, je vais vous dire, si mon ordi et les appareils de l’astrocab n’avaient pas enregistré mon aventure on aurait pu croire que j’avais rêvé ou que j’avais tout inventé, je dis tout enregistré, excepté la partie la plus importante, quand elle réparait l’astrocab, un blanc, entre le moment où j’ai perdu connaissance et celui où je suis revenu à moi, tout a été effacé,»
«par Joon sans aucun doute,» dit Selsie,
«sans aucun doute,» dit-il,
«l’univers est étrange,» dit Charlotte, «tu veux un autre café?»
il voulait bien,

4 réponses à d’Arcade à NOR-4

  1. catse dit :

    si son tatouage perce son épiderme comment fait elle pour ne pas abimer les tissus , vêtements qu’elle porte ? à force de frotter ils doivent s’user non ?
    ou même ses protubérances peuvent s’accrocher à des trucs ,grillages etc ?

    une famille prismatique … c’est au figuré je pense ?

    pas mal l’histoire de Bok ! on se laisse prendre au suspense

    tu le sais ,je suis terre à terre ! une planète vivante pourquoi pas ,mais j’ai un peu de mal à l’imaginer , elle serait née comment ? crée par des hommes ? des robots ? ou bien naturellement ?

    • Jean dit :

      le tatouage perce l’épiderme dans le sens qu’il apparaît sur l’épiderme, c’est comme un dessin sur la peau, mais un dessin vivant, qui croît, c’est à deux dimensions, ça n’a pas le relief de la troisième dimension même si ça en a l’apparence,
      pense à un tatouage normal, tiens, celui d’une rose sur le biceps et imagine que ce tatouage est animé comme si la brise soufflait sur la rose, bon, bien , je pousse cette idée plus loin, je fais du tatouage non seulement un objet animé, un dessin qui bouge sur la peau, mais un objet qui croît, qui grandit, un objet toujours à deux dimensions, mais vivant

      la famille prismatique, je joue avec les mots, c’est parce que Selsie, ses frères et ses soeurs sont nés dans un prisme (voir épisode 8, Selsie)

      la planète vivante, ben justement, on sait pas comment elle est née, on sait pas si elle a été créée par une quelconque intelligence ou si son intelligence s’est développée naturellement, c’est un mystère

Laisser un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *