la naissance de Dorothée

I.15

comme ses soeurs et leur mère, Béatrice avait la peau d’un vert translucide, presque imperceptible, comme Charlotte elle portait son ordi, une bille orange, sous son oreille droite pour ne pas briser l’équilibre avec son pamplemoussier sur sa jambe gauche, et comme Charlotte elle était rarement vêtue autrement que d’un short et d’un t-shirt, aux pieds des sandales, qu’elle colorait selon la lumière du jour, en effet, la valse du soleil orange, de la géante gazeuse et de ses sept autres lunes teintait le ciel de NOR-4 d’une palette fluctuante de bleus, du plus sombre au plus lumineux, selon leurs positions relatives, on appelait ça le cycle des couleurs du jour,
«comme aujourd’hui, là,» disait Béatrice, «on est dans le cycle cristallin, le jour est bleu presque blanc, alors je passe au jaune ocre, bientôt la géante va cacher à peu près un tiers du soleil, on va se retrouver dans le cycle ombré, je passerai alors au jaune citron, sauf quand NOR-1, la plus grosse lune, apparaît dans le ciel durant le cycle ombré, ça arrive aux trois mois, la réflexion de la lumière du soleil sur sa surface rougeâtre ajoute une teinte de rose au ciel bleu sombre, on appelle ça le cycle ombré rose, alors je passe au mauve,»
c’était compliqué, Béatrice en convenait, et c’était sans compter la palette de couleurs des saisons! il y en avait six sur NOR-4, deux saisons chaudes, une sèche, une pluvieuse, deux saisons froides, une sèche, une pluvieuse, jamais très froides, et deux saisons intermédiaires, une du chaud au froid, l’autre du froid au chaud, il faisait sec une partie de l’année, il pleuvait le reste du temps, là on était dans la saison chaude et sèche, qui tirait à sa fin, la température, toujours sèche, refroidirait, suivrait la saison intermédiaire annonciatrice de la saison froide et pluvieuse, laquelle, par la suite, toujours pluvieuse, se réchaufferait; puis ça serait la deuxième saison intermédiaire, annonciatrice de la période sèche,
deux semaines s’étaient écoulées depuis l’arrivée des filles, la naissance de Dorothée était imminente,
un après-midi Charlotte interrogea Béatrice sur les propriétés nutritives de leur tatouage,
«pour commencer,» dit-elle, «elles vont tomber où, mes pommes?»
«je te l’ai déjà expliqué,» répondit Béatrice, «on dit de nos fruits qu’ils tombent, mais c’est une façon de parler, ils se dissolvent dans notre sang, les éléments qui les composent sont filtrés par les pores de notre peau et distribués dans notre corps par le sang, c’est simple,»
ce n’était pas le première fois que Charlotte abordait le sujet avec Béatrice, du temps que celle-ci habitait encore à Valence, elle avait aussi questionné Aline et leur mère,
«oui, c’est simple,» dit Charlotte, «en même temps ça l’est pas,»
«ton ordi doit t’avoir démontré le processus, non?» dit Béatrice,
«oui,» dit Charlotte, après un moment de silence, «mais c’est pas vraiment ça que je veux savoir,»
«que j’aurais donc aimé avoir un tatouage vivant moi aussi,» dit Selsie, «être nourrie sans avoir à manger, c’est quelque chose, quand même,»
«pas exactement,» dit Béatrice, «nos fruits réduisent notre appétit, mais ils n’enlèvent pas la faim, on a moins faim durant l’assimilation, ce qu’on appelle la récolte, mais il faut quand même se nourrir, à chaque récolte notre corps fait le plein de vitamines et de minéraux, d’autres éléments aussi, ce qui fait qu’on a pas besoin de consommer autant, moi, par exemple, pendant les trois semaines de ma récolte je consomme pas même la moitié de mon ordinaire, j’en ai pas besoin,»
«chanceuses, vous deux,» dit Selsie, «puis c’est tellement joli, ces fruits sur la peau,»
«moi, ce que je veux savoir…» dit Charlotte,
«toi, ce que tu veux savoir,» l’interrompit Béatrice, «c’est si tu peux survivre juste avec tes pommes, c’est ça?»
Charlotte fit signe que oui,
«on sait pas,» reprit Béatrice, «en principe, avec un rationnement géré par l’ordi, on peut vivre longtemps sur les réserves d’une récolte sans rien consommer d’autre, combien de temps? aucune idée, ça, ma belle Charlotte, ce sera à toi de le découvrir,»
«m’ouais,» fit Charlotte, «tu vas m’accompagner jusqu’à la station Loba?»
«oui,» répondit Béatrice, «combien de fois devrai-je le répéter? oui, Charlotte, je t’accompagne jusque chez Loba, Darsan t’attend là-bas,»
«il a pas le choix,» dit Charlotte, en ricanant,
quant à Selsie, Béatrice étant du voyage, elle le serait aussi, même si ça lui faisait peur,
«et le PolyAnémone est en route,» ajouta Béatrice,
«je sais,» dit Charlotte,
le multiple AbéNazarDé avait devancé les filles et, après une halte sur NOR-4 alors qu’elles venaient de quitter Arcade, il transitait maintenant vers la station Loba,
arriva le jour de la naissance de Dorothée, Béatrice avait tout organisé pour l’événement, dans sa sfère l’holosuite d’un auditorium où il était holographié, dans les agglomérations des écrans virtuels où il était diffusé,
une centaine de personnes s’étaient amassées dans les gradins, monsieur Lafarti et des amis et amies proches de Béatrice occupaient les premiers rangs, le jardin de la plante porteuse apparut, sa corolle pendait comme une grosse goutte, la base aplatie sur le sol, es feuilles qui l’enveloppaient s’étaient enroulées et on pouvait discerner la silhouette de Dorothée dans le liquide amniotique, elle se présentait de dos, la position idéale pour ce type singulier de délivrance, la mère Bay était accroupie à côté, sa robe relevée sur ses cuisses écartées, Aline et un robot-infirmier l’assistaient,
Charlotte, Selsie et Béatrice étaient debout dans l’hologramme, comme si elles étaient sur place, si près d’Aline et de la mère Bay qu’elles auraient pu les toucher en avançant d’un pas si elles avaient été dans la biosfère, les contractions de la corolle s’accentuaient, Ono Bay les ressentait dans son ventre plat, Charlotte et Selsie se tenaient par la main, Béatrice souriait, la galerie observait en silence, la mère Bay poussait en lâchant des grognements comme si l’enfant allait sortir de ses entrailles, la plante enfantait, mais c’était elle, Ono Bay, qui en éprouvait les douleurs, la corolle se fendit, l’eau se dissipa dans la terre, la tige se déplia, laissant le placenta et bébé Dorothée à son pied, le robot-infirmer coupa le cordon ombilical, Aline prit Dorothée dans ses bras et la nettoya, assistée par une petit robot-volant, Dorothée gigotait, elle poussa un cri, la mère Bay s’était relevée, Aline lui remit Dorothée, elle était vert foncé, son ordi minuscule vivrait devant son front, Ono Bay y déposa un baiser, l’ordi s’esquivant aussitôt vers la tempe, puis, la tête penchée sur son enfant, lui parla à voix basse,
Charlotte et Selsie avaient les larmes aux yeux, submergées par l’émotion, des oh! et des ah! fusaient de la galerie, des murmures, des rires, Charlotte sécha ses larmes et se rapprocha,
«mais pourquoi elle est toute verte?» demanda-t-elle, «elle était pas verte comme ça dans sa bulle,»
«sa peau va s’éclaircir dans les prochains jours,» dit Aline, «c’est un effet de la plante,»
«ah bon,» dit Charlotte, «que je voudrais donc pouvoir la toucher, la prendre dans mes bras! bonjour, Dorothée, c’est moi, ta soeur Charlotte, elle, c’est ta grande soeur Aline, elle, c’est Béatrice, ton autre grande soeur, puis elle, c’est mon amie Selsie, comme tu es mignonne! tu sais, on est séparé par des tonnes d’années-lumière et pourtant tu m’entends comme si j’étais juste à côté de toi,»
Dorothée écarquillait les yeux, Béatrice et Selsie s’étaient rapprochées elles aussi, Ono Bay souleva Dorothée et la présenta à la galerie,
«voici Dorothée Bay, fille d’Ono Bay, petite-fille d’Una Longshadow, qu’elle soit la bienvenue en ce monde, applaudissez!»
la salve des applaudissements effraya Dorothée et la fit pleurer, Ono Bay la serra contre elle en lui murmurant des paroles apaisantes, Charlotte voulut elle aussi consoler sa petite soeur, sans y penser elle tendit la main pour lui caresser la tête, mais ne toucha que des pixels, ce qui lui arracha un gémissement de frustration,
«elle est avec toi, ma chérie,» lui dit Ono Bay, «tu es avec elle,»
les applaudissements s’atténuèrent, Aline signifia la fin de l’événement, les écrans virtuels s’éclipsèrent, les gradins se vidèrent, Béatrice réduisit l’holosuite aux dimensions de l’hologramme, la mère, les trois soeurs et Selsie partagèrent un moment d’intimité avec Dorothée,
le robot-infirmier sectionnait le placenta en petits morceaux qu’il dispersait autour de la plante revenue à la verticale, la corolle humide et flétrie s’étiolait sur ses feuilles déroulées,

5 réponses à la naissance de Dorothée

  1. catse dit :

    questions bêtes : si elles ont des peaux translucides ont doit voir leurs veines ?

    le soleil n’est pas présent tout le temps ,caché par des géantes , comment les cultures poussent elles ? elles se sont adaptées ou sont génétiquement modifiées ?

    bien bien l’explication du pommiers et nutrition ;=) avec la peau translucide cela doit faire un spectacle étrange de voir le processus se dérouler

    belle description de la naissance ,on s’imagine bien le déroulement !

    • catse dit :

      Ouh !!! on doit voir (bien sur ) et pommier sans S .

    • Jean dit :

      de un : le soleil n’est jamais complètement caché; de deux : il n’y a qu’une seule géante, soit la planète autour de laquelle gravitent ses lunes (ses satellites naturels), dont NOR-4; et bien sûr il faut comprendre que la faune et la flore sont adaptées aux saisons sur NOR-4,
      pour pouvoir porter un tatouage vivant il faut naître d’une plante, processus de reproduction spécifique à la lignée de la mère Bay et de sa mère à elle, la mère Longshadow; lignée qui remonte plus loin dans le temps, mais ça, c’est pas encore spécifié dans le récit,
      de même, les multiples PolyAnémones représentent un processus de reproduction unique à la mère LaGross (et, on imagine, à sa lignée, ce qui n’est pas non plus spécifié dans le récit),
      donc, Selsie, née dans un prisme à la Ferme de Valence, est une fille « normale »,
      la peau des membres de la famille Bay n’est pas translucide, on ne voit pas à travers, on ne voit pas les veines, juste cette (très) légère teinte de vert sous-cutanée,

  2. Sofy dit :

    Je suis jalouse de leur façon de vivre! D’ailleurs ta grande réussite avec Charlotte Bay c’est d’avoir su si bien marier monde organique et haute technologie. C’est toujours un tel plaisir d’en découvrir un peu plus sur leur mode de vie.

    • Jean dit :

      Moi aussi je rêve de vivre dans un monde comme celui de Charlotte. Ou dans un monde à la Star Trek, dont, en passant, hier, le 8 septembre, marquait le cinquantenaire de la série, le premier épisode, en anglais, ayant été diffusé le 8 septembre 1966.
      Et, comme tu l’as relevé, ce que j’essaie de faire avec ce récit c’est d’imaginer un monde de haute technologie complètement intégré au monde biologique. J’écrivais, dans mon roman l’ange, pages 151 – 152:
      « (…) mais c’était ossi l’émergence de l’humain bionic, ces jeunes qui se perçaient le corps et qui se coloraient la peau participaient intuitivement du mouvement de la société vers un avenir où la symbiose de l’humain et de la technologie serait un fait accompli, le métal fiché dans la chair d’aujourd’hui préfigurait l’insertion d’éléments électronics dans le corps de demain, et les tatouages précédaient l’inscription de réseaux électromagnétics sur l’épiderme,(…) »
      C’est ce motif, entre autres, de la symbiose de l’humain et de la technologie que j’explore et que je développe avec Charlotte, motif qui sera mise en relief de façon plus vive quand Charlotte traversera le lieu exo avec Darsan, en particulier quand ils auront localisé et rejoint l’exotriper Zuber de l’autre côté du Mur, un Zuber qui, lui … mais j’en dis pas plus.

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