«bon, alors, on part quand?»

I.18

«dis-moi, Charlotte, la musique des étoiles, tu l’entends comment?» demanda Darsan,
«ben, avec mes oreilles, tsé?» répondit Charlotte,
il souleva les sourcils,
«avec tes oreilles,»
elle éclata de rire,
«ben non, pas avec mes oreilles, je te taquine, là, je l’entends dans ma tête,»
Darsan sourit brièvement, puis regarda dehors, la vue donnait sur l’immense cour centrale de la station Loba, les pavillons administratifs et les salles d’ingénierie occupaient les côtés, au bout, face à l’observatoire où ils se trouvaient et qui faisait partie des modules d’habitation, se dressait la tour du centre de contrôle flanquée des ailes de son réseau informatique, au loin, derrière la tour, s’élevaient dans un ciel bleu cristallin les pics d’une des nombreuses chaînes montagneuses aux gorges profondes qui striaient la planète comme de gigantesques barbelés,
Charlotte regardait Darsan, elle n’arrivait toujours pas à comprendre le bonhomme, si la mère Bay était cryptique, Darsan, lui, était circonspect et, c’était le seul mot qui lui venait à l’esprit quand elle analysait son comportement, discontinu, comme s’il y avait deux Sand Darsan,
le Sand Darsan réservé, peu communicatif, détaché, indifférent même, qui lui avait fait mauvaise impression la première fois qu’elle l’avait vu à la biosfère sur Valence et qu’elle avait retrouvé ici, à la station, exhibant la même inexpressivité,
«son naturel barbant, monsieur drabe,» avait-elle dit à Selsie et à Béatrice,
puis un Sand Darsan comme celui d’aujourd’hui, affable, souriant, intéressé, un Sand Darsan qui conversait,
l’avant-veille il l’avait invitée à visiter son astronef, elle l’avait rejoint au modeste aéroport de la station, une navette les avait transportés au spatioport,
le même androïde-gardien se tenait devant l’entrée de l’aile 7, il avait activé l’ouverture sans mot dire quand il les avait vus, Charlotte lui avait tiré la langue au passage,
c’était petit, comparé à l’exocab de Bok, l’astronef de Darsan, c’était réduit, y avait juste de la place pour deux à l’intérieur, un poste de pilotage restreint et un peu d’espace derrière avec le portail d’une holosuite sur le mur du fond, une holosuite probablement super minimale, avait-elle pensé,
«mais où est-ce que je vais m’assoir, moi?» s’était-elle exclamée,
Darsan avait prit place sur l’unique siège devant la console de pilotage, il n’avait pas répondu à Charlotte, il s’était plutôt mis à lui décrire le système de navigation, celui de la triangulation psychocosmique particulier aux exotripers,
«l’ordi me connecte à l’astronef et je deviens l’astronef,» disait-il, «ou l’astronef devient une extension de ma personne, ça revient au même, l’ordi assure l’échange et l’interprétation des données, c’est un équilibre cybernétique délicat entre les trois entités et je n’ai pas encore résolu tous les problèmes de navigation avec une quatrième entité,»
il voulait dire elle, Charlotte, les trois autres entités étant lui, son ordi et son astronef, il avait cette manie qu’elle découvrait de tout mettre à la troisième personne,
«c’est comme une équation, non?» avait-elle dit, «l’ajout d’une quatrième entité, c’est une équation que t’as à résoudre, un élément nouveau dans ta triangulation, ça va devenir quoi? une …, une quadrigulation?»
elle avait éclaté de rire, Darsan avait souri,
«une équation à résoudre, oui,» avait-il dit, «t’es perspicace,»
«ça veut dire que tu m’emmènes?» avait-elle ajouté, «tu m’as pas encore répondu,»
elle lui avait posé la question dès le premier jour de son arrivée à la station, une seconde fois le lendemain, il avait dit que ça dépendait, sans qu’elle sache de quoi,
«alors? tu m’emmènes ou pas?»
au lieu de répondre il s’était rabattu sur la configuration technique de l’appareil, elle écoutait avec attention, ça valait tous les docus, cette visite, puis elle lui avait demandé si elle pouvait jeter un coup d’oeil sur l’holosuite, oui, elle pouvait, elle avait activé et franchi le portail, c’était une holosuite plus petite que le modèle standard dans l’exocab de Bok, ça, elle le savait, c’était pas ça qui l’intéressait, elle avait connecté son ordi à la matrice de virtualisation et constaté que ses craintes étaient fondées : il n’y avait qu’un programme! un seul! qui ne contenait que le strict nécessaire, rien de superflu, zéro, c’était plus qu’une holosuite super minimale, c’était une holosuite hyper dégarnie, vide à l’excès,
«mais comment on peut vivre à deux dans ça?» s’était-elle exclamée en refermant le portail, «comment même on peut vivre à un!»
«on y vit très bien,» avait-il dit,
puis il avait mis fin à la visite, hors de l’habitacle elle avait fait un autre tour admiratif de l’appareil comme tantôt à leur arrivée, Darsan se dirigeait vers la sortie, elle l’avait rejoint au pas de course,
«tu lui as pas donné de nom à ton astronef?» lui avait-elle demandé, «moi je lui aurais donné un nom,»
il n’avait rien dit, il était redevenu le Darsan peu communicatif,
«au moins il m’a fait visiter son astronef, c’est bon signe, j’imagine,» avait-elle dit à Selsie et à Béatrice,
le lendemain il avait partagé leur repas dans la cafétéria, il avait mangé peu, il n’avait pas beaucoup parlé, mais il avait beaucoup souri, — Charlotte ne l’avait jamais vu rire, — il avait participé à la conversation, il s’était comporté comme un individu normal, après quoi, à la fin du repas, comme s’il avait pesé sur le bouton « arrêt », il avait repris son naturel détaché, s’était levé, avait dit au revoir et s’en était allé, comme ça, d’un coup,
et aujourd’hui il lui avait demandé de venir le rejoindre à l’observatoire, allait-il enfin se décider?
il avait ouvert l’entretien avec la musique des étoiles,
«je suis à la station depuis cinq jours et c’est maintenant que tu me demandes ça?» dit-elle,
«Ono Bay a mis une clé dans mon ordi,» dit-il, toujours regardant dehors, «tant que je ne savais pas ce qu’ouvre cette clé je ne pouvais pas justifier ta présence,» il se tourna vers elle, «tu m’enquiquines depuis ton arrivée pour savoir si je t’emmène, les mères m’ont accordé la liberté de refuser, mais avec des conditions excessives qui me laissent peu de marge de manoeuvre,»
«c’est comme ton holosuite,» dit-elle, «il s’agit de modifier la matrice,»
«la matrice d’une alternative imaginée par les mères, mais justement, comment la modifier, cette matrice? pourquoi t’exposer, toi, Charlotte Bay, aux risques d’un exotrip jusqu’au centre galactique? en quoi es-tu si importante?»
elle voulut répliquer, il l’arrêta d’un geste bref de la main,
«comprends-moi bien, c’est clair que tu joues un rôle central dans les manigances des mères, la tienne surtout, mais ça, vois-tu, c’est leur affaire, moi, il me restait à déterminer quel rôle tu joues dans ma réalité, pas la réalité des mères, la mienne, la réalité de l’exotrip, une réalité moins tangible que celle-ci,» il montra l’alentour, «incertaine, inégale, et dangereuse, tu le sais, alors toi, à quoi peux-tu m’être utile? quelle est ta valeur ajoutée à l’équation des trois entités? c’est le seul élément qui me retenait de fermer définitivement la porte au refus, maintenant j’ai compris à quoi sert la clé, à quoi tu sers dans l’exotrip,»
«tu t’es souvenu que j’entends la musique des étoiles et tu t’es dit, hum, ça peut servir, c’est ça?»
«en gros, oui,» dit-il,
«je pars avec toi? tu verrouilles la porte du refus et tu m’ouvres celle de ton astronef?»
«c’est une belle façon de décrire la situation,» dit-il, un sourire aux lèvres,
«j’ai des moments comme ça,»
«mais concrètement, dans ta tête, qu’est-ce que tu entends?»
elle savait quoi répondre, elle le regarda droit dans les yeux,
«l’histoire des étoiles, leur histoire à chacune, elles se racontent en musique, des fois c’est mélodieux, des fois ça l’est moins, des fois c’est difficile à suivre, mais c’est toujours émotif, logiquement, vu que c’est de la musique, et toujours informatif,»
«si je comprends bien les images, les pensées, les émotions que leur musique suscite en toi dressent un tableau de leur condition spatiotemporelle,»
«maintenant c’est toi qui est perspicace, bon, alors, on part quand?»
«bientôt,» il redevint sérieux, «l’indécision sur ta présence était purement d’ordre pragmatique,» et quitta l’observatoire,
Charlotte n’en revenait pas, deux fois maintenant qu’il parlait autant! l’avant-veille et aujourd’hui,
elle regarda dehors, elle était soulagée, il s’était enfin décidé, elle contacta Selsie et Béatrice pour leur apprendre la nouvelle,

2 réponses à «bon, alors, on part quand?»

  1. catse dit :

    Darsan est circonspect ! au premier abord je me suis dit c’est bizarre comme terme pour le définir en cherchant c’est peut être
    « L’homme vraiment supérieur, c’est l’homme circonspect lorsqu’il délibère, parce qu’il pèse tous les risques possibles, mais audacieux lorsqu’il agit. » Hérodote

    l’avantage avec les gens peu causants ,est que lorsqu’ils parlent on écoute et on décortique la moindre de leur parole , et on s’habitue à se contenter de peu ….comme le fait charlotte avec Darsan

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