dans le tunnel

I.22

le transit de la station Loba jusqu’à la station RL-6, la plus éloignée dans la direction du centre galactique et le point d’envol vers la région où se trouvait Wil Zuber, n’avait duré que deux semaines, avec Bok ça aurait pis au moins le double, et Darsan n’avait même pas piloté son astronef à vélocité maximale!
transiter dans un tunnel n’était en rien différent que de transiter sur un itinéraire dans le lieu arcadien, c’est du moins ce que Charlotte avait affirmé à Selsie, mais ce n’était pas tout à fait exact, les échangeurs dans les spatioports du lieu arcadien donnaient accès à un réseau complexe de destinations interconnectées, alors que dans un tunnel il n’y avait qu’une destination, la station suivante, sans embranchement possible en cours de route, on ne pouvait dévier de sa course, on continuait ou on rebroussait chemin, sans compter que les stations manquaient du confort dont on bénéficiait dans le lieu arcadien,
Charlotte comprenait la peur de Selsie, on était limité à quelques stations frustres aux ressources limitées et approvisionnées par des astrocargos, si quelque chose tournait mal et qu’une sation se retrouvait isolée, sans espoir de secours immédiat, ne disposant que de ses réserves et des resources restreintres de son environnement, on se retrouvait en effet dans une bien fâcheuse position, elle comprenait sa copine, mais elle ne partageait pas son appréhension,
cependant, plus elle s’éloignait du lieu arcadien, plus elle était troublée par la désolation que les étoiles chantaient dans le Mur, ce n’était plus la cacophonie exubérante du lieu arcadien, cacophonie qu’elle pouvait taire en actionnant un bouton mental dans son ordi, qu’elle avait appris à ordonner selon un registre d’émotions et d’images, du rythme pétulant du soleil d’Arcade aux douces harmonies entrecoupées d’accords incongrus du soleil de Valence en passant par la valse excentrique du soleil de NOR-4, et qui maintenant s’amuïssait, remplacée par des motifs où prédominait un sentiment d’accablement et que ponctuaient des notes fantômes de la vie qui n’était plus,
«c’est comme les sanglots longs des violons de Verlaine,» dit Charlotte, «tu connais Verlaine?»
Darsan ne connaissait pas Verlaine, ni Charlotte d’ailleurs, le poète et son poème, Chanson d’automne, lui avaient été suggérés par son ordi alors qu’elle écoutait la musique de l’étoile NOR-bkr56, une étoile bleue qui brillait dans le ciel noir de la station RL-3,
«mais moi c’est pas une langueur monotone que je ressens,» reprit-elle, «c’est de la colère et de la tristesse, imagine des orchestres composés de centaines de musiciens qui jouent des symphonies majestueuses sur des centaines d’instruments, c’est ce que j’entends dans le lieu arcadien, c’est complexe, c’est joyeux, c’est plein d’entrain, bien sûr qu’y a des moments calmes, même des moments tristes, puis aussi des moments violents, mais c’est de la musique vivante, si tu vois ce que je veux dire, imagine maintenant qu’un de ces orchestres est dans cette étoile, là,» elle pointa du doigt vers NOR-bkr56, «et que tout d’un coup un souffle de non-vie passe sur l’orchestre et le décime, c’est comme ça que j’appelle ça, un souffle de non-vie, il reste qu’une poignée de musiciens qui se lamentent en longs sanglots sur la désolation et sur la richesse évanouie, tu comprends? la quatrième planète de ce système regorgeait de vie, puis là y a plus rien, plus d’animaux, plus d’arbres, plus de fleurs, plus d’oiseaux, plus d’insectes, y reste que de l’eau, pas beaucoup, et elle est morte, c’est le motif musical de cette étoile, un motif lugubre, c’est très déprimant,»
«ça va nous servir, ce motif,» dit Darsan, «écoute-le bien et garde-le en mémoire,»
«bien sûr que ça va nous servir,» lança-t-elle, «j’aurai qu’à le reconnaître et on saura qu’y a de l’eau, même morte, non? on aura qu’à la filtrer et à la reconfigurer, pas vrai? mais c’est pas ça que je veux dire, puis d’ailleurs je me suis déconnectée,»
«on peut espérer que de la vie germera éventuellement de cette eau morte,» dit Darsan, «dans un million d’années,»
au terme du tunnel qu’ils avaient emprunté elle avait compris deux choses, l’une concernant les étoiles, l’autre Darsan,
contrairement aux stations précédentes, la station RL-6 profitait d’un îlot de faune et de flore que le souffle de non-vie avait épargné, — pourquoi? comment? on l’ignorait, — sur une planète autrement désertifiée, son étoile émettait une musique étrange, au rythme lourd et funèbre sur lequel sautillaient des notes rebelles et têtues, et Charlotte avait réalisé avec un serrement au coeur qu’à partir de maintenant, à mesure qu’elle s’enfoncerait dans le lieu exo, elle évoluerait au sein de ce qu’elle décida d’appeler un silence criard, puis elle s’était rendue compte en observant Darsan que le cycle des vies et des morts qu’elle ressentait avec tant d’émotion et qui éveillait en elle des images si poignantes ne représentait pour lui qu’un catalogue de paramètres cosmiques, il indexait les étoiles,
«Charlotte! Charlotte! montre-nous tes pommes!»
c’était Abélard, il se précipitait vers elle, le multiple AbéNazarDé était venu les accueillir au spatioport,

4 réponses à dans le tunnel

  1. catse dit :

    j’ai du mal à imaginer des bosquets vivants ! si c’est rien alors c’est le vide sidéral avec des petites planètes éparpillées de ci de là d’accord …mais si il y a des bosquets c’est qu’il y a de l’eau et au moins un peu d’air ,non ?
    suis trop terre à terre ah ah je sais

    • Jean dit :

      une nappe souterraine suffisante pour le bosquet et rien d’autre, mais oublie les bosquets, oui, des planètes-oasis éparpillées dans le désert cosmique,
      et justement, je remplacerai l’idée du Mur par celle d’un Désert lors de la réécriture, un Désert qui progresse vers les lieux habités,

  2. catse dit :

    le tunnel c’est une sorte de puits gravitationnel ? qui va d’un univers A à un univers B sans possible déviation ? bref un trou de ver …c’est un peu ça ou pas du tout ?

    est ce juste comme sur cette simulation ?
    http://www.astrosurf.com/luxorion/Physique/wormhole-alpha-centauris.jpg

    • Jean dit :

      pas du tout, c’est juste une façon de décrire les obstacles que les personnages doivent surmonter en se déplaçant dans une partie du cosmos où tout est mort,
      imagine une forêt où tous les arbres sont desséchés, où y a plus de vie, pas d’eau, pas de fruit, rien, excepté, loin les uns des autres, des petits bosquets vivants à peine suffisants pour se ravitailler et pouvoir poursuivre, eh bien, cette forêt, elle est comme un mur, on ne sait pas si le sentier qu’on a décidé de suivre mènera à un prochain bosquet,
      transpose cette image dans le cosmos : c’est mort, c’est un mur, c’est le désert, avec ici et là une planète plus ou moins vivante, et on ne sait jamais si la trajectoire qu’on suit mènera vers une de ces planètes,
      et chacune de ces planètes peu nombreuses et éparpillées dans le désert cosmique et répertoriées par l’exotriper devient un lieu de survie, un poste de ravitaillement, une oasis,
      comme je te l’ai signalé dans un de nos courriels, le récit tel qu’il est publié ici n’est qu’un premier jet, il y aura beaucoup de lissage, de polissage, de remodelage quand une fois terminé viendra le temps de le réécrire en un tout cohérent,

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