le journal holographique de Charlotte (1)

I.19

je pars tantôt avec Darsan, ça sera la première fois depuis que j’ai quitté Valence que je serai seule, j’aurai ni Selsie, ni Béatrice à mes côtés, la communication avec ma mère et Aline sera de plus en plus difficile jusqu’à devenir impossible à mesure que je m’éloignerai, bien sûr je serai avec Darsan, mais quand il lui arrive d’être convivial c’est peu souvent et pas longtemps, autant dire que je serai avec presque personne, peut-être qu’il changera d’attitude en chemin,
alors je commence ce journal pour …, je sais pas au juste pourquoi, et comme c’est la première fois que je tiens un journal je sais pas comment ça va aller,
on a résolu le problème de l’holosuite, des techniciens de la station ont modifié les paramètres de la matrice et créé deux espaces virtuels, deux holosuites en une, du virtuel dédoublé dans du virtuel, on y accède par le portail principal qui ouvre sur une étroite antichambre percée par deux autres portails, le mien et le sien,
j’ai meublé mon holosuite sobrement, à l’insistance de Darsan, une holosuite élaborée accaparerait des ressources énergétiques plus utiles au fonctionnement maximal de l’astronef, c’est logique, après tout une petite holosuite confortable me suffit,
le lendemain de mon arrivée à la station j’ai visité la salle des lignes de vie avec Rini Loba,
une personne bien charmante, madame Loba, grande, chauve, la voix rauque au débit posé, la peau noire comme l’ébène, son ordi un icosaèdre jaune citron sous le lobe de son oreille droite, elle a été arpenteuse pendant plus de soixante ans et c’est elle qui a supervisé la conception et la construction de la station, qu’elle dirige depuis une vingtaine d’années,
je lui ai posé des tonnes de questions, elle a gentiment répondu à toutes et elle m’a donné des conseils pour l’exotrip que j’ai enregistrés dans mon ordi,
chaque ligne de vie se dresse au centre d’une alcôve tapissée d’écrans et de moniteurs, la salle en contient près de cinquante, une poignée d’exos, le reste des arpenteurs, la majorité actives, celles qui sont inactives c’est soit parce que son propriétaire a pris sa retraite ou, comme madame Loba, occupe d’autres fonctions, soit parce qu’il est mort,
j’ai été surprise par la taille des lignes, je m’attendais pas à ce qu’elles soient si grandes, c’est comme des tubes de pixels de trois mètres de haut et d’un demi mètre de diamètre striés dans le sens de la longueur de fines bandes lumineuses fluctuantes, c’est beaucoup, vraiment beaucoup plus détaillé que l’hologramme de la ligne de vie de Wil Zuber que ma mère m’a montrée dans la biosfère, et là, en réel, le décalage vers le rouge de ses bandes lumineuses est évident,
«c’est improbable, pourtant c’est manifeste,» a dit madame Loba,
hier Selsie et moi on s’est fait un pique-nique dans les montagnes, on a survolé en véhicule la plaine rocailleuse qui entoure la station, puis, une fois au pied d’une des montagnes, on a stationné le véhicule et on a grimpé jusque sur un plateau en suivant un sentier en escalier, on était exténuées et on avait soif rendues en haut, on a tout de suite sorti nos bouteilles d’eau du contenant antigravité qui transportait notre lunch,
il faisait gros soleil, le spatioport scintillait comme une étoile dans le ciel bleu, les bâtiments de la station étincelaient au loin, y a pas beaucoup de végétation sur la planète, des touffes d’arbustes sur la plaine et des arbres étroits et allongés qui poussent en angle sur le flanc des montagnes,
un oiseau est venu se poser sur le plateau à une dizaine de mètres de nous pendant qu’on mangeait, c’était un blacavo, une je devrais dire parce que notre ordi nous a informé qu’il s’agissait d’une femelle, elle était aussi grande que nous, perchée sur ses longues pattes en accordéon, on a mis un morceau de pain sur le sol, elle s’est approchée, c’était drôle de la voir marcher, comme si elle était sur des ressorts, elle a pris le morceau de pain dans son bec et s’est envolée derrière la montagne, elle est revenue quelques minutes après, cette fois-ci elle s’est posée à côté de nous, on a mis un morceau de fromage sur le sol, elle l’a pris dans son bec et s’est envolée, elle a fait ça une dizaine de fois, nous on a étalé des morceaux de notre lunch et elle se servait, elle nourrissait ses petits ou elle remplissait son garde-manger, qu’on s’est dit, puis elle est revenue une dernière fois, mais elle a rien pris, elle a fait une sorte de danse en lâchant des cris chantants, pour nous remercier, c’est sûr, et elle est partie, c’était très joli,
notre repas terminé on placotait comme des bonnes quand Selsie est devenue toute sérieuse et toute triste à la pensée qu’on se verrait plus pendant un long, long, long temps, elle s’est mise à pleurer, je me suis mise à pleurer moi aussi, on braillait comme des bébés, ce qui après nous a bien fait rire, on s’est serrées fort l’une contre l’autre, après quoi, mes mains dans les siennes, elle a dit :
«promets-moi que tu vas revenir, Charlotte, je pourrais pas vivre avec la pensée que je te verrai plus jamais,»
j’ai voulu faire une blague,
«ben, t’auras toujours mes hologrammes,»
mais elle l’a pas trouvée drôle, je me suis excusée et je lui ai promis que je reviendrais, puis un flash m’a traversé l’esprit,
«y a de la vie même dans le Mur,» j’ai dit,
Selsie m’a regardé sans comprendre, je comprenais mal moi aussi, j’ai essayé d’expliquer, autant à elle qu’à moi,
«c’est la blacavo de tantôt qui me fait dire ça, c’est comme un symbole, un signe du cosmos,»
«qu’y a de la vie même dans le Mur?»
«ouais, y a presque pas de vie ici, sur cette planète de roche, je veux dire à part nous autres, ben, la station, pis on a partagé notre lunch avec une blacavo, alors y a de la vie dans le Mur, peut-être pas beaucoup, mais y en a,»
Selsie a réfléchi un moment,
«tu sais quoi?» elle a dit, «ça me fait plaisir que tu dises ça, ça me rassure, pis tu sais quoi en plus?» elle a ajouté en éclatant de rire, «tu commences à parler comme ta mère,»
chère Selsie, Selsie que j’aime, ma grande amie, tu vas me manquer! tu vas tellement me manquer!

3 réponses à le journal holographique de Charlotte (1)

  1. catse dit :

    oui bien bien cette idée de journal et surtout c’est bien l’age ou les filles ont un journal .
    et comme elles y mettent leurs pensées intimes ……
    Tu vas devoir faire un effort immense pour faire ressortir ceux ci ,car j’ai remarqué que tu le fais très très peu ;). t’as trouvé la bonne solution pour pouvoir la faire parler de ses sentiments personnels alors au boulot !!
    et à quand un pendant avec un carnet de notes perso de Darsan ?

  2. Sofy dit :

    J’aime, j’aime, j’aime!

    • Jean dit :

      c’est pas moi qui ai décidé, c’est Charlotte, je voulais m’étendre sur son séjour à la station, je savais quoi écrire, j’arrivais juste pas à bien l’écrire (en ce sens je considère l’épisode 18 plus ou moins raté), quand elle est venue frapper à la porte de mon ciboulot et m’a proposé l’idée du journal, holographique comme de raison,
      et voilà, ça s’est écrit comme allant de soi,
      je pourrai ainsi selon la nature des épisodes alterner entre le journal, qui je crois prendra de plus en plus de place, et la narration à la troisième personne,

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