le journal holographique de Charlotte (2)

I.20

je me suis remise à écouter les Beatles, je les avais un peu délaissés depuis notre départ d’Arcade, Béatrice dit que je devrais écouter d’autres bands, que je devrais pas me limiter aux Beatles, qu’ils sont une porte d’entrée sur la Vieille Histoire et que je devrais en profiter pour explorer leur époque, mais voilà, moi, la Vieille Histoire, époque des Beatles ou pas, ben, comme disait la mère Lopez, c’est tellement vaste qu’on s’y perdrait facilement et je bloque, plus tard peut-être, pour le moment je me contente des Beatles,
parlant de Vieille Histoire, l’autre jour je me suis fait synthétiser un exemplaire de l’Introduction à la métahistoire du professeur Zumil Zuman, j’en ai une copie numérique quelque part dans mon ordi, mais je voulais la copie papier, c’est pas un gros livre, 157 pages, et ça m’a fait bizarre de le tenir dans mes mains, c’est pas que j’aime pas l’objet livre, c’est juste que je trouve ça limité quand c’est si facile de le parcourir avec l’ordi ou même de l’actualiser en scènes virtuelles dans une holosuite,
Aline, elle, aime lire, elle aime l’objet livre, elle en a plein chez elle, toutes sortes de livres qu’elle range soigneusement par genres dans ses étagères, combien de fois je l’ai vue assise sur son balcon un livre à la main! quand j’étais petite elle venait me lire des histoires le soir avant de m’endormir et c’est drôle parce que ce sont les doux accents de sa voix que j’ai gardés en mémoire, pas les histoires,
ben, ça sera jamais moi qui lirai comme elle parce que le livre du professeur Zuman, je l’ai tourné et retourné, je l’ai feuilleté, j’ai lu les deux premières pages de sa préface, puis je l’ai refermé, c’est pas pour moi, pas plus le papier que le numérique, j’ai remis le livre à un robot volant pour qu’il le réintègre dans un synthétiseur, si je veux comprendre la métahistoire va falloir que je la visualise par hologrammes,
pourquoi je raconte ça? je sais pas, ça m’est venu comme ça,
j’ai découvert un petit coin isolé dans le parc de la cour centrale où j’aime me retirer, c’est là où je suis en train de dicter ce journal, on y accède par un sentier en zigzag, c’est pas grand, avec un banc adossé aux arbres, c’est tranquille, c’est paisible, c’est comme si on était coupé de l’activité de la station, pour compagnie on a des logariles, ce sont des sortes d’écureuils, ils sont mignons avec leur fourrure aux teintes cuivrées, leurs yeux immenses, leur museau allongé comme une trompe et leur queue touffue en point d’interrogation, j’ai toujours une collation dans mon sac en bandoulière, alors je les nourris, mais ils sont farouches, ils viennent pas manger dans la main, il faut lancer les miettes vers eux, ils les ramassent vitement avec leurs petites pattes à quatre doigts, les mangent ou les enfouissent dans leur poche ventrale comme des kangourous, puis disparaissent dans les arbres en lâchant des sifflements,
mais tantôt, pendant que j’écoutais les Beatles et que je commençais mon journal, deux d’entre eux se sont hasardés jusqu’à moi, j’ai arrêté la musique dans ma tête et je leur ai dit, «bonjour, aujourd’hui j’ai des raisins secs, vous allez aimer, j’en suis sûre,»
j’ai sorti une poignée de raisins de mon sac et je les ai lancés sur le sol, sur le coup mes deux visiteurs ont fait comme d’habitude, ils ont ramassé tous les raisins, mais après, au lieu de repartir, ils sont restés là à m’observer, puis ils se sont rapprochés lentement, ils avaient pas l’air trop sûrs, ils avançaient de quelques pas, s’arrêtaient, sifflaient, branlaient la tête comme s’ils jaugeaient la situation (c’est drôle parce que le mot jauger je l’ai découvert l’autre jour en feuilletant le livre du professeur Zuman), finalement ils se sont arrêtés tout à côté de ma cheville gauche, ils la dépassaient à peine d’une tête debout sur leurs pattes arrières, ils semblaient intéressés par le tronc de mon pommier, ils l’ont reniflé, ils ont regardé autour de ma jambe, ils ont reculé un peu en levant la tête et je sais pas si c’est des idées que je me fais, mais j’ai l’impression que ça les amusait de voir mon pommier plié au genou, moi je bougeais pas, je voulais pas les effaroucher, en même temps j’avais demandé à mon ordi de les enregistrer et de les ajouter en annexe dans mon journal,
«c’est un vrai pommier,» je leur ai dit, «mais c’est un pommier exclusif, je voudrais vous donner des pommes que je pourrais pas, c’est impossible,»
ils me regardaient avec leurs yeux immenses comme s’ils essayaient de comprendre ce que je leur disais,
«attendez, je vais déplier mon pommier,» j’ai dit, «partez pas en peur, là,»
je me suis levée lentement, sans mouvement brusque, les deux logariles se sont aussitôt éloignés en quelques bonds gracieux jusqu’au bord des arbres, mais ils ont pas disparu, ils se sont retournés et ils ont continué de me regarder, l’un d’eux s’est prudemment rapproché, l’autre l’a suivi en sifflant, j’ai relevé mon t-shirt pour leur montrer mes pommes, ils se sont mis à siffler comme s’ils en croyaient pas leurs yeux, puis celui qui s’était rapproché le plus a grimpé jusque sur le dossier du banc pour mieux voir, il avançait la tête en reniflant et en sifflant,
«regarde bien,» je lui ai dit, «parce que bientôt je quitterai la planète, on se reverra plus, moi j’aurai les hologrammes, mais toi et tes copains, vous aurez que vos souvenirs,»
puis il y a eu un sifflement aigu du fond des bois et ils ont déguerpi, j’ai rabaissé mon t-shirt, je me suis rassise et j’ai repris mon journal et les Beatles là où je les avais laissés, j’écoutais l’album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, j’étais rendue à la chanson Lovely Rita, une de mes chansons préférées,

8 réponses à le journal holographique de Charlotte (2)

  1. catse dit :

    elle dit que Darsan n’est pas convivial mais il est tout de même rassurant non ? faut pas oublier qu’elle n’a que 12 ans environ ..

    une Blacavo ? mais tu as une de ces imagination ! une allure amusante en tout cas cet oiseau zébulon

    je dis rien sur le mur j’attends de lire la suite pour mieux comprendre

    • Jean dit :

      t’en fais pas avec le Mur, Charlotte va en parler,

      Darsan est une énigme pour Charlotte, sans savoir pourquoi elle lui fait confiance, il faudra attendre la suite du récit pour voir comment évolue leur relation,
      c’est pas par hasard si j’ai posté un bout de dialogue du film Leon * sur le journal d’un miroir, j’ai visionné le film y a une semaine pour étudier la relation entre un homme dans la trentaine (Leon/Reno) et une fillette de 12 ans (Mathilda/Portman), Darsan est réservé et introverti comme Leon, plutôt introspectif dans le cas de Darsan, et Charlotte est débrouillarde et alerte d’esprit comme Mathilda,
      Wikipedia (section 4.2 : Relation entre Mathilda et Léon) résume ainsi l’évolution de leur relation : « d’abord amis, puis père et fille, puis maître et élève et enfin partenaires. »
      c’est en gros, je dis bien en gros, ce qui va se passer entre Charlotte et Darsan, mais j’en dis pas plus, sauf ceci : dans l’épisode Selsie Charlotte se plaint qu’elle n’a pas de père …

      * j’écris Leon parce que dans la version originale c’est Leon, prononcé Lîonn, pas Léon

      • catse dit :

        oui j’avais bien subodoré les relations présentes et futures entre Darsan et Charlotte …
        si elles avaient été différentes … auraient elles pu aller plus loin ?

        si il te plait ne me fait pas remarquer que j’ai du retard dans la lecture de tes pages !!! ah ah

      • catse dit :

        mais me suis mélangée les pédales , j’ai commenté le 1 pas le 2 !!!
        ah ce copier/coller 😉

        bon ça a pas eu l’air de te déranger c’est l »essentiel ah ah

        • catse dit :

          en fait il n’y a pas de blavaco enfin blacavo icitte mais des logariles !!
          oui faut qu’elle décroche des Beatles !!! y a pas que ça dans la vie musicale 😉

          • Jean dit :

            elle décrochera des Beatles, la belle Charlotte, ou pas, ça dépendra d’elle, peut-être qu’elle délaissera la musique de la Vieille Histoire et se mettra à écouter la musique de son temps, histoire de se rapprocher mentalement de sa copine Selsie, du moins pour un temps,
            comme je dis, ça dépendra d’elle, le récit lui appartient désormais,

      • catse dit :

        tu vis par procuration maintenant ? enfin tu fais de l’écriture automatique ? ah ah

        • Jean dit :

          oui, moi je suis que l’auteur, le véhicule, l’automate par lequel Charlotte raconte son histoire

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