le journal holographique de Charlotte (3)

I.21

Il était un peu blasé sur le plaisir de passer à travers les murs.
Marcel Aymé, Le Passe-muraille

ma mère a dit quelque chose qui m’a surprise et qui m’a fait un peu peur lors d’un échange il y a trois jours, elle a dit,
«écoute les étoiles, ma chérie, elles vous guideront, écoute-les bien, écoute-les très bien, votre survie en dépend,»
quand j’ai raconté ça à Béatrice elle a dit que comme la musique des Beatles est un phare sur l’océan de leur époque, celle des étoiles est un projecteur sur l’océan cosmique, poétique, la Béatrice!
c’est pas bête comme métaphore, et je peux pas douter un seul instant que la musique joue un rôle essentiel dans cette aventure, ça m’a fait drôle quand Darsan a accepté de m’emmener avec lui une fois qu’il a été convaincu que j’ai ce don, comme si lui aussi accordait beaucoup d’importance au caractère imagé, émotif même je devrais dire, de la musique, puis y a les flûtes raméennes …
ça m’a fait drôle parce que je m’attendais pas à ce que ça soit aussi simple de sa part, ma mère a beau m’avoir assuré qu’il pouvait pas refuser, qu’il avait pas le choix, j’étais sûre que j’aurais eu à argumenter des heures et des heures avec lui, eh ben non,
ce que j’arrive toujours pas à comprendre c’est pourquoi tout cet entortillage, j’ai bien l’impression que personne ne s’y retrouve vraiment, à commencer par les mères, comme si elles suivaient une piste avec une idée générale pour les guider, mais sans avoir une image claire de l’ensemble, ou elles savent exactement ce qu’elles font et c’est moi qui comprend mal, ça doit être ça,
Glass Bok, lui, est d’avis qu’elles savent ce qu’elles font, il est venu me dire au revoir ce matin, il m’a souhaité un bon exotrip, c’était bizarre, il avait l’air de me souhaiter un bon voyage ordinaire, pas un exotrip dans le lieu exo, il me trouve courageuse, et il fait confiance aux mères, particulièrement à la mienne, il a insisté sur ça,
il restera à la station encor quelque temps, au cas ou Béatrice ou Selsie déciderait de retourner à NOR-4, elles m’ont assuré que non, elles m’attendront ici, j’espérais que Béatrice m’accompagne encore un bout, mais Selsie veut qu’elle reste, elle sera trop malheureuse toute seule, alors on a dit okay,
j’ai accumulé plein de virtuels de Dorothée, c’est ce qui me chagrine le plus, ce qui me fait le plus de mal, que je ne verrai pas ma petite soeur avant …, je sais pas avant quand, je sais pas combien de temps va durer l’exotrip, je sais même pas si je vais en revenir, alors,
je vais m’ennuyer de ma mère, de mes grandes soeurs, de ma Selsie, mais ma Dorothée, ça serait presque assez pour que je parte pas,
elle est tellement mignonne, elle a de grands yeux curieux, elle sourit beaucoup, on dirait que tout l’amuse, juste de la voir sourire et gigoter ça me fait du bien, son oranger a déjà grimpé sur sa cheville et commence à pousser sur son jarret, son ordi est vert cristallin avec des rainures sur sa surface, on peut pas les voir à l’oeil nu, les rainures, il faut zoomer,
«ces rainures,» a dit ma mère, «ce sont les traits de sa personnalité qui se développent, elle est en train de sculpter son ordi,»
«comme toi tu vas le manipuler pour y sculpter tes métaphores?» j’ai pas pu m’empêcher de dire,
«oui, dans quelques mois,» elle a répondu en me gratifiant de son beau sourire,
et elle est toute verte, Dorothée! toute verte! sa luminescence est si intense! ni Aline, ni Béatrice ne peuvent l’expliquer, quant à notre mère, ah! je lui ai demandé pourquoi et tout ce qu’elle a répondu c’est qu’avant qu’ils mûrissent et prennent leur couleur orange, les fruits de son arbre seront difficiles à discerner sur sa peau!
j’ai revisité la capsule d’Aline, j’espérais en apprendre plus sur son idée, que les mères sont responsables du Mur, pas du tout, juste des propos sur la philosophie du Matriarcat et sur leur mode de pensée et d’existence,
«prends notre mère,» qu’elle dit, «moi je crois qu’elle évolue sur deux plans de réalité, elle a un pied dans notre réel et un pied dans un réel qui nous est opaque, un réel aussi tangible que le nôtre et qu’elle ne peut nous faire entrevoir qu’à travers ses métaphores,»
on a une mère qui existe dans deux univers parallèles, que j’ai pensé, laquelle est la vraie? celle que je connais ou celle qui existe dans une réalité …? une réalité comment? quelle sorte de réalité? ou les deux sont la même, c’est juste que notre perception est limitée à un seul de ses aspects, et le Mur ça serait quoi? une interface entre ces deux réels? ou un blocage? une manipulation qui a mal tourné? parce que c’est bien de manipulation du réel dont il s’agit, Aline est catégorique, ce dont elle est moins sûre c’est les conséquences de cette manipulation,
hier, après notre pique-nique, on était de retour à la station, Selsie m’a demandé dans quel tunnel je vais transiter, c’est pas la première fois qu’elle me le demande, elle le sait très bien, on va suivre, Darsan et moi, que je lui ai répété, celui qui mène à la base la plus éloignée dans la région du lieu exo où on a circonscrit le point de chute de Wil Zuber,
«moi j’aurais tellement peur,» elle a dit,
«y a des bases d’arpenteurs et des postes de ravitaillement tout au long,» j’ai dit,
c’est comme s’il fallait que je le lui répète pour qu’elle se sente rassurée, elle souffre d’une phobie réelle des tunnels, Selsie, et pourtant, le problème c’est pas les tunnels, c’est au bout des tunnels,
bon, Darsan vient de me biper, c’est le grand départ, mon coeur bat à tout rompre, je suis à la fois excitée et effrayée, en même temps je ressens un grand calme, j’imagine que c’est bon signe,

2 réponses à le journal holographique de Charlotte (3)

  1. Sofy dit :

    Yesss! C’est parti pour la grande aventure vers l’inconnu. J’ai hâte d’y être avec Charlotte

    • Jean dit :

      Moi aussi! Et une belle aventure ça sera, à la fois enrichissante, surprenante et terrifiante. Les derniers postes de ravitaillement à traverser, la base d’arpenteurs la plus éloignée à rejoindre, ce qui sera le sujet du prochain épisode et dans lequel je décrirai en quoi consistent ces fameux tunnels qui effraient tant Selsie, puis hop, on saute dans le lieu exo, on plonge dans l’inconnu, on se lance dans l’inexploré.

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